Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus
Part 7
Pendant que ses amis aidaient à renverser le Ministère, le général a manifesté sa volonté de faire de la politique--et quelle politique! Dans la proclamation qu'il adresse aux électeurs du département du Nord, il se déclare républicain, mais il répudie tous les partis existants, il attaque avec violence la Chambre des Députés, le parlementarisme, la séquelle gouvernementale, la Constitution... Il réclame la dissolution, la revision!
C'est la guerre qu'il vient de déclarer à tout l'état de choses qui existe actuellement.
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53.--_Lundi 9 avril_.
Le général a été élu, hier, par 59.000 voix, dans le département de la Dordogne, et de plus il a encore recueilli 20.000 voix dans les départements de l'Aisne et de l'Aude, où il n'était pas candidat.
On l'accuse de se faire plébisciter comme autrefois l'empereur.
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54.--_Lundi 6 avril_.
Le général a remporté un succès éclatant dans le département du Nord. Il a été élu par 172.000 voix--100.000 voix de plus que son concurrent gouvernemental!
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55.--_Vendredi 20 avril_.
Hier jeudi, le général a fait son entrée à la Chambre des Députés. Il s'y est rendu dans un landau découvert, au milieu des acclamations de la foule.
Ses partisans exultent.
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56.--_Mercredi 25 avril_.
J'ai eu le chagrin de voir aujourd'hui, pour la première fois, une manifestation antiboulangiste. C'était peu de chose, il est vrai. Quelques étudiants de Clermont, manifestant à l'instar des étudiants de Paris qui viennent de prendre la tête de ce mouvement.
Je ne sais pourquoi, ils sont remontés jusqu'à Royat, vers cinq heures du soir. En passant devant ma maison, ils hurlaient à qui mieux mieux:
«Conspuez Boulanger! Conspuez Boulanger! Conspuez!»
Ils s'interrompaient pour crier: «À bas Boulanger! Vive la République! À bas le dictateur! À bas le césarisme! À bas les plébiscitaires! À bas la Boulange!»
L'un d'eux brandissait, au bout d'un bâton, une image du général qui pendait, la tête en bas, à moitié lacérée.
En les voyant passer, une tristesse m'a étreint le cœur. S'il était resté le soldat patriote, s'il était resté lui-même, comme ces jeunes gens-là seraient unanimes à confondre les cris de: «Vive Boulanger!» et de: «Vive la France!»
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57.--_Dimanche 29 avril_.
Les journaux mènent grand bruit autour du banquet que les amis politiques du général lui ont offert avant-hier soir, au Café Riche, pour fêter l'élection du Nord. Le héros de la fête a été le sénateur Naquet, le père du divorce, fraîchement converti au boulangisme. On a fait de lui le Vice-Président du Comité électoral, devenu maintenant le _Comité républicain national_. Dehors, sur les boulevards, la foule, pour n'en pas perdre l'habitude, manifestait ferme: car, depuis trois semaines, ce ne sont, à Paris, que manifestations et contre-manifestations à l'état chronique.
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58.--_Dimanche 6 mai_.
Je viens de lui écrire, à l'Hôtel du Louvre, où il réside...
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59.--_Lundi 7 mai_.
Nos lettres se sont croisées. Je reçois ce matin la suivante de Lui:
«Dimanche 6 mai.
»Nous désirons beaucoup revoir notre chère petite chambrette d'autrefois.
»Pouvez-vous nous la garantir pour quatre ou cinq jours compris entre le 20 et le 30 de ce mois? Il faudrait que nous fussions complètement sûrs qu'elle sera vacante à cette époque.
»Je vous prie de me répondre de suite, et, dans quelques jours, je vous ferai connaître la date exacte de notre arrivée.
»Avec nos meilleurs souvenirs de tous les deux.
»Général BOULANGER.
»Hôtel du Louvre.»
Je me suis hâtée de répondre que ma maison était prête à les recevoir, et non seulement maintenant, mais toujours, à quelque moment qu'il lui plaise d'en profiter!
J'ai cru bon d'ajouter en _post-scriptum_ que la prudence lui commandait de s'arranger de manière à ne pas passer par Clermont, s'il ne voulait pas être reconnu.
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61.--_Dimanche 13 mai_.
Je n'ai pas encore sa réponse, mais je n'en suis pas autrement étonnée. Depuis trois jours, il est en train de faire, à travers le département du Nord, un voyage qui n'est qu'un perpétuel triomphe.
Les journaux annoncent qu'aussitôt revenu à Paris, il va s'installer dans un coquet hôtel qu'il a loué, 11 _bis_, rue Dumont-d'Urville.
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62.--_Samedi 19 mai_.
Sa réponse est arrivée:
«Vendredi 18.
»Merci de votre lettre. Nous avions déjà reçu la première. Nous n'avions jamais douté tous les deux de vos sentiments et nous étions assurés de toute votre bonne volonté.
»Donc, nous comptons sur vous, afin d'être bien tranquilles dans notre mignonne petite chambrette pendant quatre ou cinq jours.
»Nous arriverons à Royat le lundi 4 juin, à midi 49. Trouvez-vous à la gare avec une voiture.
»Vous voyez que, pour ne pas passer à Clermont, nous prendrons la ligne d'Orléans et nous arriverons par Limoges.
»À bientôt donc. Nous nous unissons pour vous envoyer un affectueux souvenir.
»G. B.»
Mon général, quoique stratégiste consommé, vous êtes d'une imprudence! Mieux vaudrait mille fois passer et repasser par Clermont que de descendre, en pleine saison, et sur le coup de midi, à la gare de Royat-les-Bains, c'est-à-dire à deux pas des grands hôtels et sous l'œil vigilant de M. le Commissaire de police, établi là en permanence pour dévisager, dès leur arrivée, messieurs les grecs et autres écumeurs de villes d'eaux! Et, par-dessus le marché, me convier à aller vous chercher, moi? moi qui, avec ma coiffe, suis plus connue que le loup blanc? Ce serait bien le comble!
Décidément, il faudra que j'avise à trouver autre chose.
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63.--_Mercredi 30 mai_.
Je viens encore de répondre: «Non» à une famille de Lyon, qui veut descendre chez moi pendant la première quinzaine de juin.
Mais, avec tout cela, je ne vois pas du tout comment fera le général pour arriver le 4 juin, puisque, s'il faut en croire les journaux, il doit prononcer la semaine prochaine son grand discours-programme, si impatiemment attendu par tout le monde?
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64.--_Jeudi 31 mai_.
Le facteur m'apporte ce matin une lettre que l'envoyeur--le cher envoyeur--a omis d'affranchir. Comme je le prévoyais, c'est un contre-ordre:
«Ma pauvre Belle Meunière,
»Nous sommes désolés absolument, mais il nous faut retarder notre voyage de quelques jours.
»Nous ne pouvons pas partir dimanche prochain et arriver le lundi 4. Nous ne partirons que le mardi 12, et nous arriverons à la gare de Royat, par le train venant de Limoges, le mercredi 13, à midi 49.
»Répondez-moi, je vous prie, deux mots pour me dire que c'est bien entendu.
»Nous comptons passer chez vous quatre ou cinq jours pleins.
»Tous les deux, nous nous unissons pour vous envoyer notre meilleur souvenir et vous dire: à bientôt.
»Général B.
»Mercredi 30 mai.»
Toujours cette gare de Royat! Heureusement que j'ai trouvé mieux. Ils n'auront qu'à descendre à une petite station des environs, par exemple à Durtol, où j'enverrai une voiture les prendre et les ramener chez moi par le haut de la vallée, sans traverser Royat-les-Bains.
C'est ce que je lui ai écrit.
Il me reste maintenant à donner, à mon tour, contre-ordre à la famille de Paris à laquelle j'avais cru pouvoir promettre ma maison à partir du 15 juin.
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65.--_Mardi 5 juin_.
C'est hier que le général a prononcé--ou plutôt qu'il a lu, à la Chambre, son grand discours-programme.
D'un bout à l'autre de sa lecture, le général n'a cessé d'être accablé d'interruptions: je comprends que cela l'ait mis assez mal à l'aise, car, lorsqu'on a été habitué, comme lui, pendant toute une vie, à être obéi sans réplique, on ne doit pas du tout être préparé à ce genre de discussions contradictoires!
Plus je vais et plus je pense qu'il a commis une erreur en se faisant député!
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66.--_Mercredi 6 juin_.
Le général accepte ma combinaison:
«Vous avez parfaitement raison, ma chère Meunière, et c'est à la gare de Durtol que nous arriverons, à midi 40, le mercredi 13.
»C'est donc là qu'il faudra envoyer votre voiture nous attendre.
»Nous nous faisons une grande fête d'aller passer quelques bons jours chez vous, où nous avons été si heureux, et nous vous embrassons tous les deux.
»G...
»Mardi 5.»
Avec tout ce que j'ai refusé de monde depuis trois semaines, je n'ai plus chez moi que les deux pensionnaires venus hier et auxquels j'ai signifié que je ne pouvais pas les garder au delà de lundi prochain.
Mais la maison serait-elle comble de la cave au grenier, que je saurais bien faire le vide pour Eux!
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67.--_Mardi 12 juin_.
C'est donc pour demain! Les deux pensionnaires de Paris sont déménagés ce matin pour un autre hôtel, non sans m'avoir exprimé leurs regrets.
Je suis tout inquiète, car la grande affaire va être maintenant de les garder, Elle et Lui, à l'abri des yeux indiscrets. Sans doute, il n'y a plus à trembler pour Lui comme la première fois, lors de ses arrêts de rigueur. Encore ne faudrait-il pas qu'on l'aperçût, ce dont les antiboulangistes profiteraient aussitôt pour clamer: «Il est à faire la fête dans les villes d'eaux, au lieu de faire son métier de député!»
C'est surtout pour Elle que je suis inquiète. Jusqu'ici, quelques-uns soupçonnent bien l'existence d'une dame blonde, mais tout le monde, grâce à Dieu, ignore qui elle est, et l'on n'est guère plus renseigné à cet égard que l'année dernière.
La principale difficulté sera qu'ils voudront sortir, se promener. Ce passage du printemps à l'été est, dans nos montagnes, la saison où la nature apparaît la plus belle. Jamais elle ne le fut plus merveilleusement que cette année.
Toutes les collines sont couvertes d'une fraîche verdure, tous les gazons sont constellés de fleurs d'où s'échappe un parfum pénétrant, qui embaume délicieusement l'air à la tombée du soir. C'est un vrai paradis terrestre! Aussi les baigneurs et les touristes sont-ils accourus en foule, cette année, et parcourent-ils les environs en tous sens depuis un mois déjà. C'est là justement ce que je redoute. Comment permettre aux deux amoureux de goûter, eux aussi, le charme de la nature, tout en empêchant qu'ils soient reconnus?
Le choix du cocher était un problème important. Je crois l'avoir résolu. Le cocher dont je me suis assuré est de toute confiance; il a été longtemps au service d'un prélat, et il a appris la discrétion à cette école. Je pense qu'il sera un auxiliaire excellent, docilement soumis à mes ordres, tout en ayant l'air de l'être à ceux du général... car, ainsi que l'a dit un jour Mme Marguerite: «Il faut parfois servir ses amis malgré eux!»
CHAPITRE VI
Troisième Séjour
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68.--_Mercredi 13 juin_.
MIDI
Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reçu ce matin:
«Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre voiture à Durtol demain mercredi, à midi 40.
»À demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux.
»G...
»Mardi.»
La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donné au cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre à la gare, et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit, d'abord, les conduire droit à la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y charger les bagages.
Ici, tout est prêt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de marguerites et de roses, et d'œillets rouges comme le sang. Bien que l'air soit très tiède dehors, un tout petit feu pétille dans l'âtre. Le soleil entre à pleins flots par les fenêtres donnant sur la Tiretaine...
ONZE HEURES DU SOIR
À deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai entendu la voiture revenir.
Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le palier. Il suit à deux pas d'intervalle.
Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue depuis des années.
Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: «Chère bonne Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?»
Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi:
«Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage, sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous saviez la vie que je mène à Paris...»
«Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!»
«C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge, Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dîner ce soir, après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!»
Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc, moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général. Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise. Elle en dépense de l'argent en toilettes! À chaque voyage, je ne reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent.
Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue:
«_Auguste, 14, rue Lapérouse,_
»_Enfant se porte bien._
»PARAGE.»
Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc inscrit séance tenante: «M. et Mme Parage, rentiers, venant de Paris.»
Le soir, je leur ai porté leur dîner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont trouvé excellent.
Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir.
C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi, dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à l'unisson...
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69.--_Jeudi 14 juin_.
Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.
Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et il s'en va.
Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison, j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.
En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste, m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer.
Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus aimablement du monde.
«Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir aussi peu que possible,--à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...»
«Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance... Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder rancune de cet excès de zèle.»
«Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et même parfois zélés à l'excès...»
«À condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près de vous...»
«Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.»
«Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...»
«C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à quoi cela peut être dû.»
«Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le 1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?»
«C'est cela même, Monsieur le Commissaire.»
«Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?»
Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux personnes, et prenait quelques notes.
Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me retirer, quand il m'a dit subitement:
«Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils vous paraissent être...»
J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment décisif.
«Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu leurs noms sur mon livre...»
«Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plaît?»
«La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...»
Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil:
«Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures tapageuses?»
«Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...»
«Bien! Très bien!... Et le Monsieur?»
«Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour trait à celle du général Boulanger...»
Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire.
«...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.»
Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme souriant:
«Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est descendu pour dîner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin, mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont laissé leurs bagages chez moi.»
J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui, et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées vagabondaient ailleurs...
«Oui, nous verrons...» a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis, s'arrachant brusquement à ses préoccupations: «Merci encore, chère Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.»
J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie. Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de rédiger son rapport: «Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le général Boulanger n'est pas à Royat!»
Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore retenti.
La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaîment du monde. Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général que mon cocher--le seul qu'il fût possible d'employer en toute confiance--avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas bon caractère? Ils sont si heureux!
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70.--_Vendredi 15 juin_.
Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des journaux. J'avais là le _Figaro_, le _Gaulois_, la _Cocarde_, le _Temps_, sans parler des gazettes locales.