Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus

Part 6

Chapter 63,826 wordsPublic domain

Ce soir, j'ai eu la clef du problème. Pareille à ce singe des fables de La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la plus affreuse des calamités publiques le nom d'un député radical, ami politique du général Boulanger.

Grande niaise d'Auvergnate, va!

* * *

37.--_Samedi 10 décembre_.

Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux.

Quand j'ai monté tout cela au général, il m'a demandé d'attendre pour rapporter de suite au capitaine toutes les pièces signées.

Une heure plus tard, le général m'a dit, sans préambules:

«Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris... Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de revenir au plus tôt!»

En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier voyage! À déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec Elle, à emballer ses effets.

Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette, j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se roulait par terre en poussant des cris fous...

«Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance, permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie, oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...»

Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs, et elle m'a répondu:

«Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable pour deux!»

Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et, doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le général qui a pris la parole:

«Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...»

J'étais muette de surprise. Le général a continué: «Elle est enceinte, elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate. Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le devenions--ce qui ne saurait tarder--et que nous consacrions publiquement notre union--il faut que l'existence de cet enfant demeure cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée, vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où nous vous le reprendrons...»

Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés. Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi. Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier?

Allons, je n'hésite plus: à la grâce de Dieu!

«Mon général, ai-je répondu non sans peine, car ma voix tremblait beaucoup... Mon général, c'est vraiment un très grand service que vous me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je vous le rendrai.»

Très ému lui-même, il a serré très fort ma main, qu'il n'avait pas quittée, et il l'a portée à ses lèvres. En même temps, Elle, tout heureuse de mon consentement, m'a embrassée. Puis, me faisant lever, ils m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me répétant: «Merci!»

Je suis allée m'occuper du dîner. Ils l'ont mangé de fort grand appétit, en parfaite gaîté d'esprit. À huit heures du soir, le capitaine Driant est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux.

Le général m'a passé autour du poignet une lourde gourmette d'or avec médaille de saint Georges et il m'a embrassée en disant: «Ceci, comme gage de notre amitié.»

Elle m'a embrassée à son tour et m'a dit: «Merci encore d'accepter la garde du petit dauphin, dont je prépare déjà les layettes... Nous savons que, chez vous, il sera en bonnes mains...»

«Ça ne le changera pas!» s'est écrié le général en riant.

«Georges! a-t-elle répondu avec un regard courroucé, je vous défends, une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi délicat...»

Il lui a baisé les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont embrassée encore une fois, et ils sont partis.

CHAPITRE V

Du second au troisième Séjour

* * *

38.--_Dimanche 11 décembre_.

J'ai fermé leur appartement. Je le considère comme ne faisant plus partie de mon hôtel. Je le garderai intact jusqu'à leur retour.

Il est venu aujourd'hui beaucoup de monde, beaucoup de consommateurs qui avaient vaguement entendu parler d'un grand dîner politico-militaire que le général Boulanger aurait offert, chez moi, avant-hier soir.

L'un d'eux, un vieux client, m'as pris à part: «Savez-vous, m'a-t-il dit, ce qu'on raconte à Clermont? Le général aurait réuni chez vous, vendredi soir, un tas de généraux avec lesquels il aurait conspiré. Et la preuve qu'il y avait un mystère sous roche, c'est que des personnes, des journalistes, je crois, qui avaient parié de tirer la chose au clair en attendant la sortie de ces messieurs, sont restés longtemps sur la route de la Vallée sans apercevoir de lumières chez vous ni voir venir personne... En sorte qu'ils ont fini par deviner que vos hôtes sont descendus, par vos moulins, dans les sentiers du fond de la vallée... Est-ce vrai?»

Je lui ai répondu:

«C'est parfaitement exact, et ces messieurs l'ont fait exprès, uniquement pour jouer un tour aux gens qu'ils ont remarqués, faisant le pied de grue!»

Que pouvais-je répondre? J'aurais beau jurer par tous les saints du Paradis que le général n'a pas conspiré un seul instant sous mon toit, ce qui est la vérité la plus vraie du monde, ils sont tous à voir des menées et des complots dans la moindre de ses démarches. Il est bien heureux encore qu'on ne le soupçonne pas d'avoir soudoyé l'individu qui, hier à la Chambre, a tenté d'assassiner M. Ferry!

* * *

39.--_Dimanche 1er janvier 1888_.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Si le général fait comme moi, au premier janvier, l'inventaire de l'année écoulée, il doit se dire aujourd'hui que ses jours de l'an, à lui, diffèrent singulièrement.

Il y a deux ans, à pareille date, il n'était qu'un général de division à peu près inconnu.

Il y a un an, il était le Ministre de la Guerre à la mode, couru de tout Paris, fêté par la Presse, applaudi par la Chambre, vraie coqueluche de toutes les belles dames du monde, et idole de la foule qui l'acclamait éperdument dès qu'il se montrait à elle...

Aujourd'hui, le voilà simple commandant de corps d'armée, dans une ville de province qui n'est même pas une grande ville, à Clermont.

Bah! que lui importe! Son avenir militaire ne demeure-t-il pas intact et riche d'espoirs? Il a des préférences politiques, sans doute. Il en a peut-être trop... Mais il n'en reste pas moins le général populaire qui se tient au-dessus de tous les partis, le patriote qui porte une épée au côté pour le service de la France...

Quel magnifique rôle!

À condition que...

* * *

40.--_Vendredi 13 janvier_.

Un camelot a passé dans Royat, criant l'_Almanach Boulanger_, que je me suis empressée de lui acheter. Une coquette brochure, avec plusieurs portraits de général et celui de Henri Rochefort, car c'est l'_Intransigeant_ qui édite cet almanach. J'ai été bien intéressée de lire la biographie du général.

Quelle superbe carrière, toute d'honneur et de gloire, que la sienne! Né à Rennes, le 29 avril 1837, entré à Saint-Cyr en 1855, envoyé en Kabylie dès sa sortie de l'École, sous les ordres du brave maréchal Randon; blessé une première fois à Robecchetto, dans la guerre d'Italie, d'un coup de feu en pleine poitrine, guéri comme par miracle, décoré, blessé une seconde fois d'un coup de lance en Cochinchine; nommé capitaine-instructeur à Saint-Cyr, blessé une troisième fois à la bataille de Champigny, une quatrième fois dans l'armée de Versailles contre la Commune, nommé enfin général de brigade en 1880, après vingt-cinq ans de service, vingt campagnes, quatre blessures et deux citations à l'ordre de l'armée! Là-dessus, délégué comme représentant de l'armée française aux fêtes du Centenaire des États-Unis, chargé d'une direction au Ministère de la Guerre, nommé général de division et commandant en chef des troupes d'occupation de la Tunisie, devenu Ministre de la Guerre le 7 janvier 1886, grand-officier de la Légion d'honneur après l'inoubliable revue du 14 juillet, tombé du Ministère avec le cabinet de Freycinet, le 2 décembre 1886, mais revenu aussitôt au pouvoir dans le cabinet Goblet; tombé une seconde fois avec celui-ci, le 17 mai 1887, remplacé, après treize jours de crise et d'incertitude, par un autre général, et envoyé, en fin de compte, à Clermont-Ferrand.

Avec une telle biographie, si éloquente en sa simplicité, j'aurais voulu que la brochure ne renferme rien d'autre! Pourquoi, surtout, sous cette même couverture, une méchante vignette qui représente le général donnant un coup de botte à Jules Ferry?...

* * *

41.--_Lundi 27 février_.

Aux élections de députés qui ont eu lieu hier, dans sept départements, plus de cinquante mille suffrages se sont portés sur le nom du général Boulanger.

On assure que le général--inéligible, puisqu'il est en activité--n'y est pour rien.

* * *

42.--_Mardi 6 mars_.

Sur les deux heures, j'entends frapper à la porte de la maison. Je sors, et me trouve en présence du capitaine G..., en uniforme et à cheval, précédé de deux artilleurs à cheval, auxquels il commande de faire halte. Quelques mètres plus loin, j'aperçois, suivi de deux autres artilleurs, le général, en petite tenue, chevauchant sur son beau cheval noir.

Arrivé jusqu'à moi, il arrête sa monture, me fait signe d'approcher, et me tend affectueusement la main. J'ai à peine la force de la prendre, tant je suis émue de surprise, et je ne trouve pas une parole à lui dire. Il me regarde un instant; je m'aperçois alors que sa figure est toute pâle et triste, sous le képi brodé d'or. Enfin, il me dit:

«J'ai fait ma promenade de ce côté exprès pour vous parler... Je ne puis pas mettre pied à terre maintenant, d'autant plus qu'il y a là-bas quelqu'un qui nous regarde... Je viendrai demain soir,--à cinq heures, voulez-vous?... Oui, j'ai à vous parler d'Elle... Allons, au revoir!»

Il m'a fait un salut militaire, et il est reparti au trot, sans se retourner, en descendant vers Clermont.

* * *

43.--_Mercredi 7 mars_.

Dans l'attente du général, j'ai rouvert leur appartement et j'ai fait du feu dans leur chambre.

À cinq heures, son coupé, attelé de deux superbes chevaux alezans clairs, s'est arrêté devant la maison. Le général était en civil.

Je l'ai conduit dans la chambre. Il s'est laissé tomber dans son fauteuil, à leur place favorite, près de la cheminée.

Il a promené un regard abattu autour de lui, et il a dit tristement:

«Ma pauvre Meunière, c'est hier, n'est-ce pas, qu'Elle et moi nous sommes partis d'ici?... Hélas! Est-ce que nos plus beaux jours seraient maintenant passés!»

Il est resté silencieux quelque temps, sans que j'osasse troubler son silence. Puis il a continué:

«Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis deux semaines et combien j'ai passé de nuits d'insomnie!... Marguerite a fait une chute en descendant un escalier: vous savez dans quelle position elle se trouvait... La chute a provoqué un avortement, et Marguerite a failli en mourir!... Aujourd'hui encore, son état est grave...»

Il s'est tu de nouveau et il a repris:

«Par conséquent, adieu nos belles espérances! Adieu le cher rêve de paternité dont je faisais mon bonheur! Adieu le projet que nous avions fait avec vous, notre fidèle confidente... Dire que lui, qui ne devait pas naître, avait déjà quatre mois!...

»Ah! c'est affreux, voyez-vous, ce que j'ai souffert! Voir s'écrouler tout cela, la voir, elle, à deux doigts de la mort, et subir en même temps les coups d'épingle, les vexations sans pitié des gens de gouvernement! Car, vous n'avez pas idée de ce qu'ils font pour me rendre la situation intolérable! ils décachètent ma correspondance, ils m'entourent d'espions, ils cherchent à crocheter la serrure de mon bureau, ils sont allés jusqu'à corrompre mon valet de chambre!... Tout cela, je le leur passerais encore! Mais ce qu'ils m'ont fait dans ces derniers quinze jours est vraiment trop... Comme bien vous le pensez, à la première nouvelle que j'ai reçue de l'accident qui lui était arrivé, et qui, à ce moment-là, ne paraissait pas encore devoir entraîner des conséquences aussi terribles, je me suis rendu aussitôt auprès d'Elle. Je ne me cachais pas. Le Ministre de la Guerre, informé de ma présence, m'a immédiatement intimé l'ordre de retourner à Clermont et de ne plus m'absenter sans permission... C'est la règle stricte, il est vrai, mais depuis longtemps tombée en désuétude; aucun des autres commandants de corps d'armée ne l'observe. On l'a ressuscitée pour moi!... Là-dessus, un vendredi soir, je reçois une dépêche m'annonçant l'aggravation subite de son état. Je n'ai plus le temps de former une demande, je n'ai que tout juste celui de courir à la gare prendre le train qui allait partir. Je la trouve très mal, mais je retourne cependant à Clermont le jour même, pour me mettre en règle, et je demande au Ministre la permission de venir à Paris pendant quatre jours. Il refuse. En même temps que son refus, je reçois des nouvelles de plus en plus alarmantes. Je le presse par télégramme de m'accorder du moins une permission de vingt-quatre heures... Il refuse de nouveau! Alors, j'ai failli me révolter, donner ma démission, tout envoyer au diable! Guiraud m'a calmé, non sans peine. J'ai pris le parti de me rendre auprès d'Elle en cachette, vendredi dernier: je suis descendu à Charenton, où m'attendait son coupé. Je suis sûr de n'avoir pas été vu... Je l'ai de nouveau quittée le soir même. C'est alors qu'il a été convenu entre nous que j'irais vous porter la triste nouvelle, à vous qui étiez seule au monde à avoir connaissance du bonheur que nous avons perdu!»

J'écoutais son récit, émue au plus haut point. Je crois qu'il aurait fallu avoir un cœur de pierre pour n'en pas ressentir de l'émotion.

Il y avait, par moments, des larmes dans sa voix.

Il a repris de nouveau:

«Ma pauvre Meunière, maintenant que je vous ai dit nos chagrins, je vais vous quitter, car j'ai encore des dispositions à prendre pour pouvoir retourner ce soir à son chevet!»

«Repartir ce soir! me suis-je écriée. Pour l'amour de Dieu, mon général, ne faites pas cela! Votre souffrance, je la partage de tout mon cœur, mais je vous supplie de ne pas y sacrifier votre carrière, votre avenir militaire si magnifique! Vous voyez bien que les gens du Gouvernement sont jaloux de vous, qu'ils ont peur de la force que vous représentez, et qu'ils ne cherchent que l'occasion de vous perdre. Vous avez déjà commis, pardonnez-moi de vous le dire, une grave imprudence en venant passer une semaine ici à l'époque de vos arrêts de rigueur. Grâce à Dieu, personne ne s'en est douté. Vous êtes allé maintenant à Paris, deux fois, malgré la défense qui vous en a été faite. Vous croyez n'avoir pas été aperçu; mais, espionné comme vous savez que vous l'êtes, vous ne pouvez pas échapper davantage à la dénonciation... On signalera vos secrets déplacements et l'on vous accusera d'être allé à Paris pour comploter...»

Le général m'a interrompue:

«M'accuser de comploter, moi?... L'ironie serait un peu forte! Je viens encore de répondre «Non!» au député Laisant venu exprès me prier d'aller à Paris m'entendre avec ses amis politiques. Et je mettrai au défi qui que ce soit de prouver que je sois jamais allé comploter...»

«Mais on vous mettra au défi vous-même de donner un motif plausible à ces voyages...»

«Allons donc! Je n'aurais qu'à dire que je me suis rendu au chevet de ma femme gravement malade...»

«Malheureusement, comme Mme Boulanger n'est ni malade, ni disposée à servir vos desseins, on n'aurait pas de peine à prouver le contraire... Je vous en supplie, mon général, écoutez-moi. La manifestation électorale qui s'est faite dernièrement sur votre nom exaspère vos ennemis. Aux imprudences commises, n'en ajoutez plus de nouvelles!... Ne partez pas, mon général, laissez-moi partir--si vous le voulez, ce soir même! Sans doute, je ne vous remplacerai pas auprès d'Elle, mais, du moins, je la soignerai avec un dévouement qui atténuera votre inquiétude et qui vous permettra de rester à votre poste jusqu'à ce que vous puissiez vous en absenter régulièrement.»

Il m'a regardée de son œil gris, où passaient des lueurs sombres. Puis il m'a dit:

«Jamais!... Votre offre est celle d'une amie: je regrette de n'y avoir pas songé plus tôt, mais maintenant votre présence ne serait plus nécessaire... Quant à moi, rien, entendez-vous, rien ne peut m'empêcher de me rendre auprès d'Elle, ni les vexations du Gouvernement, ni les dangers qui me menacent, ni l'intérêt de mon avenir, ni même les supplications d'une amie telle que vous... Cependant, pour vous, et uniquement à cause de vos bonnes paroles, je veux faire une concession: je veux attendre quarante-huit heures encore--au prix de quelles souffrances, moi seul je le sais!--et je veux encore une fois demander une permission au Ministre... Mais c'est là, voyez-vous, ma dernière concession, car je n'en puis plus! je n'en puis plus!! je suis à bout!!!»

Ces dernières paroles, il les a prononcées avec un accent d'exaspération inouïe. Il m'a serré les deux mains avec violence, et il est descendu précipitamment.

Le malheureux! Il me semble qu'il est condamné à payer d'un prix terrible l'amour surhumain qu'il a pour cette femme.

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45.--_Jeudi 15 mars._

Je suis partie ce matin de bonne heure pour Riom, et j'y suis restée toute la journée, extrêmement occupée par mes affaires jusqu'après cinq heures. Je m'achemine alors vers la gare pour rentrer à Clermont par l'express de Paris. Comme j'approche, j'entends des crieurs de journaux qui annoncent: «La Révocation du général Boulanger» et je vois tous les passants s'arrêter avec effarement, puis se jeter sur les journaux qu'on leur tend.

La nouvelle occupe en grosses lettres toute la manchette. Le général est révoqué en tant que commandant de corps d'armée et mis en non-activité par retrait d'emploi pour être secrètement venu à Paris, malgré la défense qui lui en avait été faite, le 24 février, le 2 mars et samedi 10 mars dernier.

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46.--_Vendredi 16 mars._

Le malheureux événement ne quitte pas un seul instant ma pensée. Je me suis inquiétée de savoir quelles pouvaient être exactement ses conséquences et voici ce que les journaux m'ont appris:

«Le général Boulanger se voit enlever les fonctions de commandant de corps d'armée qui lui avaient été confiées, mais il conserve son grade de général de division et reste à la disposition du Ministre de la Guerre.

»Le traitement afférent au grade se trouve réduit de deux cinquièmes.

»On le voit, sauf la privation de l'emploi et une retenue pécuniaire, la situation de l'officier général en non-activité n'entraîne pas de sérieux inconvénients.

»Mais, étant à la disposition du Ministre de la Guerre, il ne peut pas accepter de mandat politique.»

Parmi les commentaires relatifs à l'événement, je relève celui-ci:

«Il n'est à souhaiter, ni pour la France, ni pour le général Boulanger, qu'il entre dans la politique active. Il doit rester soldat et supporter sa mise en disponibilité avec calme. Ses ennemis et ses amis trop ardents le poussent dans une voie que son patriotisme doit l'empêcher de suivre.»

Je ne sais pas qui a écrit ces lignes. Comme je les signerais des deux mains!

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47.--_Dimanche 18 mars._

Les amis du général continuent de plus belle.

Pendant que la foule l'acclamait à Paris, partout où elle pouvait l'apercevoir, un journal boulangiste s'est fondé, _La Cocarde_ et un «Comité de protestation nationale» s'est formé, pour poser sa candidature en signe de défi, quoiqu'il soit toujours inéligible, à toutes les élections qui vont se présenter! Il y a dans ce Comité des députés radicaux (dont pas un seul de chez nous), des journalistes, et même le rouge des rouges, Henri Rochefort.

Et il les laisse faire!

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48.--_Lundi 19 mars._

Il est revenu ce matin à Clermont. Il a fait ses adieux aux troupes par un ordre du jour de quatre lignes, et il s'occupe de tout déménager du quartier général. Son successeur est le général Warnet.

Il est question d'organiser une ovation patriotique pour mercredi ou jeudi, quand le général quittera définitivement Clermont.

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49.--_Vendredi 23 mars_.

Le général est parti ce matin par le train de 9h. 18, au milieu d'une ovation comme on n'en avait jamais vu à Clermont. Je n'ai pas pu y aller, ne voulant pas quitter ma mère malade. Dès six heures du matin, j'ai vu des groupes descendre la route de la Vallée, des gars qui venaient de loin, de la montagne, et des charrettes comme s'il y avait grande foire à Clermont. À partir de dix heures, tout ce monde-là a commencé à revenir. Beaucoup se sont arrêtés chez moi.

Les gars avaient des rubans tricolores sur la blouse, sur le chapeau, comme au jour du tirage au sort. Tout le monde portait des médailles, des brochettes, des mirlitons, avec le portrait du brave général.

Les groupes reprenaient en chœur le refrain à la mode:

«Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre, C'est là qu'on chant'ra! C'est là qu'on dans'ra! On fera la soupe dans la grande soupière, Et pour la manger On s'passera pas de Boulanger!»

ou encore ils chantaient à tue-tête:

«C'est Boulange, Boulange, Boulange, C'est Boulanger qu'il nous faut!»

Les dernières nouvelles publiées le soir annoncent que l'ovation s'est continuée à toutes les stations du parcours.

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50.--_Lundi 26 mars_.

Le général a été élu hier, dans le département de l'Aisne, par 45.000 voix.

C'est nul, puisqu'il est inéligible: mais le Gouvernement n'attendait plus que cela. Il l'a cité devant un Conseil d'enquête militaire, pour lui retirer sa qualité de soldat.

Il doit comparaître aujourd'hui même.

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51.--_Mercredi 28 mars_.

C'est fait. Il n'appartient plus à l'armée!

Conformément à l'avis du Conseil d'enquête, le Gouvernement l'a mis à la retraite d'office pour fautes graves contre la discipline.

Dès ce jour, pour qu'il reprenne son épée, il faudrait une loi votée par les Chambres, même si la guerre éclatait demain!

Que va-t-il devenir, maintenant?

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52.--_Dimanche 1er avril_.

Ceci n'est malheureusement pas un poisson d'avril, car la nouvelle, annoncée dès hier, s'est confirmée aujourd'hui.