Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus

Part 3

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Toute la nuit d'hier à aujourd'hui, je n'ai pas cessé de songer à eux, sans pouvoir prendre le moindre sommeil.

Dans le secret de mon âme, je formais des vœux pour qu'ils ne partent pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore que de leur départ: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout à coup le désir de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de son adorée... Et j'avais peur de cela.

Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonnée. À une heure, j'ai fini par devenir inquiète.

Je suis allée frapper chez eux. Elle m'a répondu qu'ils venaient déjeuner dans un instant.

J'avais justement fait préparer un déjeuner bien réconfortant. Dieu, qu'ils ont été longs à venir!

Enfin, les voilà. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle avait en arrivant. Bien pâles, tous deux. Ils se sont placés l'un en face de l'autre. Mais il a trouvé que ce n'était pas assez près, et il est allé s'asseoir sur de bord de son fauteuil à Elle, en la serrant contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main restée libre.

Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en étais tellement désolée que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croisés, sans plus les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc éclat de rire, qui a été leur dernier mouvement de gaîté. Mais ils ne se sont pas corrigés pour cela et, quand ils se furent levés de table, j'ai pu constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux œufs et trois biscuits.

Je leur ai proposé de tout emballer moi-même, sans qu'ils eussent à se soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que j'allais et venais d'une pièce à l'autre, tout occupée à ma besogne, ils restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de conviction profonde où je sentais palpiter tout son cœur.

«Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me résoudre à souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour me séparer de toi, c'est-à-dire pour m'arracher le cœur tout vif de la poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y résigne! Car ta volonté seule peut me faire consentir à ce sacrifice sans nom... Si, au moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui pourrait m'empêcher d'être partout où tu seras? Les convenances, le monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce que tout cela m'a donné une seule heure valant l'une de celles que je viens de vivre près de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la popularité dont on m'a entouré valent un seul de tes baisers?... Oui, je croyais avoir touché au comble des jouissances humaines en goûtant les honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renommée... Tu es venue, et tu m'as révélé que tout cela n'est rien auprès du bonheur d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donné des joies que je ne croyais pas réalisables sur cette terre, je n'ai commencé à vivre que du jour où je t'ai connue... Le sort en est jeté: Il ne me sera plus possible de vivre sans toi!...»

Pendant qu'il parlait, elle l'écoutait toute pensive et, parfois, elle le regardait fixement de ses yeux clairs.

Mon travail d'emballage terminé. Je les ai laissés. J'ai descendu les trois valises au rez-de-chaussée. La nuit est tombée.

L'_Angelus_ avait fini de sonner, quand le grand brun est entré chez moi, sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner à la gare ses deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf heures. Il s'est mis à m'expliquer d'une façon plutôt embrouillée que l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours chez moi en attendant qu'on vînt la prendre, car elle était remplie d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs bagages...

Huit heures. J'allais monter les prévenir, quand ce sont eux-mêmes qui m'ont appelée: «Belle Meunière!»

Je les trouve dans leur chambre, déjà tout prêts à partir.

«Nous voulons vous dire au revoir», me disent-ils.

Je suis si bouleversée que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors, tout émus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains sur les épaules, me grondent doucement.

«Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas à ce point... Nous reviendrons, soyez-en sûre... Nous avons été si heureux chez vous que notre plus cher désir sera de revivre les moments que nous avons passés ici... Vous avez été pour nous une sincère amie, et nous ne l'oublierons pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et à bientôt...»

En prononçant ces derniers mots, il m'a pris la tête dans ses deux mains, et m'a donné sur le front un long baiser fraternel, et, aussitôt, Elle, soulevant sa voilette, m'a embrassée, comme une vraie sœur, sur les deux joues.

Ils sont descendus très vite et, accompagnés par le grand brun qui portait une valise dans chaque main, ils se sont éloignés à grands pas dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre plus bas.

Je n'en puis plus, je suis brisée d'émotion.

Ils sont partis!

CHAPITRE III

Du premier au second Séjour

* * *

25.--_Mercredi 16 novembre._

Ce matin, à onze heures, une voiture s'est arrêtée devant ma maison, et j'ai été toute surprise d'en voir descendre celui que j'ai l'habitude d'appeler le grand brun. La première chose qu'il a faite, en entrant, a été de me tendre sa carte, sur laquelle j'ai lu:

_CAPITAINE GUIRAUD_

_Officier d'ordonnance du Général Commandant le 13e Corps d'Armée_

CLERMONT-FERRAND

J'ai levé les yeux sur lui. Il souriait.

«Je me doutais, lui ai-je dit, que vous deviez être un officier attaché à Sa personne...»

«Comment, s'est-il écrié, vous vous doutiez de quelque chose!»

Alors, je lui ai tout raconté, comment j'ai eu, dès le premier jour, le pressentiment que l'hôte annoncé serait le général, quelle avait été ma déception quand j'avais vu un autre arriver avec la dame, comment je l'avais dévisagé, lui, le grand brun, sous sa fausse barbe noire, comment j'avais reconnu le général dès son entrée dans la chambre, et quelle contrainte j'avais dû m'imposer durant tout son séjour pour n'avoir pas l'air de le connaître, bien plus, pour déjouer toutes les questions qui m'étaient posées dans l'intention de me surprendre...

Il ouvrait de grands yeux étonnés, il n'en revenait pas... «Le diable m'emporte! a-t-il fini par s'écrier, si je vous aurais supposée de cette force-là!»

«Et moi, Monsieur le cachottier, pendant tout le dîner où vous avez raconté à Mme Marguerite la manière dont le général s'était échappé de Clermont, je n'ai cessé de guetter le moment où vous vous laisseriez allé à dire: «Mon général...» Tous mes compliments, mon capitaine: cela ne vous est pas arrivé une seule fois.»

Il s'est mis à rire de bon cœur, puis il m'a dit:

«Chère madame, je suis justement chargé par le général d'une commission pour vous... Comme vous le savez sans doute, ses arrêts de rigueur ont pris fin dimanche, et il est maintenant à Paris avec son autre officier d'ordonnance, mon camarade Driant. Le général m'a chargé de reprendre chez vous sa valise et il a tenu à ce que je vous déclare que vous vous êtes fait de lui un véritable ami... Il m'a chargé aussi de vous dire qu'il comptait revenir bientôt chez vous, et, enfin, de vous remettre ceci.»

En prononçant ces mots, il m'a présenté la broche que Mme Marguerite avait portée tous les jours à son peignoir: un fer à cheval en or, garni de sept perles et de deux diamants.

Je l'ai prié de remercier chaleureusement, en mon nom, le général et Mme Marguerite en leur faisant savoir qu'ils pouvaient compter sur moi d'une façon absolue, en toute circonstance.

«Et, surtout, ai-je ajouté, que le général me pardonne d'avoir fait si longtemps celle qui ne sait rien, alors que je savais tout... Qu'il soit bien convaincu que, si j'ai agi de la sorte, c'est pour que sa tranquillité soit plus grande et son bonheur parfait...»

Il a pris la valise, il m'a saluée de la façon la plus aimable, et il est reparti.

* * *

26.--_Mardi 29 novembre._

J'ai eu du monde aujourd'hui jusqu'après onze heures du soir. J'allais me coucher, à l'approche de minuit, quand j'entends frapper de grands coups contre la porte. Toute surprise, je prête l'oreille; les coups redoublent, une voix crie: «Ouvrez, c'est une dépêche!...»

Je descends, je prends en mains le télégramme...

_Serons chez vous demain six heures soir. Préparez nos chambres._

Mon Dieu, comment vais-je faire pour tout préparer d'ici qu'ils arrivent! Je prends une lampe, je monte au premier, j'ouvre leur chambre... Tout est resté tel qu'ils l'ont laissé. Je n'avais pas eu le courage d'y toucher.

Vite, vite, je mets un peu d'ordre, j'allume un bon feu qui durera une partie de la nuit et que je continuerai à faire flamber toute la journée de demain.

CHAPITRE IV

Second Séjour

* * *

27.--_Mercredi 30 novembre._

Ils sont arrivés ce soir à six heures, en voiture fermée, tout seuls. Sans me dire un mot, Elle est montée droit dans sa chambre. Quant à Lui, me regardant avec un air sévère et même très méchant, il m'a dit:

«Nous avons des comptes à régler ensemble... En attendant, faites-nous dîner au galop!»

Absolument décontenancée par cette attitude, qui m'avait coupé net les paroles de bienvenue que je m'apprêtais à leur dire, je me suis occupée de faire monter la malle et les valises, puis de servir le dîner.

Le potage une fois sur la table, je les ai prévenus. Ils ont passé aussitôt dans la salle à manger, Elle, toujours silencieuse et évitant de me regarder, Lui, l'air de plus en plus sévère. Ils se sont mis à manger très vite, comme des gens très affamés, et sans m'adresser la parole.

Sa figure m'apparaissait aujourd'hui moins avenante, plus dure et moins jeune. Je n'ai pas tardé à découvrir à quoi ce changement était dû. Il avait modifié son port de cheveux, et les portait maintenant taillés en brosse. Sans doute pour désarmer les imbéciles qui lui trouvaient la raie trop bien faite...

De temps à autre, il jetait un coup d'œil de mon côté, en fronçant les sourcils.

Je devais être assez pâle, car je sentais une angoisse qui m'étreignait le cœur. Je me demandais ce qui avait pu m'attirer la disgrâce qu'ils semblaient me témoigner.

Je redoutais qu'au cours de leur voyage, et peut-être à leur arrivée à Clermont, quelque calomnie ne m'eût noircie à leurs yeux.

J'avais envie de tomber à leurs pieds, de les supplier d'abréger le tourment que m'infligeait leur silence... J'avais besoin de toute mon énergie pour attendre qu'il lui plût d'ouvrir la bouche, et les minutes me paraissaient des éternités.

Enfin, il s'est mis à parler:

«Ah! perfide! Nous avions eu confiance en vous, et vous nous avez indignement trompés!... Nous vous avions crue sincère et vous nous avez menti tant que vous avez pu!... Nous vous avions prise pour une naïve, et vous ne fûtes qu'un monstre d'hypocrisie!... Et vous avez encore l'air de vous étonner du visage que nous vous montrons?... Perfide Auvergnate que vous êtes, sachez bien que nous nous repentons cruellement d'être venus chez vous, et que si nous sommes encore revenus ce soir, c'est uniquement pour vous dire votre fait comme vous le méritez... Allons, essayez un peu de vous défendre, de biaiser une fois de plus... Je serais bien curieux de voir ce que vous allez trouver à répondre...»

Je ne savais que penser.

«Veuillez au moins me dire, ai-je répondu d'une voix tremblante, ce que vous me reprochez?»

«La coquine! s'est-il écrié en donnant un grand coup de poing sur la table, elle a l'audace de continuer à faire celle qui ne devine pas... Eh bien, nous allons la confondre d'un seul coup! Abîme de dissimulation que vous êtes, avez-vous, oui ou non, confessé au capitaine Guiraud que vous avez reconnu en moi le général Boulanger?»

Il me foudroyait du regard, mais, au lieu de la confusion, c'était la tranquillité la plus absolue qui venait d'entrer d'un seul coup dans mon âme.

«Mais oui, mon général», ai-je répondu le plus naturellement du monde.

Un éclat de rire argentin s'est aussitôt fait entendre: c'était Elle qui n'y tenait plus. Et lui, à moitié figue, à moitié raisin, ne savait plus s'il devait continuer à fulminer ou s'il allait rire aussi...

Il a fini par me faire asseoir entre eux deux, en me disant, déjà plus doucement:

«Racontez-nous comment tout cela vous est venu à l'esprit.»

Alors, je leur ai tout dit, mon pressentiment, la confirmation qui lui avait été donnée par les allures étrangement mystérieuses de ses officiers d'ordonnance venus pour retenir l'appartement, la déception que j'avais eue à l'arrivée du capitaine Guiraud..., accompagnant Mme Marguerite, la certitude qui était venue ensuite... Ils m'écoutaient en échangeant des regards et des sourires.

«Voilà donc le crime avoué, a-t-il conclu. Maintenant, voyons le mobile!»

«Le mobile, mon général?... Permettez-moi de vous répondre par une question... En agissant comme j'ai agi, n'ai-je pas fait ce qu'il fallait faire pour que vous soyez tous deux tranquilles et heureux?...»

Ils ne m'ont rien répondu. Mais ils m'ont pris chacun une main et, tous deux en même temps, m'ont embrassée sur les joues.

«Accusée, a ajouté le général, à l'unanimité, le jury vous acquitte... L'audience est levée.»

Ils se sont levés de table et le général, m'offrant son bras, m'a conduite dans leur chambre, disant que nous avions encore beaucoup de choses à nous dire.

Dès cet instant, ils se sont mis à me parler comme à une amie d'enfance, comme à une parente de province qui leur serait bien chère. Ils m'ont encore fait répéter les menus détails de la comédie qu'il m'avait fallu jouer avec eux, et ils s'en sont amusés comme des fous.

Comme je leur exprimais ma joie et ma surprise de les avoir vus revenir si tôt, le général s'est écrié:

«Oui, nous devons une fière chandelle à Wilson!»

«Devoir quelque chose à M. Wilson? Oh, mon général!...»

«Mais si, mais si», a-t-il insisté en riant. Et il m'a expliqué que, s'il avait pu venir dès aujourd'hui, c'était à cause des affaires de décorations qui s'étaient aggravées jusqu'à rendre la démission de M. Grévy inévitable d'une heure à l'autre. En prévision de la crise présidentielle qui allait se produire, les commandants de corps d'armée, à ce moment réunis à Paris par un travail de classement, avaient été tous renvoyés à leur poste, et c'est ainsi qu'il avait pu prendre le train avec sa chère Marguerite... Toutes les après-midi, il comptait descendre à Clermont passer deux ou trois heures au quartier général, et le reste du temps, il le vivrait sous mon toit, dans le bonheur...

Nous causions ainsi près du bon feu pétillant. Lui, allongé dans un siège, fumant un cigare et ayant l'air d'un homme aussi heureux qu'il est possible de l'être, et Elle, plus jolie que jamais, debout derrière son fauteuil, doucement penchée sur Lui...

C'est moi qui ai fini par m'apercevoir qu'il était une heure du matin. Je leur ai souhaité le bonsoir.

Le cher couple! comme je les aime!

* * *

28.--_Jeudi 1er décembre._

Dès neuf heures du matin, j'entends un cavalier galoper et je vois arriver l'officier d'ordonnance blond, le capitaine Driant. Le manège de la tasse de café prise à cheval et de la lettre glissée sur le plateau recommence comme au mois d'octobre.

Cette fois, la lettre est un gros pli cacheté qui doit renfermer énormément de choses.

Je le porte au général qui l'ouvre aussitôt. Il s'en échappe plusieurs lettres sous enveloppes et divers papiers pliés. Elle et Lui procèdent au dépouillement.

Tout en allumant du feu, je l'entends faire ces réflexions:

«Quel gâchis, ma chère amie... Grévy qui se cramponne de plus en plus, les Chambres en permanence, le Gouvernement en dislocation, l'anarchie partout... Je comprends qu'ils aient la frousse de ma présence à Paris...»

Elle s'est mise à rire ironiquement:

«Les braves gens, n'en dites pas trop de mal! Combien je leur sais gré d'avoir tellement peur de vous, puisque cela me vaut d'être maintenant à vos côtés.»

Quel charme inouï cette femme exerce sur Lui! Chaque fois que, se départissant de son calme habituel, Elle lui dit une parole un peu flatteuse, il en devient fou de bonheur. Il l'a serrée contre lui en la couvrant de baisers. Je me suis éclipsée.

Ils ont sonné pour déjeuner à une heure. Elle avait une exquise toilette de crépon blanc, avec ceinture et nœuds de soie bleu clair. Lui était tout habillé pour sortir, mais très simplement, comme toujours. Envoyant au diable les affaires sérieuses, ils n'ont cessé de rire, de plaisanter, de se câliner du geste et du regard.

Je les voyais faire, tout abasourdie de la provision de tendresse inépuisable que le général montrait, et qui lui faisait à tout instant trouver des attentions, des câlineries nouvelles, sans qu'il y eût jamais de défaillance dans ce souffle d'amour qu'il faisait passer en Elle.

À trois heures, ils étaient encore à table; le capitaine Driant est revenu, en civil, et m'a remis un autre pli.

Quand le général eut ouvert, au premier coup d'œil, il s'est écrié:

«La démission de Grévy!»

Elle s'est levée pour mieux voir ce qu'il lisait.

Ils se sont mis à parcourir fiévreusement les nouvelles reçues.

«Dites au capitaine d'attendre!» m'a-t-il commandé. Je me suis empressée de transmettre l'ordre. Quand je suis revenue auprès d'eux, ils finissaient de se parler à voix basse.

Le général s'est tourné vers moi:

«Il faut que je parle au capitaine, faites-le monter immédiatement ici.»

Au même instant, Mme Marguerite s'était levée, et, de son pas léger, avait passé dans sa chambre. Cela me confirmait dans l'idée que le capitaine n'était pas encore admis à la connaître.

Je l'ai fait monter dans la salle à manger, j'ai refermé la porte sur eux, et je suis restée à attendre dans le couloir. C'est surtout le général qui parlait. Par moments, sa voix s'élevait. Il était question tout le temps de Paris, de la guerre...

Tout à coup, le général a ouvert la porte en criant à son officier d'ordonnance: «Attendez-moi là! Un instant de réflexion et je reviens.»

Il s'est rendu de ce pas dans la chambre à coucher pour réfléchir... par son cerveau à Elle, comme j'ai déjà cru remarquer qu'il le faisait dès qu'il avait une décision importante à prendre. Un quart d'heure au moins s'est écoulé. Un coup de sonnette nerveux m'a appelée. Mme Marguerite était assise, le dos tourné de mon côté. Le général, les mains dans les poches, les yeux à terre, marchait à grands pas dans la chambre.

«Avez-vous des enveloppes de sûreté?» m'a-t-il demandé.

Justement j'avais ce qu'il désirait. M. le Préfet D..., qui était descendu chez moi pendant l'avant-dernière saison, avait laissé quelques-unes de ces enveloppes.

Je suis allée les chercher dans ma chambre et je les ai apportées. Elle était toujours assise de même, et il continuait à marcher en disant: «Comme vous voyez juste!... Vous avez mille fois raison, ma chère Marguerite... Laissons la guerre de côté... Je ne ferai pas cette folie... Je n'irai pas aujourd'hui!»

Il s'est mis à écrire. Le temps devait sembler long au capitaine. Je suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai trouvé, les mains derrière le dos, en train de regarder les quelques méchants chromos dont j'ai orné (?) la salle à manger et qui ne méritent vraiment pas un instant d'attention. Notre conversation n'a pas été très nourrie, car il se retenait comme un homme préoccupé ou encore comme un homme qui ne veut pas qu'on le fasse parler...

Enfin, le général est revenu, plusieurs lettres à la main. J'ai repris mon poste dans le couloir. Au bout d'un instant, le général a reconduit son officier d'ordonnance, en répétant: «C'est cela, inutile de repasser par le quartier général... Il n'y a pas une minute à perdre!»

Le capitaine est descendu avec rapidité, le général est rentré auprès de Mme Marguerite. J'ai compris que des décisions très graves venaient d'être arrêtées. Mon Dieu! Que se passe-t-il en cette heure de crise? Ce mot de «la guerre! la guerre!» qui revenait sans cesse me glace de terreur.

J'étais en proie à ces sombres pensées. La nuit était tombée. Un coup de sonnette a retenti.

J'ouvre leur porte et je suis clouée au sol par le violent contraste provoqué entre mon état d'âme et le spectacle qui s'offre à mes yeux.

Dans la chambre tout inondée de lumière, toute tiède et parfumée, Elle se tient debout, dans une éblouissante robe de soirée, ruisselante de bijoux. Et Lui, à genoux près d'elle, il arrange les plis de sa robe avec le zèle d'un couturier.

Il se tourne vers moi, la figure riante: «Des fleurs, Belle Meunière, il nous faut des fleurs!»

J'en ai bien reçu tantôt de Clermont, mais je ne les avais pas jugées dignes de leur être présentées. Je compte en recevoir demain de Nice, où j'ai télégraphié. Tant pis! j'apporte, pour l'instant, ce que j'ai: des camélias et des violettes.

Il les prend de mes mains et se met à les fixer dans ses cheveux, sur son corsage, tout en la couvrant de baisers. Il ne cesse de lui murmurer: «Comme vous êtes adorable, ce soir! Jamais je ne vous ai vue aussi belle!...»

«Georges! répond-elle, ne plaisantez pas une vieille femme de trente ans...»

Il lui ferme la bouche d'un long baiser.

«Vous, prononcer ce vilain mot! vous qui avez dix-huit ans de moins que moi! Vous, mon adorée, qui n'étiez pas encore de ce monde quand je portais déjà l'uniforme!»

À huit heures, ils ont sonné pour dîner. Sa toilette et ses bijoux jetaient un tel éclat autour d'Elle que ma modeste salle à manger en était tout illuminée. À propos d'une lettre du capitaine Guiraud, resté à Paris, ils ont un instant parlé politique.

«Les fous! s'est écrié le général; avoir songé à moi pour sauver Grévy! Moi, atteler mon cheval noir à la remorque d'un tombereau d'immondices!... Faut-il qu'ils me connaissent peu pour m'avoir fait perdre deux soirées en allées et venues à écouter leurs propositions et d'autres plus saugrenues encore: l'enlèvement de Ferry, la rentrée en France des Orléans... Aussi fous les uns que les autres, communards, parlementaires et royalistes... Mais, c'est de l'histoire ancienne. Voyons ce qui va suivre... Que donnera le Congrès? J'entrevois quatre solutions possibles: ou bien Ferry, ou bien Floquet, ou bien Freycinet, ou, enfin, l'Imprévu, le candidat de la dernière heure... Si c'est Floquet, je suis sûrement ministre de la Guerre demain... Si c'est Freycinet, ce sera sans doute pour après-demain... Si c'est l'Imprévu, inutile de faire des pronostics... Mais, si c'est Ferry, nous allons rire...» Il s'est mis à rire nerveusement.

«Ferry, président de la République!... Ce ne seront plus les chassepots, ce seront mes chers petits Lebel qui partiront tout seuls!... Ce ne sera plus un duel entre Ferry et moi, mais entre Ferry et la France, dont je prendrai en main la bonne épée!...»

Il est resté silencieux un moment, les sourcils froncés. Puis il a ajouté:

«Je crois que ce sera Ferry!»

Elle ne l'a pas laissé continuer. Avec l'éventail en plumes blanches qu'elle avait près d'Elle, Elle l'a doucement frappé sur l'épaule:

«Allons, Georges, ne prenez pas cet air qui me fait de la peine!... N'escomptons pas l'avenir, vivons pour le présent... N'est-ce pas?...»

Sous l'action magique du regard qu'Elle lui a jeté, son visage s'est éclairci subitement.

Il s'est mis à embrasser la main qui venait de le frapper. Et les voilà de nouveau à se câliner, à se cribler de baisers, à se redire combien ils s'aiment!

C'est étrange! Aujourd'hui, je me suis sentie moins heureuse de les voir ainsi.

Je les aurais voulus autrement, à l'instant où la France est peut-être à la veille d'une guerre civile...

* * *

29.--_Vendredi 2 décembre_.

Encore du neuf! Ce matin, à la place du capitaine, c'est un simple soldat qui est venu, à pied, en petite tenue de caserne. Il m'a remis un pli portant ces mots:

_MADAME LA BELLE MEUNIÈRE_