Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus
Part 22
Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.
Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas--
Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; nous espérons donc qu'elles vont bien.--
Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos souvenirs les plus affectueux,
Gal B. ]
adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.
Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit: «Préparez-vous, c'est fini.»
Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain, s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,--les dernières:
«À bientôt...»
La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.
Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En même temps, ses yeux tournèrent...
Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée. Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.
...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service et l'enterrement de Mme Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans la trente-sixième année de son âge.
J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme. Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...
* * *
217.--_Dimanche 19 juillet_.
...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son enterrement!
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218.--_Lundi 20 juillet_.
Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des Belges et la grande kermesse de Bruxelles.
Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.
Après la levée du corps à la maison mortuaire, le cortège s'est rendu à l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du Régent, la place du Trône, la place des Palais, la place Royale, tout remplis de trophées, de mâts et de drapeaux.
Derrière le corbillard marchait le général, en habit, la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine, très droit, le front levé, mais le visage affreusement pâle et parfois convulsé par des contractions. Cinq députés boulangistes le suivaient: Castelin, Déroulède, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidèles du parti comme Théodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques dames en grand deuil, parmi lesquelles Mme Séverine. Sur tout le parcours du cortège, le peuple, en habits de dimanche, s'écrasait.
Place Royale, devant la façade de l'église, et jusqu'au haut des marches, sous les colonnes du péristyle, il s'est produit une indigne bousculade, à l'entrée comme à la sortie.
L'absoute donnée, on est monté dans les voitures de deuil qui se sont rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, à travers les faubourgs du Sud-Est, au cimetière d'Ixelles.
Au moment où le corps a été enfermé dans le caveau, le général n'a plus été maître de sa douleur. Il a été pris d'une défaillance. On a dû le soutenir.
Ce n'est encore qu'un caveau provisoire où le cercueil a été déposé, en attendant que le général lui fasse ériger une tombe définitive.
Cette dernière information m'a diminué un peu l'angoisse qui me broie le cœur, car elle me donne la certitude qu'il ne se détruira pas avant que la tombe ne soit achevée.
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219.--_Samedi 25 juillet._
Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, tracé sur sa carte:
_LE GÉNÉRAL BOULANGER_
_a été très sensible à votre dépêche et à votre lettre; il vous en remercie bien vivement et va vous écrire._
_Bruxelles, le 23 juillet 91._
Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imité en fines perles de verre, que j'envoie au Général pour la tombe d'Ixelles.
* * *
220.--_Mercredi 29 juillet._
Le testament de Mme Marguerite est connu. Il a été rédigé à Paris, le mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois amies. Du Général, il ne fait aucune mention!
L'une de ces dames reçoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais c'est tout ce qui reste encore d'Elle, à celui qu'elle a quitté!
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221.--_Lundi 3 août._
Le Général m'a écrit:
«Bruxelles, 79, rue Montoyer.
»Samedi 1er août.
»C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.
»Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps, je l'espère.
»Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est d'aller toutes les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.
»Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra... Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus que matériellement; je suis un corps sans âme.
»Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle, cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.
»J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du plus profond de mon cœur.
»Gral BOULANGER.
»Écrivez-moi toujours à la même adresse.
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222.--_Samedi 8 août._
Avant-hier, le cercueil de Mme Marguerite a été transporté du caveau provisoire dans le caveau définitif, que le Général a fait creuser en un endroit du cimetière qu'il a lui-même choisi.
Le caveau seul est achevé. Le reste de la tombe est en construction.
Tant mieux! Encore un délai.
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223.--_Mardi 18 août._
Les journaux reparlent du Général. Le prince Napoléon aurait songé à lui, comme témoin dans le mariage de sa fille avec le frère du roi d'Italie. Le Général désapprouve les manifestations excessives auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer à propos de l'ordre donné à notre escadre de se rendre de Cronstadt à Portsmouth, et à propos de la représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra.
Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui?
Je lui écris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma résolution est bien prise maintenant. J'irai auprès de Lui, pour lui parler un peu d'Elle, dès les premiers jours d'octobre.
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224.--_Jeudi 17 septembre._
Je lui écris pour la troisième fois.
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225.--_Samedi 26 septembre._
Je suis horriblement angoissée. J'ai eu un cauchemar affreux, cette nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetière, le Général et Mme Marguerite qui se tenaient étroitement embrassés.
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226.--_Mercredi 30 septembre._
Il s'est tué.
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227.--_Mercredi 7 octobre._
Depuis trois jours, depuis que je commence à me relever lentement de la prostration où cet épouvantable malheur m'a jetée, j'ai essayé en vain de tracer une seule ligne. Chaque fois, le désespoir, me débordant du cœur, m'a paralysée.
C'est le 30 septembre, à 11 heures 1/2 du matin, près de la tombe de Mme Marguerite, que le général s'est tué d'un coup de...............................
C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui.
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228.--_Samedi 10 octobre._
Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en rêve sa voix qui l'appelait.
Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique, contenant ces lignes:
«Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y parvenir.
»Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en voudront pas de disparaître en raison d'une douleur telle que tout travail m'est devenu impossible...
»En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de bataille, en soldat, pour mon pays...»
* * *
Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval _Tunis_ à un ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.
Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté:
_Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le 29 septembre 1891, veille de ma mort._
Après quoi, il a signé.
Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort.
Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a adressée ainsi:
«_Madame Veuve Boulanger,_
_Rue de Satory, Versailles._»
Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle il a écrit:
_Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort._
* * *
À 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.
Le soir, à dîner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a causé gaîment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une tendresse particulière.
Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant, tenant un revolver à la main.
Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre, devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il était 11 heures 1/2. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a appliqué contre la tempe droite et a fait feu.
* * *
La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé, sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de chaque tempe.
Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur, complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de Mme Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.
On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.
La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. À trois heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et Mme Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme un coup de massue.
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Le 1er octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur laquelle on avait gravé: «Général Boulanger.»
Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu, à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt.
Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. À l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours. Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France. Puis, le caveau des deux amants a été fermé.
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229.--_Vendredi 1er janvier 1892._
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Depuis des mois, ils ne sont plus.
Leurs dépouilles charnelles se désagrègent dans un même sépulcre, jusqu'au jour où, s'échappant de leurs cercueils tombés en poussière, leurs cendres se confondront.
Mais leurs âmes vivent, et, en dépit des préjugés sociaux, en dépit même de la sévérité qu'a pu montrer un prince de l'Église, elles doivent avoir trouvé, dans l'au-delà, une pitié sans bornes qui leur a tout pardonné, parce qu'elles ont immensément aimé.
Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est-à-dire de pauvres êtres destinés à aimer, à souffrir et à mourir, leur souvenir et leur nom survivront, enlacés...
CHAPITRE XVI
Ixelles
* * *
230.--_Lundi 25 avril 1892._
N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!...»
Elles n'ont pas cessé de résonner dans ma mémoire, ainsi qu'une suprême invite, ces paroles, les dernières qu'Elle m'eût adressées, à Saint-Brelade, quand je les ai quittés.
Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir aujourd'hui.
Arrivée à Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visité toutes les stations de leur calvaire. D'abord, très haut dans la rue Royale, au delà de la colonne du Congrès, au nº 103, sur la droite, cet hôtel Mengelle, leur première étape après la fuite. Au début de la même rue, sur la place Royale, l'hôtel de Bellevue, où elle s'est fait amener de Paris, presque mourante déjà, avant les dernières semaines passées à Jersey, et dont les fenêtres de façade donnent sur l'église Saint-Jacques en laquelle son cercueil a été béni. Un peu plus loin, allant du Parc Royal au Parc Léopold, la rue Montoyer, une belle rue aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes cochères fermées. Tout au bout, les dépendances d'une gare: des murs en briques noircies par la fumée, des palissades de bois, un passage à niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, à droite, le nº 79, où ils ont passé les derniers mois de leur vie, où Elle est morte, et où son cadavre à Lui a été ramené, couvert de sang. Une façade blanche, une porte cochère, quatre fenêtres de rez-de-chaussée, et deux autres étages à cinq fenêtres chacun.
Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix, chaussée d'Ixelles: c'est l'itinéraire qu'a suivi le cortège du suicidé.
La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus en plus clairsemées, les unes vieilles, basses et noires, les autres à peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains à bâtir, des carrés rougeâtres de terre argileuse fraîchement remuée, des plants de culture maraîchère, des prés où paissent des moutons, et, de-ci de-là, des hangars de marchands de tombes et des serres d'horticulteurs pour couronnes mortuaires.
Une petite place ronde: voici l'entrée du cimetière. Je quitte la voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur apporte de Royat, poussé en bonne terre de France. Une courte avenue me mène à un rond-point, d'où rayonnent cinq autres avenues, précédées chacune de deux grands cyprès en forme de cônes.
Laquelle prendre? On me montre la troisième, juste en face. Elle est plantée de jeunes acacias, et entièrement garnie de tombes des deux cotés. Elle se termine, au bout d'une centaine de mètres, à un petit carrefour formé par l'entre-croisement de la 10e avenue, qui longe, à gauche, le mur du cimetière, et de l'allée nº 6, qui descend vers la droite. La dernière tombe, à gauche, au coin, est la leur.
Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement précédé, en avant, de deux marches, une pierre tombale inclinée, et, à son sommet, une colonne brisée. Le tout en pierre grise, blanchâtre.
Une grille basse, à glands dorés, entoure le caveau et les deux petits espaces laissés libres de chaque côté. Elle n'a pas plus de cinq mètres en longueur sur trois à quatre en profondeur. Plus de cinquante couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de verre, envoyées par les Comités révisionnistes. Parmi elles, quelques minces couronnes en plâtre, offertes par des pauvres et aussi quelques fleurs desséchées.
La grille est précédée d'une bande de terre large d'un mètre, où poussent des pensées et des myosotis. Au fond, des cyprès dressent leur silhouette sombre et à droite, tout au coin, s'élève un sapin nain.
Dans l'intérieur de l'enclos, des rosiers vont bientôt fleurir. À droite, à un mètre et demi de la tombe, on a laissé debout le lilas qui a été témoin du suicide. La place où le général s'était assis, sur la bordure du soubassement, se trouve à peu près à la hauteur de l'avant-dernière ligne de l'inscription gravée sur la pierre tombale.
Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand bouquet de marguerites, lié avec des rubans tricolores, se trouvait jeté là et la couvrait. J'avais déposé mes marguerites au pied du tombeau, je m'étais agenouillée sur le bord du chemin et, le cœur gonflé d'une douleur sans nom qui ne voulait pas éclater en larmes, j'ai prié. Puis, j'ai fixé longuement jusqu'aux moindres détails de ce que j'avais devant moi, afin de ne l'oublier jamais.