Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus

Part 17

Chapter 173,893 wordsPublic domain

Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées. J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui, laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout.

«Ah! j'ai eu rudement chaud!» a-t-il dit avec un soupir de soulagement, quand le pansement fut terminé.

Ce même jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaître le gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était pas prêt à l'heure dire.

Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns tendres, les autres gais, pour la rasséréner.

Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorisée à se lever. Elle garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait, les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu diminué. Pour se rendre le soir à dîner, on montait maintenant quelques marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à devenir plus rares.

Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir, tant il était heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prépara une surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la journée. En attendant qu'ils revinssent pour dîner, Mme Marguerite avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en toilette,--elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et élargi séance tenante.

Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussîmes par nos efforts combinés. J'aidai alors Mme Marguerite à s'habiller. Hélas! elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. Mme Marguerite souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas voulu me montrer à ce dîner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.

* * *

Dès que Mme Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'île. J'avais été assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes, pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse catégorique:

«Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois les côtes de France!»

En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté:

«D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour Montorgueil.»

En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de tours, le tout perché sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de l'horizon, me dit:

«Tenez, notre France!»

Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette. Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait les yeux sous la main déployée et disait:

«Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la cathédrale de Coutances!»

Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue.

Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de Mme Marguerite.

«Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.»

Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a fait voir tous les autres sites renommés de l'île, le phare de Corbière, où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les submerge en montant... À chacune de ces promenades, conformément au programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à louer sur notre route.

On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur de l'île, à une demi-heure de Saint-Hélier,--une maison de campagne plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,--quand le hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir, tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre grimpant partout.

Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges: tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre. Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.

À l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. À gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins, parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de l'horizon, c'était la mer à perte de vue.

Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement. Pourtant, le général exprima un regret:

«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on voit de Montorgueil!»

Mme Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien, qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.

Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux: ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant _Tunis_ et Lui _Jupiter_; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer; ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par le clair de lune...

Mme Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que lui répondre?...

«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.»

* * *

Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours, prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M..., recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre Mme Marguerite. Ils causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à l'heure du dîner, et ils reprenaient la causerie, après dîner, jusque vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras à Mme Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait en promenade.

En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout avec celle que le général avait si longtemps menée.

Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit, mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un peu--comment dirai-je?--un peu alourdi par ce genre de vie insuffisamment actif.

Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'île ou bien disait de bonnes choses câlines à Mme Marguerite, et il abordait rarement des sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de chevaux où il m'avait menée, où Mme Marguerite avait tenu à parier et où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la 8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.

Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: «La prison est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de France!»

Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec cette inscription en lettres tricolores:

«Le premier conscrit de France.»

«Encore ce petit duc!» fit Mme Marguerite, d'un ton de dépit.

Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement, les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.

Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. Mme Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux.

La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris. Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.

En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours d'avril en conférer avec lui.

Quant à Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui rappeler ce que lui avait demandé le docteur.

Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre, située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, Mme Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva, rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée dans sa dévotion.

«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une pécheresse...»

Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice n'aurait semblé trop lourd à Mme Marguerite pour atteindre le suprême but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à confesse et à communion.

Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi, chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...

Mme Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se confiait pas même au général.

Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante; qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...

Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,--quitte à lui de refuser?...

Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux avaient rapporté que Mme Boulanger faisait des économies pour réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé par la vie...

Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire étrange:

«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela--et alors le général n'aura besoin de rien, ni de personne.»

* * *

Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de Mme Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents. Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi. Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.

C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur avais demandé la permission de ne pas dîner avec eux, et, mon repas rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de Mme Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à ce qui se disait.

C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui, sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré; il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à 500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que leurs âmes renfermaient à l'égard des maîtres.

J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de l'affection, du moins un dévouement absolu à Mme Marguerite. Elle les avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de francs de linge et de toilettes à peine portées. À l'hôtel, elle leur avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maîtres, et même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille, Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le général avait ajouté 150 louis d'or.

Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux, qui auraient dû baiser les pieds de leurs maîtres, ne trouvaient que des méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à Mme Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.

«Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand je l'entends qui crache sa poitrine...»

Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, Mme Marguerite me faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin.