Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus
Part 13
Voici plus d'un mois que j'ai écrit à Mme Marguerite, et pas de réponse! Je lui écris de nouveau, à l'adresse du général, à Londres.
Les journaux, tout aux merveilles de l'Exposition universelle, ne parlent presque plus de Lui.
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148.--_Samedi 22 juin._
Encore un long mois écoulé sans aucune lettre ni de Mme Marguerite, ni du général. Je viens d'écrire pour la troisième fois.
Les journaux racontent que le général vit à Londres, très fêté par la haute société anglaise qui le choie comme un véritable prétendant.
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149.--_Dimanche 14 juillet._
L'instruction est close, la Chambre d'accusation a prononcé le renvoi, devant la Haute-Cour, des accusés Boulanger, Dillon et Rochefort.
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150.--_Mercredi 17 juillet._
Toujours pas de nouvelles d'Eux! Mes fleurs seront-elles plus heureuses que mes lettres? Je viens d'en envoyer une jardinière pleine, à Londres, pour la sainte Marguerite.
Il n'est bruit, dans le pays, que des élections au Conseil général qui vont avoir lieu de dimanche en huit, et de la bizarre idée qu'ont eue les boulangistes de poser la candidature du général dans 80 des 1.500 cantons de France appelés au vote.
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151.--_Dimanche 28 juillet._
Le vote pour le Conseil général a eu lieu aujourd'hui, pendant qu'on affichait à Paris, à la porte des domiciles vides du général, du comte Dillon et de Rochefort, l'ordonnance du président de la Haute-Cour sommant les trois accusés de se livrer dans un délai de dix jours, faute de quoi ils seront jugés par contumace.
J'apprends à l'instant les résultats du vote dans le pays. La candidature du général a misérablement échoué. M. Pommerol est élu dans Clermont-Est et notre député, M. Blatin, dans Clermont-Sud.
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152.--_Lundi 29 juillet._
On ne connaît encore que les résultats d'environ trois cents cantons. Le général n'a passé que dans six.
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153.--_Mardi 30 juillet_.
Les résultats complets sont connus. C'est un effondrement comme personne n'osait le prévoir.
Le général n'est élu, en tout, que dans douze cantons! Ses partisans sont consternés.
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154.--_Vendredi 9 août_.
Toc! Toc! Toc!!! Les trois coups sont frappés, la comédie judiciaire commence. Devant la Haute-Cour de Justice assemblée sous la coupole du Luxembourg, M. le Procureur général Quesnay de Beaurepaire a commencé hier à lire son réquisitoire.
La lecture a duré pendant toute l'après-midi, et elle doit occuper sans doute encore deux grandes audiences.
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155.--_Samedi 10 août_.
Hier, seconde audience de la Haute-Cour et suite de la lecture du réquisitoire.
De plus en plus instructif, ce réquisitoire! Ne m'a-t-il pas appris, à moi, que le M. Auguste, auquel Mme Marguerite m'avait écrit de télégraphier en janvier dernier, appartenait à la garde du corps du général,--une poignée de solides gaillards dont deux, à tour de rôle, surveillaient les abords de son hôtel, tandis que les autres se tenaient, en permanence, 14, rue Lapérouse?
Un bon point à M. le Procureur général pour la statistique si détaillée des lettres chargées que la poste a transmises à l'accusé Boulanger: 1.275 en seize mois!
M. Quesnay de Beaurepaire aurait bien dû, pendant qu'il y était, joindre celle de toutes les missives que la poste a _oublié_ de transmettre... Il est vrai que cela aurait peut-être demandé une audience supplémentaire!
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156.--_Dimanche 11 août_.
C'est seulement hier, à l'approche de la nuit, que la lecture du réquisitoire s'est achevée.
Ouf! quel morceau d'éloquence! Imprimé en volume, cela ferait bien un gros roman,--si toutes ces petites histoires, cousues bout à bout, n'étaient trop invraisemblables pour prendre place même dans les œuvres complètes de Lucie Herpin!
Voilà donc à quoi se réduit le colossal amas d'accusations sous lequel on a menacé d'ensevelir, à jamais, l'honneur du général! Il n'y a qu'une conclusion à en tirer: c'est celle du proverbe de nos paysans:
_Che vôl batre mo bourriquo, Troubaré be tourzou no triquo_[1].
[Note 1: Si je veux battre ma bourrique, Je trouverai bien toujours une trique.]
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157.--_Jeudi 15 août_.
_Consummatum est_. L'arrêt de la Haute-Cour est rendu. Il a été prononcé hier soir à six heures.
Les trois accusés sont déclarés coupables sans circonstances atténuantes et condamnés par contumace à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée.
L'arrêt aura pour conséquences de priver les condamnés de leurs droits de citoyens, de les rendre inéligibles, de placer leurs biens sous séquestres, d'arracher au général cette plaque de grand-officier de la Légion d'honneur qui brille si fièrement sur sa poitrine. À moins qu'il ne rentre pour faire tomber l'arrêt et recommencer le procès...
Mais, alors, pourquoi être parti?
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158.--_Jeudi 5 septembre_.
Enfin, enfin, une lettre de Mme Marguerite!
«Jeudi 29 août.
»Savez-vous, ma bonne Meunière, que nous avons depuis plusieurs mois de très grands doutes sur l'affection que vous disiez nous porter... car, depuis cinq mois, c'est-à-dire depuis que nous avons dû quitter Paris... nous n'avons rien reçu de vous... et, vrai, cela nous étonne... Quelle est la cause de votre silence?... Je ne puis croire que cela soit l'oubli... Je vais vous faire remettre cette lettre d'une manière sûre. J'espère donc qu'elle vous parviendra et j'espère surtout qu'elle sera suivie d'une prompte réponse... qui nous rassurera sur l'état de votre cœur à notre égard.
»Depuis cinq mois, j'ai été très malade d'une très grave pleurésie. Maintenant, je suis tout à fait guérie et je compte les jours qui nous séparent du retour dans notre chère France... Celui que j'aime tant a supporté vaillamment et courageusement ce temps si pénible de l'exil. Il est sûr du succès prochain. Cela lui redonne de nouvelles forces. Il sait que je vous écris, mais, comme il est extrêmement pris, il me charge de vous dire qu'il ne peut ajouter un mot à cette lettre, mais que tout ce que je vous dis d'affectueux, il le partage,--si vous n'êtes pas devenue oublieuse!!
»Voilà comment et à quel nom il faut me faire parvenir votre lettre: sous double enveloppe, la première, c'est-à-dire celle qui se verra, vous mettrez dessus:
_Mademoiselle Francine Molès,_
_39, rue de Berry,_
_Paris._
»Puis, dans l'intérieur de cette enveloppe, votre lettre dans une autre enveloppe cachetée, avec, sur l'enveloppe, ces mots:
_Faire parvenir à Madame de B...
De suite._
»J'espère, de cette façon, que, si vous m'écrivez, votre lettre me parviendra sûrement. Allons... dites-moi vite que nous sommes toujours aimés, dans ce petit coin de France... où j'ai certes passé mes jours les plus heureux.
»Je vous embrasse, vilaine oublieuse.
»B. B.»
La lettre a été jetée hier seulement à Paris, dans une boîte de gare. Elle aura mis huit jours à aller de Londres à Royat!
Et toutes celles que, depuis cinq mois, je leur ai envoyées? Et mes pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite?
J'enrage à la pensée qu'elles sont peut-être en train de fleurir à la croisée d'un des séides de M. Constans!
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159.--_Lundi 16 septembre_.
On murmure tout bas, avec des airs mystérieux, qu'un nouveau coup de théâtre va peut-être se produire: la rentrée du général en France, cette semaine, juste à temps pour impressionner le pays avant les grandes élections de dimanche prochain.
Je me suis amusée aujourd'hui à ranger la collection de brochures et chansons boulangistes que j'ai patiemment formée depuis de longs mois.
Du côté des brochures, voilà le _Boulangiste_ du mois d'août 1886, avec les portraits humoristiques du Ministre de la Guerre en grande tenue, en petite, en négligé, debout, assis, à genoux, etc... Voilà les _Almanachs Boulanger_ et plusieurs biographies du général, depuis la première, parue aussi en 1886, au lendemain de la revue de Longchamp...
Voilà aussi les diverses _proclamations_ et _déclarations_ du général, puis un long panégyrique intitulé: _Celui que nous voulons!_ puis la brochure de M. Laisant: _Pourquoi et comment je suis boulangiste_ et la contrepartie de M. Yves Guyot, où il explique pourquoi il ne l'est pas. Voilà, d'autre part, le placard: _Au peuple, mon seul juge!_ où le général se justifie des accusations de M. Quesnay de Beaurepaire, et la brochure de propagande: _Qui a dit vrai?_ tout récemment parue, laquelle met en regard le texte du réquisitoire et les réfutations.
Voici, maintenant, le côté des chansons parues depuis 1886: l'_En revenant d'la revue_, les _Pioupious d'Auvergne_, le _Général Revanche_, le _Prépare-toi, soldat de France_! l'hymne _Honneur au vaillant Général!_ et celui qui a nom _Faut qu'il revienne!_ (sur l'air d'_En revenant d'la revue_):
Nous le voulons, la France entière, Qui n'a pourtant pas froid aux yeux, Mais qui regarde à la frontière, Veut ce ministre valeureux. La nation est assez forte, Nous cherchons la paix, mais qu'importe Qu'on fronce le sourcil là-bas: Boulanger nous guide au combat! À coup sûr, ce jour-là, Le peuple et le soldat Suivront leur brave général, Avec un entrain général, Sous les plis du drapeau, Émules de Marceau, Tous se mettront à crier: «Vive la France et Boulanger!»
(_Au refrain_.)
Oui, Boulanger À bien su relever Le moral du troupier, Qu'on s'en souvienne! Le peuple entier, Dont il s'est fait aimer, Réclame Boulanger: Faut qu'il revienne!
Certains de ces hymnes patriotiques, c'est une justice à leur rendre, sont tout simplement idiots. Exemple:
LA REVANCHE DE BOULANGER
(Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
Comme une relique, Notre général, Néral!
Aim' la République, C'est un homme loyal, Loyal!
Gloire au patriote Qui tient not' drapeau, Drapeau!
Gloire au sans-culotte, Sans-culotte... de peau, De peau!
Je ne continue pas.--Voici l'image du général crucifié par la Haute-Cour, avec une inscription flamboyante dans le ciel: «Il ressuscitera!» Voici une autre gravure, où l'on voit le général, armé du glaive de la volonté populaire, chasser les parlementaires des marches du Palais-Bourbon. Au-dessous, vient la chanson:
TOUS VONT DÉCAMPER
(Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
Depuis longtemps la Chambre Ne fait que dormir, De janvier à décembre: Il faut en finir!... Paris, la province Demandent promptement Que l'on vous évince Tous du Parlement!
(_Au refrain_.)
Les cinq cents rois fainéants de la Chambre Vont tous décamper, Grâce à Boulanger! Mais ce n'est pas le coup du Deux-Décembre, La dissolution Fera passer la revision!
On verra la France, Au premier signal, Donner sa confiance Au brav' général. Tous, comme un seul homme, Tous iront voter Et l'on verra comme On aim' Boulanger!
(_Au refrain_.)
Boulanger, le maître D'une majorité, Bientôt fera naître La prospérité! Alors notre France, Vivant dans la paix, Reprendra confiance, Heureuse désormais!
(_Au refrain_.)
Il y a aussi la _Marseillaise boulangiste_ qui appelle au vote:
Aux urnes, citoyens! Échappons au danger! Votons, Votons, Sur un seul nom! Votons pour Boulanger!
Mais, à côté de ces chansons politiques et électorales, il en est également qui parlent au sentiment, comme si elles s'adressaient à nous autres, femmes! Tel: l'_Œillet patriotique_, précédé d'une vignette qui encadre le portrait du général d'une branche d'œillets rouges:
(Air: _Les Pioupious d'Auvergne_.)
Quand le ciel se dore, D'avril à juillet, Aux feux de l'aurore, Resplendit l'œillet!... Ô fleur d'espérance, Chante avec fierté Le peuple de France Et la liberté! (_Au refrain._)
Acclamons tous l'œillet patriotique, L'œillet parfumé Qui fleurit en mai; Qu'il soit l'emblème de la République Et tout palpitants Chantons cette fleur du printemps.
Aux champs de l'histoire Pour un front guerrier, L'emblème de gloire Sera le laurier!
Laisse-lui son rôle, Œillet si vanté! Sois le grand symbole De fraternité!
Pauvre fleur du printemps! C'est un jour printanier qui t'aura été fatal, ce premier lundi d'avril...
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160.--_Dimanche 22 septembre_.
Ce matin, quelle surprise! Le facteur m'apporte cette lettre recommandée de Mme Marguerite:
«Vendredi.
»Ma bonne Meunière, je vous envoie cette lettre recommandée et par Paris... Elle vous arrivera donc sûrement. Arrivez-nous, venez-nous faire une petite visite de deux ou trois jours. Vous aurez cette lettre dimanche matin. Partez lundi soir par le train de 9 heures à Clermont, pour arriver à Paris à 5 h. 5 du matin, gare de Lyon. Là, vous prenez un fiacre, c'est-à-dire une voiture, et vous vous faites conduire à la gare du Nord. Le train pour Londres part à 11 heures du matin (onze heures); vous aurez donc quelques heures à attendre. Vous en profiterez pour vous reposer et déjeuner. Vous prendrez un billet pour Londres, aller et retour, par _Calais_ et _Douvres_. C'est à Calais que vous prenez le bateau; vous débarquez à Douvres et là vous prenez le train pour Londres, gare de _Charing-Cross_. Bien entendu, votre billet pris à Paris, vous n'avez plus rien à renouveler jusqu'à Londres. À la gare de Londres, où vous arriverez mardi vers 7 heures 1/2 du soir, vous trouverez un domestique à votre rencontre qui aura à la boutonnière un œillet rouge. Je vous recommande le plus profond silence; ne dire à personne où vous allez; ne prononcer jamais ni le nom du général ni le mien; de tenir le but de votre voyage absolument caché. Au domestique qui ira vous chercher à la gare, vous direz tout simplement que vous êtes Mme Quinton, pas un mot de plus, quoi qu'il vous dise et vous demande. Il vous conduira ici. Votre chambre sera prête. Dès cette lettre reçue, c'est-à-dire dimanche, écrivez-moi ici directement de cette manière-là: la première enveloppe à l'adresse de:
_Madame Abadie,_
_51, Portland-Place, Londres, Angleterre._
»Je l'écris de nouveau:
_Madame Abadie, 51, Porland-Place, Londres_.
»Dans une autre enveloppe, vous mettrez:
_Pour Madame de B..._
»Est-ce bien compris?
»Puis, à Paris, en attendant le train de Londres, vous aurez à envoyer, toujours au nom de Mme Abadie, une dépêche avec ces mots: «_Suis en route_.» Inutile de la signer... Surtout, ayez bien le soin de cacheter l'enveloppe qui contiendra votre lettre: il est inutile que la personne à qui vous l'adressez la lise.
»C'est donc convenu: vous nous arriverez mardi, très bien portante, et, je n'en doute pas, heureuse de nous revoir. À mardi, donc. Je vous embrasse.
»Il faut que vous descendiez à Londres, à la gare de Charing-Cross. À Londres, il y a plusieurs gares: Charing-Cross est la seconde gare où le train s'arrête dans Londres.»
Rien ne pouvait me surprendre ni me troubler davantage que cet ordre de départ subit. Aller dès demain à Londres, moi qui ne suis encore sortie de mon Royat que deux fois en tout, sans voyager plus loin que Paris! Quitter ainsi à l'improviste ma maison, mes affaires, et tous les miens que ce départ va plonger dans un véritable désespoir!
N'importe! Y aurait-il obstacle sur obstacle, rien ne m'empêchera d'accomplir ce qu'ils m'ont demandé, en février, dans leurs dernières paroles d'adieu: «d'accourir auprès d'eux dès qu'ils auraient besoin de moi!»
MINUIT
C'est aujourd'hui que le pays a voté pour la nouvelle Chambre des Députés.
Ils viennent seulement de partir, les membres du Comité électoral qui ont choisi ma maison, ce soir, pour y recevoir les premières nouvelles. Je leur dois d'avoir été renseignée de suite. À Royat même, le candidat du général, M. Mège, a mis en ballottage M. Blatin et pourrait bien passer au deuxième tour, Mais, dans tout le reste du département, c'est la victoire absolue des candidats du Gouvernement: M. Guyot-Dessaigne, à Clermont, M. Farjon, à Ambert, M. Bony-Cisternes, à Issoire, M. Duchasseint, à Thiers, sont élus. Il ne manque plus que les résultats de Riom.
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161.--_Lundi 23 septembre_.
108 candidats du Gouvernement élus, 77 conservateurs et seulement 16 boulangistes, voilà les premiers résultats apportés par les journaux du matin.
Ma malle est bouclée. J'ai passé toute ma journée en préparatifs. Ma mère et ma sœur, après avoir rempli la maison de leurs lamentations comme si je m'en allais à ma perte, se sont enfin un peu calmées, sur ma promesse que je serais de retour dans deux semaines.
L'heure approche. Adieu les miens, adieu Royat, adieu mon cher Journal, confident de ma vie, que je ne reprendrai que pour raconter mon voyage, à mon retour du pays d'Angleterre. Et maintenant, en route vers les deux chers êtres qui m'appellent là-bas.
CHAPITRE X
Portland-Place
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162
_Mardi 24 septembre.--Samedi 5 octobre 1889_.
Le voyage d'aller s'est accompli ponctuellement suivant les instructions de Mme Marguerite. Pendant mon passage à Paris, le 24 au matin, j'ai lu dans les journaux les résultats presque complets des élections: 219 candidats du Gouvernement, 138 réactionnaires et 21 boulangistes élus au premier tour. Le trajet de Paris à Calais m'a permis de faire des comparaisons entre ces maigres et plats paysages du Nord de la France et la nature si riche, si pittoresque de mon Auvergne tant aimée! Puis ça a été un grand cri qui s'est échappé de ma poitrine: la mer, la mer immense qui s'étendait là, devant moi, et que mes yeux embrassaient pour la première fois!
L'impression a été si forte que j'en étais toute grisée et que, appuyée contre la balustrade du bateau, je n'arrivais pas à détacher les yeux de l'infinie nappe verdâtre frangée d'argent. Mais, bientôt, le temps s'est gâté, les grosses lames se sont mises à soulever l'embarcation en tous sens, tandis qu'une pluie froide battait le pont. Il m'a fallu descendre dans le salon d'en bas: je m'y suis trouvée à côté de trois messieurs qui avaient fait le trajet dans le même train que moi depuis Paris et qui causaient des élections. «Des journalistes, sans doute», me suis-je dit. Eux se sont arrêtés net en apercevant ma coiffe, qui, décidément, a le don d'intriguer tout le monde. La curiosité aidant, ils n'ont pas tardé à m'adresser fort aimablement la parole. Pour n'avoir pas à leur donner la réplique, j'ai fait celle qui commence à ressentir les premières affres du hideux mal de mer... La ruse était bonne: elle aurait été meilleure encore, si je n'avais fini moi-même par la prendre trop au sérieux...
Grâce à Dieu, enfin, la terre ferme! Quelques minutes à peine d'arrêt à Douvres, et le train nous emporte avec une rapidité vertigineuse vers Londres. La nuit est tombée. Tout à coup, des lumières commencent à y scintiller, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées. Des deux côtés de la voie, à perte de vue, ce sont maintenant des milliers de points lumineux qui trouent l'obscurité. Bientôt d'aveuglantes clartés électriques se mêlent aux becs de gaz: une halte rapide dans une première gare, quelques instants encore de trajet, puis un pont est franchi à une grande hauteur au-dessus du fleuve très large où se reflètent les feux multicolores des bateaux, et le train s'arrête dans la gare de Charing-Cross.
La première personne que j'aperçoive sur le quai d'arrivée est un domestique portant l'œillet rouge à la boutonnière. Je vais vers lui, mais les trois messieurs de tout à l'heure l'ont également aperçu et l'appellent par son nom, s'imaginant sans doute que c'est eux qu'il attend. Ils échangent quelques paroles avec lui, puis s'en vont. J'en ai entendu assez pour comprendre que ce sont des amis politiques du général, arrivés à Londres pour conférer avec leur chef.
Il était près de huit heures. Le domestique, auquel je viens de me nommer, me mène immédiatement à la voiture du général. Dix minutes d'une course rapide à travers des rues sillonnées de véhicules sans nombre, et me voici devant la maison de Portland-Place. Sur mon désir d'aller d'abord un instant dans ma chambre, j'y suis conduite à travers un vestibule orné de bustes et un vaste escalier que je monte jusqu'au second étage.
Vite, ayant remis un peu d'ordre dans ma toilette, je redescends au rez-de-chaussée. Le domestique ouvre toute grande devant moi une porte à deux battants. J'entre, et je me trouve en face d'Eux...
Jamais je ne pourrai oublier le groupe qu'ils formaient: Elle, assise toute droite sur un siège très élevé, éblouissante de beauté, vêtue d'une robe de mousseline de soie rouge sang, à tout petits plis droits, la taille serrée par une ceinture très large en surah noir, le cou découvert, mais sans un seul bijou; Lui, accroupi à ses pieds, sur une causeuse basse, le visage très pâle et les yeux profondément creusés.
J'ai été tellement saisie de les voir, l'émotion a été si forte que je n'ai pu faire un pas ni prononcer une parole. Et quand mon regard s'est fixé sur Lui, sur sa figure amaigrie qui disait d'une façon si saisissante combien cet homme était malheureux, je n'ai plus pu retenir mes larmes, qui se sont mises à couler silencieusement...
En me voyant dans cet état, ils se sont levés, sont venus vers moi, m'ont embrassée bien affectueusement sur les deux joues. Mais rien n'y faisait: mes larmes redoublaient. Ils m'ont alors prise dans leurs bras, me câlinant, me caressant de la main, me rassurant de leurs paroles comme on fait pour un enfant qui s'obstine à pleurer. J'en avait honte: c'étaient Eux, maintenant, qui s'efforçaient de me consoler!
Enfin, la crise a passé et le général, feignant un brusque accès de bonne humeur, m'a pris le bras de force et m'a entraînée dans la salle à manger. Nous nous sommes assis à table. J'étais encore si émue que je ne trouvais rien à dire. Il s'est alors mis à parler: