Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus

Part 12

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La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. À onze heures, le général et Mme Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maîtresse morte. Ils ont discuté sur cette action. Mme Marguerite a déclaré qu'elle ne pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge l'heure venue....

Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir:

«Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie, dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui m'attache à la vie: de te perdre, toi!...»

Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé: la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient autant que ses paroles.

Mme Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit:

«Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera jamais...»

Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers...

...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une observation:

«Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous serez devenu maître du pouvoir...»

Le général s'est mis à rire:

«Belle Meunière, vous connaissez les hommes. Voulez-vous qu'un procès se termine vite à votre profit? Devenez puissant: la recette est infaillible!»

Les valises bouclées, je les ai laissés. Il est encore venu, dans le courant de l'après-midi, une vingtaine de visiteurs, mais leur curiosité était si peu satisfaite et le temps si mauvais que, vers les six heures, il ne restait plus qu'un seul monsieur de Clermont, qui s'est mis à dîner dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée, pendant que sa voiture attendait devant la porte.

Celle qui devait emmener le général, arrivée à l'instant, s'est tranquillement rangée derrière. Le cocher de la première me gênait: j'ai donné ordre au mien de lui payer à boire chez le petit traitant situé en face, mais à condition de réintégrer son siège dès qu'il entendrait six heures et demie sonner à l'église, et de partir aussitôt pour Riom, sans attendre qu'on le lui répétât.

Remontée auprès d'eux, je leur ai servi un léger dîner et, tandis qu'ils mangeaient, j'ai porté moi-même les valises dans leur berline. L'autre voiture me masquait si bien pendant que je me glissais derrière, et, de plus, la nuit était si noire que je ne pouvais pas être aperçue.

En moins de vingt minutes, ils avaient fini leur repas. Ils se sont levés, m'ont pris les deux mains et m'ont remerciée bien affectueusement des bonnes journées vécues une fois de plus sous mon toit.

«Ma bonne Meunière, a dit le général, avant trois mois nous vous reviendrons... Nous sommes déjà venus chez vous l'été, l'automne et l'hiver: cette fois, ce sera pour le printemps, pour le mois d'avril sûrement... Quant à vous, nous vous demandons une chose qui nous prouvera une fois de plus la profonde affection que vous nous avez constamment montrée: si jamais nous sentions le besoin de votre présence et que nous vous appelions, même sans vous expliquer pourquoi, promettez-nous de venir de suite...»

«De tout mon cœur, je vous le promets!» ai-je répondu aussi distinctement que me le permettaient les sanglots qui m'étouffaient. Ils m'ont embrassée alors avec une véritable tendresse.

La pendule a sonné la demie: l'horloge de l'église n'allait pas tarder. Vite, je les ai pressés de descendre, et les ai conduits à leur voiture, dont ils ont aussitôt baissé les stores. La demie sonnait: le cocher est arrivé en courant, a sauté sur son siège et fouetté prestement les chevaux. Avant que j'eusse eu le temps de refermer ma porte, la voiture était déjà loin.

...Ils sont partis! Si quelque chose peut me consoler, c'est qu'ils ont été pleinement heureux chez moi. Le général avait choisi ma maison pour se reposer de sa grande victoire: il n'a pas été déçu. Il partait défatigué, l'âme tranquille, le cœur retrempé par les heures délicieuses passées auprès de Celle qui est tout pour lui. Rien n'avait troublé leur bonheur. Jusqu'au bout, ils étaient restés dans l'ignorance complète des curiosités qui s'agitaient autour d'eux et contre lesquelles j'avais eu tant de mal à les défendre.

CHAPITRE IX

Du quatrième Séjour au Voyage de Londres

* * *

125.--_Mercredi 6 février._

Voici la première nuit, depuis jeudi, où j'ai pu dormir tranquille. Mais aussi de quel sommeil de plomb: quinze heures de suite! Une seule fois, j'ai été réveillée par un grand cri de: «À bas Boulanger!» poussé d'une voix avinée... Bon ivrogne, tu arrives trop tard! C'est la réflexion que je me suis faite en me rendormant aussitôt. Ah! j'avais besoin de repos! Je ne me soutenais plus, depuis dimanche, que par la seule force de volonté. Un ou deux jours encore de cette existence, et, sûrement, je m'alitais.

Il faut croire que la police n'a pas encore connaissance du départ du général, car je ne vois rien de changé aux mesures de surveillance. Le mouchard qui me fait tant pitié est toujours là-haut dans son arbre.

Les fournisseurs de Royat et de Clermont, que j'ai soldés aujourd'hui, m'en ont appris de nouvelles: chaque fois qu'ils envoient chez moi, on les fait filer. Des garçons livreurs qui avaient des courses de 20 kilomètres à faire ont vu leur carriole suivie sans interruption par une voiture fermée. Les agents en faction aux alentours de la maison se relayent, paraît-il, de six en six heures. Les chevaux du landau tout attelé qui attend dans le haut de la grande route sont changés deux fois par jour. Des clients même--car il en est encore revenu plusieurs aujourd'hui,--se sont plaints d'avoir été filés jusqu'à leur porte, en sortant de chez moi.

Voilà donc des voitures, de pauvres chevaux et des quantités d'agents, envoyés exprès de Paris, qu'on laisse exposés à la neige et au froid, par un temps à ne pas mettre un chien dehors! Et tout cela, pour surveiller quoi? La fumée qui sort de mes cheminées?...

Si, au moins, cela pouvait les réchauffer!

...J'ai rangé, aujourd'hui, leur chambre. J'ai découvert dans un tiroir du linge que Mme Marguerite y a oublié: de ces chemises de nuit à grands flots de rubans, se fermant par devant, qui m'avaient tant étonnée jadis; des chemises de jour très simples, mais faites en une toile merveilleusement fine; quelques serviettes en magnifique toile festonnée, avec les initiales B. B. surmontées de la couronne à cinq fleurons,--du linge de trousseau sans doute; enfin, quelques mouchoirs en batiste, ornés d'une marguerite brodée à la main...

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126.--_Jeudi 7 février._

Comme je le souhaitais, personne de ceux qui s'obstinaient à croire le général chez moi, ne se doute encore de son départ.

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127.--_Vendredi 8 février._

Reçu une lettre de Mme Marguerite, dont l'enveloppe, malgré le cachet de cire, a été visiblement ouverte, puis recollée:

«Ma bonne Meunière,

»Nous sommes bien partis, nous sommes bien arrivés, nous nous portons bien et nous pensons et parlons beaucoup de notre chère et bonne hôtesse. Je vous assure que si je pouvais me rajeunir de huit jours, je le ferais avec joie. Mais, ne le pouvant pas, je voudrais vieillir et être à la fin de ce mois, car il faut maintenant que j'attende la fin du mois, au lieu du 14, pour être heureuse sans restriction...

»Vous avez lu les journaux: vous savez donc qu'on a parlé de vous... Maintenant, cela n'a plus aucune importance--mais, c'est égal, prenez des précautions pour les lettres que vous m'écrivez et faites-les bien mettre à la gare.

»Encore merci, ma bonne Meunière, des bonnes heures passées chez vous. Nous vous affectionnons bien et nous serons toujours heureux de vous le prouver.»

* * *

Allons, tout est à merveille, puisqu'ils n'ont connu la vérité qu'au moment où elle ne pouvait plus leur causer d'inquiétude. Mais ce qui me réjouit moins, c'est ce nouvel ajournement de la solution tant attendue dans l'instance en divorce du général. Vraiment, cela ne me dit rien qui vaille!

Quant au reste, plus de doute possible aujourd'hui: on sait le général parti de Royat.

Le gros marronnier d'en face est vide; les agents de police ont disparu. À ce propos, j'en suis encore à m'étonner que M. le Commissaire ne m'ait pas fait l'honneur de m'interviewer! Il est vrai que cela lui avait si peu réussi au mois de juin!

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128.--_Dimanche 10 février_.

Les journaux de Paris annoncent tous la rentrée du général chez lui, rue Dumont-d'Urville, pendant que la foule l'attendait patiemment à Nice. Des rédacteurs ont eu la naïveté de lui demander s'il était vrai qu'il se fût retiré à Royat? Il leur a naturellement répondu que c'était faux, et qu'il s'était contenté de passer quelques jours aux environs de Paris. Je lis, entre autres, une information bien intéressante:

«Le général Boulanger est réellement venu à Clermont. Il y a séjourné du 1er au 5 février. Il est descendu chez la «Belle Meunière». Le général a reçu secrètement diverses visites de personnalités boulangistes. Il était accompagné d'une dame d'une quarantaine d'années dont le signalement répond assez à celui d'une sociétaire de la Comédie-Française...

»Le fait est absolument certain.»

Comment donc!

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130.--_Mardi 12 février_.

Les craintes que j'avais avant leur arrivée ne me trompaient pas. Pendant qu'Il se reposait de sa victoire, ses adversaires se sont remis de leur désarroi. Le Gouvernement, tout surpris d'être encore là, a décidé de demander aux Chambres la suppression du scrutin de liste, afin que des départements entiers ne puissent plus donner des centaines de milliers de suffrages au général.

Nos députés ont donc rétabli l'ancien vote par arrondissement et ils ont prescrit, en outre, qu'il n'y aurait plus d'élection partielle jusqu'au renouvellement de la Chambre entière.

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131.--_Vendredi 15 février_.

Décidément, les événements ont l'air de vouloir se précipiter. Le Ministère Floquet a été renversé hier, comme si on n'avait attendu que le vote du scrutin d'arrondissement pour le mettre à la porte.

132.--_Samedi 23 février_.

Une nouvelle lettre de Mme Marguerite m'est parvenue, portant, autant que la précédente, la trace d'une violation du secret postal:

«Vendredi, 2 h.

«Ma bonne Meunière,

»Malgré mon silence, je ne vous oublie pas. Au contraire, je pense souvent, c'est-à-dire _nous_ pensons souvent à vous. Mais j'ai eu tant de choses à faire depuis quelques jours que je n'ai pu vous écrire plus tôt. Tout va bien de toutes façons et, si le résultat que j'espérais pour le 14 n'est pas encore arrivé, ce n'est que partie remise et ce sera pour le 7.

»Et vous, ma bonne Meunière? Écrivez-moi. Je vous promets de le faire plus longuement d'ici peu de jours. En attendant, de notre part à tous les deux, je vous dis notre bonne et grande affection.»

À part cela, rien de neuf ou presque rien: un ministère de plus! Celui-là est formé de MM. Tirard, de Freycinet, Constans, etc...

* * *

133.--_Vendredi 1er mars_.

À peine installés, les nouveaux ministres viennent de faire un coup de théâtre: la Ligue des Patriotes est dissoute! Hier, à deux heures de l'après-midi, sans que personne ne se doutât de ce qui allait arriver, les gens de police se sont présentés au siège de la Ligue, place de la Bourse, ont pénétré dans les bureaux, forcé les tiroirs, éventré le coffre-fort. Une liasse immense de papiers a été saisie.

En voyant cet éclat de foudre tomber si près du général, chacun se demande: «Que va-t-il faire?» Mais lui, souriant et tranquille, se trouvait le soir même à une fête que M. Millevoye lui offrait au Grand-Hôtel. Comme au mariage du capitaine Driant, les rouges y côtoyaient les blancs. La présence de M. Rochefort n'excluait pas celle du prince de Polignac et du duc de Montmorency.

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134.--_Samedi 9 mars_.

Les orages ont beau s'amonceler sur sa tête, le général fait comme si de rien n'était et se laisse tranquillement fêter tantôt par l'un, tantôt par l'autre. On mène grand grand bruit autour du dîner que Mme la duchesse d'Uzès a donné jeudi en son honneur. Les plus grands noms de France se pressaient dans les salons.

La duchesse portait des œillets rouges au corsage; ses fanfares de chasse ont sonné les _Pioupious d'Auvergne_.

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135.--_Vendredi 15 mars_.

Pendant que le général, comme disent les journaux, «fait le tour du monde parisien en 90 jours ou davantage», la Chambre, sur la demande du Gouvernement, vient d'accorder les poursuites contre les députés boulangistes Laguerre, Laisant et Turquet, en leur qualité de chefs de la Ligue des Patriotes.

Le Sénat a fait de même pour M. Naquet.

On commence à parler de poursuites possibles contre le général en personne.

Je suis inquiète et je l'ai écrit à Mme Marguerite.

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136.--_Lundi 18 mars_.

Avant-hier, à la Chambre, chaude séance. Répondant aux attaques de M. Laguerre, le Ministre de l'Intérieur, M. Constans, en est venu jusqu'à prononcer les paroles suivantes:

«Il se peut qu'on ait supposé qu'on pourrait m'arrêter dans la marche que je suis. Monsieur Laguerre, il n'en sera rien. Je marcherai où je dois aller, je marcherai contre vous et vos amis... Dites et faites ce que vous voudrez, je méprise absolument vos paroles, vos accusations, et je ne veux pas dire jusqu'où j'irai!»

Le Ministre, en descendant de la tribune, a achevé sa pensée par un geste de menace et de défi.

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137.--_Lundi 25 mars_.

Mme Marguerite m'a envoyé une bonne lettre rassurante:

«Ma bonne Meunière,

»Vous devez être tout étonnée de mon silence et même croire que nous vous oublions, quand c'est, au contraire, tout le contraire; mais j'ai dû d'abord faire une petite absence de quelques jours. Ensuite, j'ai été fort souffrante. Maintenant que je vais mieux, bien vite je me dépêche de vous écrire, afin de vous rassurer sur _tout_; tout va très bien. Il y a certaine chose qu'on a dû remettre un peu, mais qui n'en ira que mieux d'ici quelque temps. Ne vous préoccupez pas de tout ce que les vilains journaux racontent. Ils crient fort, mais, grâce à Dieu, ne peuvent pas mordre et, plus ils font, plus ils servent la cause qui nous est si chère.

»Nous n'oublions pas que nous devons aller nous reposer chez vous dans le mois prochain. Nous en parlons souvent et nous nous réjouissons à l'avance de ce grand plaisir.

»Écrivez-moi vite, ma bonne Meunière, et soyez sûre que nous vous affectionnons bien.»

Une seule ombre au tableau. Cette lettre confirme ce que je savais déjà par les journaux. Quand le général s'est présenté pour soutenir sa demande de divorce, invoquant comme grief le refus de sa femme de réintégrer le domicile conjugal, Mme Boulanger a trouvé cette déconcertante réponse: «Offrez-moi votre bras, Monsieur, et rentrons!»

Bref, la «certaine chose qu'on a dû remettre un peu...», c'est l'instance en divorce qui se trouve définitivement rejetée.

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138.--_Dimanche 31 mars_.

Il court des bruits étranges. Le général aurait été indisposé, il se serait trouvé mal à un dîner en ville; il aurait souffert de douleurs telles qu'on a été obligé de le piquer à la morphine Les uns disent que le malaise est dû aux dîners trop répétés dans le grand monde. Les autres parlent d'empoisonnement... Grâce à Dieu, tous les journaux sont d'accord pour déclarer que le général est d'ores et déjà entièrement rétabli.

D'autres bruits courent, plus alarmants encore. L'arrestation du général serait imminente. M. Constans y serait absolument décidé et la chose s'effectuerait avant même le procès de la Ligue des Patriotes, qui doit commencer après-demain au tribunal correctionnel.

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139.--_Lundi 1er avril_.

Les dépêches du soir annoncent une nouvelle à sensation: le Procureur général de la Cour d'Appel de Paris, M. Bouchez, est subitement révoqué et remplacé par M. Quesnay de Beaurepaire. Il n'aurait pas voulu prendre sur lui, paraît-il, d'intenter des poursuites au général.

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140.--_Mardi 2 avril_.

J'ai parcouru la _Gazette d'Auvergne_ pour voir ce qu'on dit du procès de la Ligue des Patriotes, qui a commencé aujourd'hui.

J'ai trouvé en dernière heure une information grotesque: le bruit courait à Paris que le général a pris la fuite...

Voyons, Messieurs, le 1er avril, c'était hier. Vous retardez!

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141.--_Mercredi 3 avril_.

La fumisterie continue. Les gazettes locales du matin et les journaux venus ce soir de Paris regorgent de détails sur les courses éperdues de leurs reporters à la recherche du général introuvable. Ses amis, son secrétaire, ses domestiques, ont affirmé qu'il était à Paris. Mais un agent secret l'aurait filé, paraît-il, lundi soir, jusqu'au nº 39 de la rue de Berry, d'où il l'aurait vu ressortir accompagné d'une dame toute de noir vêtue et voilée; après avoir changé deux fois de fiacre, le couple serait arrivé à la gare du Nord et y aurait pris, à 9h. 45, l'express de Bruxelles.

La bonne plaisanterie! Bien entendu, le collet relevé et le chapeau enfoncé sur les yeux ont fait, une fois de plus, leur apparition! Pourquoi pas la jambe boiteuse et les lunettes bleues?

Et puis, si même le fait était exact, quoi de plus naturel? Le général aura simplement éprouvé le besoin de prendre de nouveau quelques jours de repos, en dépistant tous les indiscrets.

Oh! une idée vient de me jaillir... Si c'était cela!... S'ils avaient passé de la ligne du Nord à celle d'Auvergne: s'ils étaient en route, à l'heure qu'il est, et déjà tout près d'arriver!... La dernière lettre de Mme Marguerite ne parlait-elle pas avec intention de leur prochaine venue?...

Je cours, de ce pas, préparer leur chambre...

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142.--_Mardi 9 avril._

J'ai été bien souffrante tous ces jours-ci et je me sens bien faible encore.

Aujourd'hui seulement, le docteur m'a autorisée à lire et à écrire un peu.

Donc, ils ont quitté tous deux Paris, lundi soir, par le train de 9h. 45 qui les a amenés à Bruxelles à 5 heures du matin. Le général est descendu à l'hôtel Mengelle sous le nom de M. Bruneau: mais c'est seulement le lendemain mercredi, en revenant de Mons où il avait été chercher Henri Rochefort (parti, lui aussi, avec une dame, ainsi que le comte Dillon) que le général a été reconnu à Bruxelles, acclamé par les uns, sifflé par les autres et interviewé bien entendu par quantité de journalistes, auxquels il a déclaré qu'il s'était mis en sûreté parce qu'il se savait à la veille d'être arrêté.

Voilà les faits. Quelles en vont être les conséquences? La première s'est produite aussitôt, et elle devrait suffire à ouvrir les yeux au général: c'est la joie féroce de ses ennemis en présence de sa fuite, c'est la précipitation qu'ils ont mise à décréter d'accusation, pour crime de complot et d'attentat contre la sûreté de l'État, celui qui semblait ainsi s'avouer coupable et impuissant à se défendre.

C'est le Sénat, formé en Haute-Cour de justice, qui va avoir à juger le général.

...Mme Marguerite!... Que de questions se pressent dans mon esprit en songeant à elle!

Quelle a été sa conduite dans cette navrante aventure?

Se peut-il qu'elle, si clairvoyante en toute circonstance, n'ait pas compris qu'il allait commettre une de ces fautes qui ne s'excusent ni ne se réparent jamais? Et, chose plus déconcertante encore, se peut-il qu'elle n'ait même pas hésité devant les conséquences navrantes que la fuite devait fatalement entraîner pour sa propre vie: le scandale public dès maintenant consommé par l'apparition de son nom dans les journaux, la perte irrémédiable de sa situation mondaine, la rupture de toutes ses relations, la rigueur dédaigneuse des uns, le mépris grossier des autres, et les outrages, les infamies qui viendraient l'accabler dans l'exil?

Oh! Marguerite! Comme je voudrais être près de vous, pour lire dans vos yeux clairs, pour y découvrir la vérité...

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143.--_Lundi 15 avril._

Le procès du général s'instruit activement à Paris. La police perquisitionne avec ardeur, à la recherche de papiers compromettants. On assure qu'un grand nombre de fonctionnaires, de magistrats et d'officiers vont payer cher l'imprudence d'avoir envoyé un mot au général.

Le va-et-vient de personnalités boulangistes et les coups de téléphone entre Paris et Bruxelles continuent sans interruption. Le général va décidément s'installer à Bruxelles, dans un hôtel qu'il vient de louer, avenue Louise.

Les journaux disent que Mme de B... (quelques-uns prennent un malin plaisir à écrire le nom en toutes lettres) se trouve auprès du général sous le nom de miss Erable. Je viens de lui écrire pour l'assurer que, malgré toute la douleur que leur départ m'a causée, je reste leur fidèle amie.

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144.--_Dimanche 21 avril._

On assure que le général va, de son propre gré, quitter la Belgique pour n'en être pas expulsé: il se fixerait à Londres.

Quelque effort que je fasse pour me cuirasser, je ne puis m'empêcher de ressentir un coup d'aiguillon au cœur chaque fois que j'entends les gens--ce qui, par les temps qui courent, arrive si souvent, hélas!--couvrir le nom du général d'insultes! Leur cruauté est intarissable, ce sont chaque fois des épithètes nouvelles qu'on invente. Ses ennemis ne l'appellent plus que le général La Frousse, ou le brave Fiche-son-camp, ou Bruneau-le-fileur, sans parler de mille autres outrages tellement immondes que la rougeur m'en vient au front.

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145.--_Vendredi 26 avril._

Le général est passé en Angleterre. Il a quitté Bruxelles avant-hier matin, par train spécial pour Ostende. La traversée d'Ostende à Douvres s'est accomplie par un temps magnifique, à bord du _Victoria_, frété exprès. En approchant de la côte anglaise, le drapeau tricolore a été hissé. Arrivé à Londres, le général est descendu à l'Hôtel Bristol. Rochefort et le comte Dillon vont aussi s'établir à Londres.

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146.--_Mercredi 1er mai._

Les journaux annoncent que le général s'est installé dans une maison toute meublée qu'il a louée dans une des rues les plus aristocratiques de Londres, 51, Portland Place.

À Paris, ses amis ont fêté avant-hier le 52e anniversaire de sa naissance. On a lu une lettre de lui où il disait:

«Assurez bien nos amis que l'année prochaine, à pareille date, je serai depuis longtemps près d'eux, car le pays aura voté.»

Hélas! Les boulangistes n'annonçaient-ils pas, il y a quelques mois, qu'il inaugurerait en personne la merveilleuse Exposition universelle qui va s'ouvrir?

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147.--_Samedi 19 mai._