Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus

Part 11

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Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général. Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible!

L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le couvert dans la salle à manger, quand Mme Marguerite est venue tout à coup me trouver.

Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui tremblait un peu d'émotion contenue:

«Belle Meunière, j'ai deux mots à vous dire... Vous m'avez fait de la peine, hier soir... Vous avez été cause que le général a dit à table que s'il n'était pas allé coucher à l'Élysée le soir de l'élection, c'est que, moi, je ne l'avais pas voulu... Ce n'était sans doute qu'une plaisanterie, mais elle m'a été douloureuse et je souhaite qu'elle ne se renouvelle pas... D'abord, veuillez vous mettre dans l'esprit une fois pour toutes que je n'ai aucune influence--vous entendez bien: _aucune_--sur les actes politiques du général. Il a beau m'informer de tout ce qu'il fait, je ne veux ni ne voudrai m'en occuper, car ce n'est pas de mon domaine... Ensuite, je serais heureuse que vous adoptiez ma propre façon d'agir qui est de ne jamais causer politique avec le général, et même de ne jamais lui répondre quand il porte la conversation sur ce terrain... Voyez-vous, ce n'est pas là notre affaire, à nous autres femmes: et vous, moins encore que moi, vous ne pouvez apprécier des circonstances que vous ne connaissez pas et qui ont pu déterminer les actes dont vous vous étonnez... Comme condition et comme gage de l'amitié que je désire maintenir entre nous, je vous demande de me donner votre parole d'honnête femme que jamais plus, quels que soient les événements, vous ne parlerez politique au général.»

Je lui ai répondu, émue moi aussi:

«Je ne croyais pas mal faire. Je suis désolée de vous avoir causé de la peine. Je tiens à votre bonne amitié plus qu'à tout au monde. Vous me demandez ma parole: je vous la donne sans aucune restriction.»

Elle m'a embrassée, très contente, puis elle s'est échappée pour retourner à pas de loup auprès du général qui dormait encore.

Ils ont déjeuné très tard, vers deux heures seulement. Ils se sont informés du temps qu'il faisait dehors. J'avais une peur affreuse qu'il ne leur prît fantaisie de vouloir sortir. Mais ils m'ont déclaré qu'ils entendaient passer ces quelques jours sans tenter aucune promenade, à se reposer en faisant de la lecture et en causant.

À peine étaient-ils rentrés dans leur chambre qu'on m'a appelée en m'annonçant qu'un homme demandait à me parler. Je m'attendais à trouver un policier: ce n'était qu'une innocente victime de la police, un brave cocher de fiacre qui s'était vu mandé chez le commissaire et agonisé de questions, parce qu'on le soupçonnait d'avoir conduit hier le général chez moi...

«Mêmement, qu'il n'a pas été poli du tout avec moi, M. le Commissaire... Mêmement, qu'il m'a menacé de me mettre à pied si je continuais à faire la bête... Le général Boulanger! bon Dieu de bon Dieu! Je ne le connaissons seulement pas en peinture... Alors, ma bonne Madame, je venons vous demander, comme ça, de témoigner que ça n'est pas moi qui vous avons amené le général!»

Je l'ai assuré que, dès qu'on m'interrogerait, je répondrais la vérité, savoir que ni lui ni aucun autre ne m'avait amené le général Boulanger, puisque celui-ci n'était pas venu chez moi. Cette révélation a achevé d'exaspérer mon homme, qui s'est mis à pousser d'horribles jurons contre les procédés de la police et qui a fini par me déclarer que, dès cet instant, il voterait en toute circonstance pour Boulanger, avec l'espoir de voir balayer tous ces mouchards... Je lui ai fait servir un petit verre pour le stimuler dans son indignation.

Le cocher parti, je suis vite montée changer de robe, me disant que la robe de soie que j'avais mise pour les servir à table risquerait d'attirer l'attention des visiteurs qui pourraient venir. Pendant ce temps, la salle commune commençait à se remplir de consommateurs. J'y ai fait une apparition. Ceux qui me connaissaient ont essayé de me faire parler en prenant pour cela leurs airs les plus aimables. Je leur demandais, de mon côté, s'ils étaient mystificateurs ou mystifiés.

À la nuit tombante, je suis remontée auprès des deux amoureux, que j'ai trouvés causant doucement au coin du feu. J'ai allumé les lampes et fermé les volets hermétiquement, à l'aide de tapis interposés empêchant l'échappée du moindre filet de lumière.

Il est venu d'autres visiteurs encore.

Vers neuf heures, le général a sonné pour dîner. Je venais justement de me remettre en robe de soie. Mme Marguerite avait la même toilette qu'hier. C'est bien pour ne pas sembler trop Cendrillon à côté d'elle qu'il me faut soigner un peu ma propre mise.

Sont-ils à envier, les amoureux! S'embrassaient-ils assez en se rappelant avec émotion les heures de joie et de douleur vécues ensemble: l'angoisse mortelle qu'elle avait éprouvée, lorsqu'il eut reçu ce terrible coup d'épée, la veille du jour de la dernière Fête Nationale, où ses amis auraient voulu qu'il se rendît en grand uniforme; les soins dévoués qu'elle lui avait prodigués, alors que Mme Boulanger, loin d'être venue en personne à son chevet, ainsi que les journaux l'avaient prétendu, s'était seulement contentée d'envoyer son médecin; enfin, ce délicieux voyage qu'ils avaient fait ensemble pendant l'été, avec Mlle Marcelle, dont Mme Marguerite parlait comme d'une chère sœur cadette et qu'elle a même appelée «sa fille adoptive, son héritière unique», ce qui lui a valu un regard de reproche du général.

Comme pour traduire en d'autres accents la douce rêverie qui leur remplissait le cœur, elle s'est mise au piano et elle a fait jaillir du clavier une de ces mélodies exquises dont on se bercerait sans fin... Forcée, hélas! de ne jamais perdre de vue le côté terre à terre, je suis descendue avec la crainte que la musique ne fût remarquée dans la salle commune.

Lorsque je suis remontée auprès d'eux, le général m'a demandé des journaux. Je n'ai pu leur en donner que deux ou trois, car la plupart reproduisent l'information de la _Gazette d'Auvergne_. Le _Figaro_ était de ceux-là: j'ai prétexté que je n'avais pu me le procurer aujourd'hui. Ils m'en ont un peu grondée, puis ils m'ont dit affectueusement bonsoir.

* * *

122.--_Dimanche 3 février_.

J'ai vécu aujourd'hui la journée peut-être la plus mouvementée de ma vie. Depuis la première heure du matin, il m'a fallu lutter pied à pied, sans un instant de relâche, contre les efforts réunis de tous ceux qui voulaient me surprendre et m'arracher mon secret. Il s'est succédé à l'hôtel plus de deux cents personnes.

Mais, procédons par ordre.

Aussitôt levée, j'ai parcouru les journaux du matin, apportés de Clermont.

À neuf heures est venu le facteur, avec une liasse de lettres dont plusieurs recommandées. Tout cela était adressé au nom du général. Sans hésiter une seconde, j'ai repoussé le tout de la main et j'ai dit au facteur:

«Mon brave, il y a erreur... C'est sans doute une mauvaise plaisanterie... Il faut renvoyer tout cela chez M. le Général Boulanger, à Paris: tout le monde sait son adresse, c'est rue Dumont-d'Urville.»

D'un moment à l'autre, je m'attendais à l'apparition d'un agent de police qui m'appellerait une fois de plus chez M. le Commissaire. Il n'en a rien été. En revanche, il y a encore plus de détectives qu'hier. L'homme perché dans l'arbre est toujours à son poste. Des gamins le regardent curieusement et font autour de son perchoir une ronde en chantant.

Françoise, sortie aux emplettes, me signale une voiture tout attelée qui, depuis avant-hier soir, n'a cessé de stationner nuit et jour dans le haut de la grande route. Les voisins affirment qu'elle sert d'abri aux policiers en faction, qui viennent s'y reposer à tour de rôle. Autre révélation: dans une villa située en face, à l'autre bord de la vallée, des journalistes auraient loué fort cher une chambrette d'où ils peuvent observer mon hôtel tout à l'aise, grâce à l'absence de feuillage des arbres. Je n'aperçois dans cette direction qu'une fenêtre béante: mais il paraîtrait qu'ils y ont placé une longue-vue, ainsi qu'un appareil photographique... Bien du plaisir, Messieurs!

Dix heures sonnaient, quand un superbe équipage de maître s'est arrêté devant la porte de la terrasse. Il en est descendu un monsieur de haute mine, enveloppé d'une grande fourrure noire. Il m'a demandée; j'étais occupée, en ce moment, à mettre le couvert dans leur salle à manger. On l'a fait asseoir dans la salle commune et on l'a prié d'attendre quelques instants, car je ne saurais tarder à rentrer. Je descends, le monsieur se lève, s'incline avec courtoisie et me tend une lettre qui portait cette adresse:

_Madame Marie Quinton_,

_Hôtel des Marronniers._

Il ajoute en chuchotant:

«Je vous prie de déchirer la première enveloppe.»

J'obéis et je trouve au-dessous une seconde enveloppe avec cette autre adresse:

_Urgente très pressée,_

_Monsieur le Général Boulanger,

_Royat._

Je regarde le monsieur bien en face, et, lui tendant la lettre, je lui réponds:

«Voici une lettre qui me semble très pressée, Monsieur... Qu'attendez-vous pour la faire partir à son adresse? Vous ne devez pas ignorer que M. le Général Boulanger a quitté Clermont depuis près d'une année déjà et qu'il n'a jamais habité Royat? Son adresse à Paris est: 11 bis, rue Dumont-d'Urville... 11 bis, c'est bien cela... Si vous l'expédiez maintenant, elle sera distribuée demain, par le premier courrier du matin...»

Et là-dessus, avec un salut très respectueux, j'ai fait comprendre au monsieur que je n'avais plus rien à lui dire. Il s'est retiré en saluant, la mine longue, longue... À midi, quinze messieurs étaient à table, plus occupés à écarquiller les yeux qu'à manger. Parmi eux, plusieurs journalistes de Paris qui m'ont fait subir un interrogatoire en règle et n'ont cessé de me tendre piège sur piège, jusqu'à ce que je me sois enfin échappée pour avoir entendu la sonnette du général, dont le tintement, à moi seule connu, eût frappé mes oreilles entre mille bruits semblables.

Quel changement de tableau, quel contraste entre tout ce qui se passe en bas et le calme souriant de mes deux tourtereaux! Aucun pli sur leur visage, aucune ombre dans leur bonheur, aucune idée de l'agitation qui les environne et dont j'ai tant de peine à empêcher les rumeurs de remonter jusqu'à eux.

Aussitôt libre, je suis redescendue. Comme c'est dimanche, ma toilette ne risquait d'étonner personne. Que de compliments flatteurs j'ai reçus des clients, qui se disaient sans doute qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre...

À trois heures de l'après-midi, il y avait plus de trente voitures de place alignées le long de la route, formant une file longue de deux cents mètres. Jamais cela ne s'était vu. Tout Royat était dehors, rien que pour regarder les fiacres.

La maison était tellement pleine de monde que je n'avais plus de sièges à offrir. Beaucoup de gens se tenaient debout sur la terrasse, malgré le mauvais temps.

Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. À peine avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire front à celles de l'autre.

Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très difficilement, avec un fort accent étranger.

Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire contresigner son livret par le général Boulanger, «son général, sacrebleu!» L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons, à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris, pour toucher la main au général de ses rêves...

Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au grenier.

Il est venu, enfin,--comble des combles,--un monsieur pour faire une saison!

Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez moi.

Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois jours!

À six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de disparaître afin de servir le général à table.

Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dîner!

Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il était grand temps de dîner. Elle et lui n'y songeaient même pas!

Les heures avaient filé pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. Pour n'avoir pas à faire de toilette, ils m'ont priée de leur apporter le repas. Cela m'a permis de retourner prestement à la salle commune, toujours encore pleine de monde.

Un coup de sonnette m'a rappelée. Le général demandait les journaux. Je lui ai répondu que je venais de les envoyer chercher pour la troisième fois à Clermont. En réalité, ils étaient là: seulement, je n'avais pas eu le temps de les parcourir et je ne voulais, pour rien au monde, les leur livrer avant cette mesure de précaution. Grand bien m'en a pris! Tous sans exception, comme j'ai pu m'en assurer aussitôt, parlaient du séjour du général à Royat. La constatation faite, je suis remontée chez eux les mains vides et l'air navré:

«Pas de journaux, mon général!... Les neiges sont cause que le train de Paris n'est pas encore arrivé...»

Le général eut un moment de franche colère. Me foudroyant du regard, il s'est mis à pester comme un beau diable:

«Le train en retard à cause des neiges! Je reconnais bien là l'Administration des Chemins de fer! Les bougres d'ingénieurs! Être tous plus ou moins polytechniciens et ne pas arriver à prendre les mesures élémentaires qui permettent en Amérique, avec six mois de neige comme on n'en a pas idée ici, de faire arriver tous les trains à heure fixe... Je me demande ce que ce serait en cas de mobilisation...»

J'étais sauvée: une fois sur ce chapitre de _La Guerre de Demain_, le général ne manque jamais de s'y enferrer jusqu'à la garde, oubliant tout autre préoccupation.

Les derniers consommateurs ne sont partis qu'après minuit. J'ai terminé ma journée en faisant ma caisse: le résultat dépassait celui des plus fortes journées de la saison. Que de liqueurs de toutes marques, que d'apéritifs et de petits verres l'insatiable curiosité humaine avait fait absorber aujourd'hui!

123.--_Lundi 4 février_.

Toute la nuit, j'ai été tourmentée par la crainte que des cris ne soient poussés sous leurs fenêtres. Grâce à Dieu, il n'en a rien été. Il a neigé, du reste, sans discontinuer.

J'ai commencé ma journée, comme hier, par la lecture des gazettes locales.

Le facteur ne m'a plus apporté de lettres à l'adresse du général, attendu qu'il avait transmis mon indication de les renvoyer à Paris: il m'a dit seulement qu'il en était arrivé autant, si pas plus, qu'hier. Il m'a laissé deux lettres à moi adressées. L'une contenait un long poème incohérent, où il était parlé de la barbe blonde du général et de mes cheveux noirs de jais. En ouvrant la seconde, j'ai découvert une autre enveloppe qui portait:

_Monsieur Parage--Personnelle._

Il n'y avait pas de doute possible, elle était pour lui! Je suis aussitôt montée la lui remettre et allumer le feu en même temps. Après avoir pris connaissance de la lettre, le général m'a dit:

«Belle Meunière, comme je le prévoyais en arrivant, il faut que vous nous reteniez, dès aujourd'hui, deux fauteuils-lits à Clermont.»

«Mon général, lui ai-je répondu, vous me permettrez d'être plus prudente que vous. C'est par Riom que je veux vous voir partir. Les deux places seront retenues cette après-midi et la voiture commandée pour demain six heures.»

Le général n'a pas protesté. Il l'aurait fait, d'ailleurs, que je n'en aurais pas moins agi à ma tête, car, partir par Clermont, en ce moment, c'était s'exposer à des mésaventures certaines.

J'ai aussitôt envoyé ma sœur à Riom, ne pouvant y aller moi-même pour ne pas étonner, par mon absence, les personnes qui se présenteraient.

À déjeuner le général et Mme Marguerite ont été de fort belle humeur. L'après-midi, malgré la neige, il est encore venu une cinquantaine de visiteurs, journalistes ou curieux: entre autres, un grand monsieur blond, genre anglais, qui était, paraît-il, un explorateur suédois très connu. Il aurait bien voulu explorer le logement du général, mais il avait compté sans la sœur tourière...

Les fleurs qui sont venues de Nice aujourd'hui étaient exquises de fraîcheur. Le général en a été émerveillé quand je les leur ai apportées. Mme Marguerite était en train de mettre sa grande toilette: le général y a adapté des œillets et des roses de ses propres mains. Ils ont dîné à huit heures d'un excellent appétit. J'ai pu leur remettre aujourd'hui quelques journaux qui, par extraordinaire, ne parlaient pas d'eux; dans le cas contraire, j'aurais été joliment embarrassée.

Vers onze heures, les quelques consommateurs qui s'étaient encore attardés à la maison ont repris le chemin de chez eux. Et ma sœur qui n'était pas encore revenue de Riom! Je commençais à être sérieusement inquiète. Tout à coup, j'entends une voiture qui monte la côte, je sors sur la terrasse et j'en aperçois encore une autre à dix mètres en arrière. La première s'arrête devant la maison et ma sœur en descend. La seconde stoppe un instant, puis tourne et repart dans la direction de Clermont.

«Tu vois, m'a dit ma sœur, tout émotionnée, ils m'ont suivie jusqu'ici... Depuis que je suis partie, deux hommes ne m'ont pas quittée d'une semelle... À Riom, pour les dépister, j'ai sauté dans une voiture; mais, au bout de cinq minutes, une autre voiture nous rejoignait, qui ne nous a plus lâchés...»

Minuit approchait. Prise de fatigue, je laisse à ma sœur le soin de faire la caisse et je remonte dans ma chambre. Je n'y étais pas depuis dix minutes et j'avais à peine eu le temps de défaire ma coiffure quand j'entends des pas précipités dans l'escalier, des coups frappés à ma porte et la voix de ma sœur qui me crie d'ouvrir, pour l'amour de Dieu!

J'ouvre. Je vois entrer ma sœur toute pâle, un flambeau à la main et tellement bouleversée qu'elle peut à peine parler... Elle m'en dit assez pour que je comprenne que des individus viennent de pénétrer dans le moulin par effraction et qu'ils essayent de grimper le long de la corde des monte-sacs. Ces individus s'étaient postés en bas, du côté de la rivière, devant la partie de la maison où fonctionnait, il y a quelques années encore, notre moulin. De ce côté, il n'y a que de vieilles portes vermoulues qui joignent mal: ils ont brisé l'une d'elles et ils sont entrés au rez-de-chaussée du moulin, dans les bluteries où sont les cylindres à bluter la farine. À l'étage au-dessus se trouvent les meules, à l'étage suivant les engrenages, plus haut encore la farinière, qui, elle, est de plain-pied avec le rez-de-chaussée de l'hôtel et d'où part un couloir y conduisant. Mais la porte d'accès de l'étroit escalier menant des bluteries à la farinière est fortement verrouillée. Il ne reste donc aucun moyen de monter, à moins d'avoir l'audace de grimper à la force des poignets le long de la corde des monte-sacs, qui va de haut en bas, traversant les plafonds par de larges trappes. C'est ce que des individus sont en train de faire.

* * *

Je ne sais ce que j'eusse fait moi-même en toute autre circonstance: j'eusse sans doute appelé au secours, ameuté les voisins... La présence du général m'a inspiré une tout autre résolution. En un clin d'œil, glissant mon revolver dans la poche de côté, je suis descendue vers la farinière. En traversant la cuisine, j'ai entendu le bruit des trappes qui retombaient. Un grand coutelas très effilé traînait sur l'évier: je l'ai saisi et nous voici dans la farinière. Tout cela s'était fait avec la plus grande rapidité. En avançant la lumière sur la trappe béante, j'ai aperçu, à un ou deux mètres au-dessous, un homme qui montait le long de la corde. Sans perdre un instant, j'ai passé le flambeau à ma sœur et, saisissant d'une main la corde, levant de l'autre le coutelas, je me suis écriée:

«Halte-là! ou je coupe!...»

La corde coupée, c'était l'homme précipité d'une hauteur de trois étages, sans salut possible pour lui.

Il l'a bien compris, car il a aussitôt cessé de monter.

J'étais dès lors maîtresse de la situation, et le sentiment que j'en avais me donnait un calme presque souriant.

J'ai ordonné à ma sœur d'avancer de nouveau la lumière: j'ai alors aperçu plus bas d'autres hommes accrochés à cette même corde. Un ou deux d'entre eux venaient de se laisser glisser à terre, mais il en restait encore deux, montés trop haut pour oser descendre et dont la position était aussi critique que celle du chef de file. Ce dernier avait tourné vers moi sa figure, une figure de brigand à longues moustaches noires: de grosses gouttes de sueur y perlaient. Il a fini par me dire:

«Laissez-nous redescendre, s'il vous plaît?»

Je n'aurais pas hésité à faire appeler les voisins à mon aide pour qu'on remette ces coquins entre les mains des gendarmes. Mais comment le faire sans mettre en péril, du même coup, l'_incognito_ du général? Il n'y fallait pas songer. Il n'y avait qu'à laisser filer ces individus sans bruit, en gardant l'aventure secrète.

Je leur ai donc enjoint de filer immédiatement par la grande route sans causer le moindre tapage et sans plus faire parler d'eux.

Ils ne se le sont pas fait dire deux fois.

Aussitôt que le dernier fut sauté à terre, j'ai remonté la corde, pendant que toute la bande battait en retraite silencieusement. Je ne suis pas rentrée dans ma chambre avant d'avoir passé l'inspection de toutes les serrures et verrouillé toutes les portes. Je ferai consolider, dès demain, celles qui ferment mal.

Que pouvaient vouloir ces gens-là? Assassiner le général? L'enlever? Essayer de le surprendre seulement?...

* * *

124.--_Mardi 5 février._

Encore une nuit passée presque sans sommeil, tant l'étrange aventure d'hier soir m'émotionnait, me faisait battre le cœur et me hantait le cerveau.

Il a fallu la lecture des journaux de ce matin pour me distraire un peu.