Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 9

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Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire, haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal, épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours, bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement, chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse population.

Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan.

Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et s'engloutir en quelques minutes.

Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une sombre nuit d'hiver.

Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la Chalotais.

Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur les moeurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles, toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards.

Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise, peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir.

Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban, cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons paresseusement couchés sur leurs affûts.

Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on considère tout le confort que renferment ces villes flottantes.

Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de la Patrie!

En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine, l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'oeil brillant de plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le coeur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici longtemps, ni même la voir.»

On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée, qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais, grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme _arbelèse_ rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment, chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement rempli, se sent fort mal à l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les désappointements du matin.

Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères.

Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore: «On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous désolons...--Faites pas attention répond un marin presque souriant, c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer.

--En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous, Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des douches pluviales...

--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?».

Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige les sombres rochers.

Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un troupeau de coursiers indomptés...», ils étudient la flore des mers aux algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.

_Le 8 octobre._

Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent bien, car elle perd toujours.

Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois, me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose entre le Roi du jour et la Reine des nuits...» Mon frère était parti, et je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase; mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés, mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ, c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ, en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir...

La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe creux aujourd'hui...

_Le 9 octobre_

Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini!

Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine, Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer Où la vague sans fin roule sa longue chaîne.

Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par Lamartine.

«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant _l'armée des étoiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette création, que si nous parvenions sur _le plus éloigné_, nous apercevrions, de là, d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables; et que ce voyage durerait des myriades de siècles, _sans que nous puissions atteindre jamais_ les limites entre le néant et Dieu, on ne compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de silence, _on adore et l'on se tait_...»

Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il ignorait les flots et la tempête...

Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation. Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'oeuvre du bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire toutes les difficultés à néant.

Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle, pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de voitures dans l'espace!

J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien mauvaise, et le coeur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!...

Cinq heures.--La grande voix de la mer résonne de plus en plus distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle, vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues, emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante.

Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion.

Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la brise...

Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu très positif.»