Le journal d'une pensionnaire en vacances
Chapter 8
Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante, nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah! m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie... Laisse-la jouir et jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend la voix de la jeunesse qui répète au coeur ses plus brillantes chansons. Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer l'âme... Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement.
Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à coup...
Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'oeil aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et, pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et plus d'un oeil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire, s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la _Tour d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout là-bas l'oeil rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare _Ville-ès-Martin_. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties d'un jour si bien rempli.
_Le 2 octobre._
Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se plaindre comme le financier de La Fontaine:
Que les soins de la Providence, N'eussent pas au marché fait vendre le dormir Comme le manger et le boire.
J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fête très belle, très touchante à laquelle nous avons assisté dernièrement.
Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame C... Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé. Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance, que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde. Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il n'y a plus d'espoir.
Après la messe, on a chanté le _Te Deum_; le marié et la mariée ont dû signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée, qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que, dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait. Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent; là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse; puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé, accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la _jarretière de la mariée_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large part.
Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma mémoire.
Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.
Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique, m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines, déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court, s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions, ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans rien laisser de son fugitif passage!...
Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres odorants et les vergers pleins de promesses?
Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années. Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres.
Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait que l'oeuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.»
_Le 3 octobre au soir._
L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême.
Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage; celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en plusieurs occasions a été admirable.
Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines, souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le pilote, qui va commander les manoeuvres, non pour faire comme l'artilleur l'oeuvre de la mort, mais au contraire une oeuvre de vie et sauver les victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut arriver.
Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets. L'un d'eux s'intitule l'_Entrée de la Loire_. Vraiment, pourquoi se faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves, je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités; ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet antique abîme où l'oeil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau qui ploie son aile...
Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien! Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle avec toutes ces paillettes d'or.
--D'abord je la trouve toujours belle.
--Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes plutôt que des vagues?
--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté...
--Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous avez vu.
--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques.
--Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute.
--Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date, notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord.
Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une couche de feu».
Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail mécanique!
Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des chaînes qui traînaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune.
Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord, en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient été vissés.
Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait être une masse étincelante de feu.
Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva, puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'oeil, s'éloignant sur la mer.
Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le saisissement de tout l'équipage.
Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que, de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée, sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable, comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux!
Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les chantiers de la Compagnie.
_Le 6 octobre_
Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans l'ombre n'est-elle pas comme l'oeil vigilant de la Mère-Patrie qui veille sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans la nuit sur la terre n'est-elle pas soeur de l'étoile qui luit aux Cieux, et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les naufragés de la mort... Oui, tous ces feux de différentes couleurs, fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés dans les ténèbres et l'inconnu.