Le journal d'une pensionnaire en vacances
Chapter 7
Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg.
De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château, de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les détours accidentés de la côte.
Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des pointes les plus avancées dans l'Océan.
Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à plusieurs kilomètres au moment de la marée basse.
_Le 30 septembre._
Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et, pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de Gaudy:
Clic, clac, clic, holà, gare, gare! La foule se rangeait, Et chacun s'écriait: Peste! quel tintamarre! Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur, C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur! La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance: C'était... la diligence! Et... personne dedans. Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense Le portrait de beaucoup de gens.
Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières, s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand omnibus à douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis ajouter à rire, en parlant de la jeunesse.
Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac, un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on s'est mis à l'oeuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos. Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien jusqu'alors n'avait pu arrêter.
À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en 1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui, cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars 1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs, qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite de mélange, de contraste, de faiblesse et de force.
Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.
La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à cette époque pour la campagne ou la mer.
Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu.
L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là, représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui, vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur.
Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue s'étend fort loin.
En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie.
Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa succession.
Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du maire, comte de Pélan.
On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du passé que par les événements du présent.
Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches, les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au Présent de renier ainsi le Passé.
Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie, Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des coeurs. Sur le dernier pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille d'Edouard III roi d'Angleterre.
Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes, contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un _oeillet_, qui valait 300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier. Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits, pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les baigneurs de bonne volonté.
Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres. Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie, répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à présent, tient toutes ses promesses.
Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec. On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile, sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire. Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel, dans de grands paniers de voyage.
Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité: et le confortable établissement de bains installé pour charmer et retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et finissent la ville d'un côté, le _Mont Esprit_; de l'autre, par opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet, celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à fait bornée, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est très étendu. On a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté même est un titre de plus à la vénération des fidèles.
À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la _Tour du Four_. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens, jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été, d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze jours renouveler leurs provisions.
Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la photométrie.
Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des deux côtés, on vient se baigner en foule.
Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre, l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire n'était pas assuré!
Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune, cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits ruisseaux... il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne pourront se faire attendre longtemps.
L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.
Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat, rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah! on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages... qu'en coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer, beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre: «Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?
Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues. Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore. Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies, festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée renferme tous les enchantements de la vue.
Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir. L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier. Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant fort agréables au goût.
Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des hôtels; les églises viendront plus tard.
Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac. Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule deviendra la ville des villas.
Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le _Chalet_, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui ébranlent bien plus qu'elles ne caressent.