Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 6

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Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit: «Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...»

Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la longue je ne pourrais plus le regarder sans rire!

_Le 17 septembre_.

À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!...

Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que dans les wagons, où l'on étouffe.

Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.

Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir. Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses. On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment, ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler, s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la machine s'ébranle... Mais le navire n'est point équilibré, toute la charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont, pense chacun.»

Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger, débarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire naître.»

Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui, en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu:

«Vous allez me débarquer, capitaine.

--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre.

--Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de force ici.

--Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute, vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même...

--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps... mais l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.»

Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus.

Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.

Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.

Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à son paroxysme, c'était une tempête... dans un canot. Il a dû s'enfuir en tourbillon.

À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et lui payer un tarif... non tarifé.

_Le 19 septembre_.

Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette belle-là.--Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet, j'en suis sûr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est à moi de la prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer, battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi en miniature la représentation du colosse de Rhodes.

Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans l'immensité.

Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises, agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez vaste pour réfléchir la face de Dieu!

Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus, soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer l'obscurité des âges écoulés?

Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel étoilé ou de la terre en fleurs!

_Le 20 septembre._

Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche, elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans l'azur des cieux.

Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes. Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par magie et onques depuis on n'en a revu.

Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur; naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux rayons du soleil.

C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir, le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour.

Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage; le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier, espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible. J'enfonce de toutes parts... Je suis entourée de cette traîtreuse vase si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai jusqu'à la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus. Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante; mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas. «L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une marée suffit pour déplacer.

_Le 21 septembre._

Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes frères à une grande pêche organisée par nos voisins.--La pêche de nuit, une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et de lanternes sur terre.--Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile, s'élance... loin du traître filet pour retrouver la vie dans son élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout, excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde.

Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse, mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des filets et des pêcheurs.

Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle, habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers.

Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions.

Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre: tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel, bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous les projets.

_Le 23 septembre._

Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi, j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ.

_Le 25 septembre._

Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond, nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos environs. Lundi, grande excursion sur le littoral.

_Le 26 septembre._

Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là, ce sont des déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu; ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore.

Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent, s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs.

Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà; la lune va changer les décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans nos rêves.

_Le 28 septembre._

Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames miroitantes de la mer.

La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité. Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait autrefois une certaine importance.

La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux.

Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la mer, lieu de sépulture des chouans.

Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château, résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on appelait les _îles enchantées_, ne se distingueront bientôt plus. La légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout.