Le journal d'une pensionnaire en vacances
Chapter 5
--Si, papa, j'admire vos oeuvres, mais je préfère vos poésies légères qui sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans.
--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici s'est doublé du père.
--Tu veux dire que le coeur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour chanter le même objet.
--C'est cela même, mon oncle.
--Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans.
Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette Douce, aimable, sensible, agaçante et follette; Son caractère est gai, son esprit soutenu, Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu. Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure, Elle a le nez au vent et trotte belle allure: Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger, La légère Francine aime à se trémousser; Elle chante fort bien et de même elle glose; C'est une fleur champêtre encore à peine éclose, Les talents et les arts n'occupent pas son temps, Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants; Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire, Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.
--Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas ma cousine.
--Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a pas un grain de poésie.
--Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre.
--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier? Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces transports qui m'animent?
Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais effrayée.
«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose! La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Soeur sur les neuf n'a rien chanté dans mon âme.
N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le commencement.
Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite.
«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?
--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.
--Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant.
--Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet engagement plein de promesses chacun est allé se coucher.
Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:
«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents, pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous verrez qu'il la critiquera.
--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par exemple».
_Le 11 septembre._
Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses soeurs aînées.--Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,--on est venu lui annoncer l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années, s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous, mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»
Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Après cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.
C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu, nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit de me donner des leçons de français--c'est trop fort...
Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a coûté une somme ridicule.
--J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle.
--Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous occupiez de volatiles.
--Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle.
--Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.»
Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une maîtresse femme, et un coeur d'or, je lui ai découvert en causant intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé dont je ne me doutais pas.
Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même déserté toute littérature.
_Le 13 septembre._
C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle?
--Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations, mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début.
--Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur!
--Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine, Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne, sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de leur personne, faire brûler toutes les oeuvres par la main du bourreau.--Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y pensez-vous!»
En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a dit mon grand-oncle Benjamin.
--Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission de lire l'oeuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému.
Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé.
Parle, lampe du Sanctuaire, Pourquoi dans l'ombre du saint lieu Inaperçue et solitaire Te consumes-tu devant Dieu?
Ce n'est pas pour diriger l'aile De la prière ou de l'amour, Pour éclairer, faible étincelle, L'oeil de Celui qui fit le jour.
Ce n'est point pour écarter l'ombre Des pas de ses adorateurs; La vaste nef n'est que plus sombre Devant tes lointaines lueurs.
Ce n'est pas pour lui faire hommage Des feux qui sous ses pas ont lui; Les cieux lui rendent témoignage, Les soleils brûlent devant lui;
Et pourtant lampes symboliques, Vous gardez vos feux immortels Et la brise des basiliques Vous berce sur tous les autels.
Et mon oeil aime à se suspendre À ce foyer aérien, Et je leur dis sans les comprendre: Flambeaux pieux, vous faites bien.
--C'est tout?
--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma cousine?
--C'est un peu court, mais je suis satisfait.
Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le vois, ça n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela de plain pied dans le secret des dieux.
J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'oeuvre de ton oeuvre..., mais lorsque j'y aurai mis la dernière main...»
Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le doigt de Dieu... infaillible.
_Le 14 septembre._
Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.--_C'est la règle inflexible des Granges_--tous les jeudis en prévision du vendredi, mon grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est l'oeuvre de Francine... il y a tant de corrections à faire!
Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le défenseur du trône et de l'autel_ (cliché rococo). Il se contente de jeter un coup d'oeil distrait sur les faits divers, qui révoltent en général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.
Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui.
Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle; c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas solennelle, un coche antédiluvien.
Il se fait gloire également de n'avoir jamais _franchi les murs de la capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone moderne qui _périra par le feu_. Ils étaient trois vieux amis qui avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4 ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.
Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui. Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie juste le jour où _l'amitié_ l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur coeur les cordes de la sensibilité.
Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous lui feront tant de bien!
--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige quelquefois qu'on sache mentir).
Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer... C'est un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami trouva dans son coeur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine était consternée.
Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre--Mon Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée, je n'y étais pas obligé.
Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'oeuvre de Francine, nous a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant, tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main...
_Le 16 septembre._
Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende s'attache à sa chaumière.
--Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire.
Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des Haricots.
--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum d'antan.
--C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination.
Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité.
«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade les derniers sacrements, la suprême consolation.
Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et transformé les chemins en rivières de boue.
Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et les fondrières de la route.
Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin.
Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de l'endroit, le Coq du village.
Maman a interrompu malicieusement Francine.
--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez.
--Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le laisser traverser son champ.
--Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle. J'voulons conserver celle-ci.
Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires. Il n'y avait pas à insister, il restait là, sans trop savoir ce qu'il ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse, l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire lever.
--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te bénir toi et ta famille.
Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la bonne vieille.
Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur.
--Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir ces haricots-là.
--C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots du miracle.
--J'accepte de grand coeur et vous me faites bien plaisir.
Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de Boileau
«Sur le métier, remettez votre ouvrage Polissez-le sans cesse et le repolissez.»
travaillait la poésie de sa fille.
De l'oeuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix: Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante:
Bergère aimable et joyeuse, Chantez-nous donc un couplet. Si cela ne vous déplaît, Chantez ma fille, L'écho des bois redira Elle est gentille.
Dans ce séjour agréable Où croissent d'aimables fleurs Les Belles charment les coeurs. Chantez ma fille, L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Veuillez pour ma récompense, Moi qui sais tant vous aimer, Me donner un bon baiser. Chantez ma fille. L'écho des bois redira: Elle est gentille.
N'allez pas, chère Francine, Vous prendre aux jolis filets De trop louangeux couplets. Chantez ma fille, L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Gardez-vous, bonne fillette, D'écouter les vains flatteurs Ils sont souvent fort trompeurs. Chantez ma fille, L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Pour finir ce verbiage, Ces couplets, doux passe-temps, Je dirai dansez longtemps, Chantez ma fille. L'écho des bois redira: Elle est gentille.
Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage.
Oui, c'est à perpétuité Que mon cher oncle à la ronde, Veut occuper tout le monde De sa personnalité.
Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection.
Je n'en suis pas là, moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton hilarité?» et je reste coite.