Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 4

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Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef, s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est là, renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'épouvante et de méditation que cet amas de cendres et de poussière!... Quelle affreuse vision que celle des oeuvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!... Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se rendraient...

Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner le bien.

Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si jamais il en fut:

À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M... (je tais son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés, auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste; on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent...

--C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré.

On le fait descendre, et là, dans la cour, sous les fenêtres de l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!...

On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait depuis quelques jours seulement.

--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié.

--Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je ne voudrais racheter ma vie.

Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux!

_Le 31 août._

Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de la mélancolie dans l'air comme dans les coeurs, on sent que les adieux sont proches...

_Le 1er septembre._

Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: _En Wagon_.

Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?--Comment! toi aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse, et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.--Avons-nous bien joué! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonné, répondait magistralement le bedeau.

_Le 3 septembre._

Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce pas la meilleure des vacances pour le coeur?

Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!... pour une pensionnaire. Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour: l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la nuit l'heure régulière du repos.--Après un an de pension on peut dire qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement, c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs qu'ils laissent.

Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire, emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une jolie campagne aux environs de Vallet.

Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour rejoindre mes grands parents et mes frères.

_Le 6 septembre._

Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon coeur aurait-il dû se trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie, que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le coeur, ne renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception...

Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble le plus amer de tous.

Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille, habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et moi je ne les connaissais pas.

Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine, était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale; quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour, l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé.

L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4 au 3.

La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave coeur, vivant en paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne comprend pas grand'chose.»

Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première jeunesse de mon grand-oncle:

À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la paire.

Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking! Shoking!_

Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien, si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien à _moa_ Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée, n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé dans ses plus chères convictions, lui _le défenseur du trône et de l'autel_, il cessa toute relation avec _l'étranger_.

Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur près de la maîtresse de maison lui avait été réservée.

On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant vers mon oncle, lui dit en souriant:

«Est-ce aussi votre avis?

--Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à point.»

Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre.

Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur, car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de feu, mais trois bûches... mais trois bûches, c'est bien différent!»

La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de la comparaison.

Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire. «Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul.

--Quoi donc mon oncle?

--J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.--En ma qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.--Il est excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits, mais non il est coudé.

J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant, continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui me met l'esprit à la torture depuis huit jours?

--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira.

--Tu plaisantes.

--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera enfouie dans la cendre.

Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du papier ministre.

--Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père?

--Au préfet de mon département.

--Et pourquoi?

--Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté... je n'ai plus la conscience tranquille...

--Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc?

--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre propriété.

--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit.

--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre.

Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici les conséquences... non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.»

Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle eut bien de la peine à obtenir le _statu quo_.

«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente, nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de grâce n'écrivez pas au préfet.

--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.

Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop s'avancer, qu'il attendra toujours.

_Le 9 septembre._

Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes. Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle; rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses oeuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de travers, il court illico vers la Muse, reine de son coeur, et lui demande ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans son _buen retiro_. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle. J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a versifié l'oeuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis l'_Imitation de Jésus-Christ_ en vers, mon oncle se prépare à faire paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le vertige rien qu'à la regarder.

Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose, d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des haut-le-coeur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret. Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la poésie.

Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression, et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.

_Le 10 septembre._

Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est la règle inflexible des Granges.

Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon, peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds».

Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.

Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez que Guillaume est en ville.»

Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions. Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.»

Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.

Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur, nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient certainement sains de corps et d'esprit.

Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda.

«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la nourriture choisie de vos abeilles?

--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.»

Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais songé à nourrir ses vaches au réséda.

Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses originalités lui sont toutes personnelles.

Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds.

«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets...

--Comment donc, mon oncle?

--Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer:

Audacieux mortel, au sommet du Parnasse, Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase; Cet animal rétif pour venger Apollon, Te précipitera loin du sacré vallon. Arrête, audacieux, quel démon te lutine? Du ciel éprouves-tu la vengeance divine? Arrête...

--Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là, a dit Francine, ces déclamations vous fatiguent toujours.

--C'est-à-dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas.