Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 3

Chapter 33,729 wordsPublic domain

Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose, qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs, acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque, mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence, tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.

Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre, et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses badauds plus encore peut-être que la ville.

Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y est mis de tout coeur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger leur part du butin.

_Le 27 août._

Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en abuse!

On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut avoir.--Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions la soirée trop courte.--Pour revenir, le temps était admirable fort heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable qu'aux chèvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent sans savoir comment.

_Le 28 août._

Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard, le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du château a sonné minuit dans le silence.

_Le 29 août._

Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer, mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course folle, c'était une vraie déroute... Pour le coup, ils tournaient dans un cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé d'autre moyen que de recommencer.

_Le 31 août._

Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert même a fleuri».

C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une oeuvre d'art dans les grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de sculpture produit le plus grand effet.

Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas la même valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage.

Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX--c'est un don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants ils rappellent!

Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3]. Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme et du corps.

Nous avons donc traversé le _Champ de l'Épine_ où le paysan Nicolazic déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement même de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien, provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux.

Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés déjeuner à l'hôtellerie de l'_Ecu de France_. Cette hôtellerie est très ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été, pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité.

C'est là, jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres pèlerins de Sainte-Anne.

À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la maison de Nicolazic.

C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625.

À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe toujours de les y convier.

Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille, leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite confraternité.

De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix.

Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de large.

La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches; le fronton porte cette inscription:

_In memoria æterna erunt justi._ La mémoire des justes est éternelle.

Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots:

_Hic ceciderunt._ C'est ici qu'il tombèrent.

La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux. L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement, tous les plans non exécutés de suite restent... en plan.

Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé; la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les coeurs comme un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé... Dans le long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!... Oui, c'est dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux!

C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort, dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier. Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un oeil et Charles de Blois la vie.

Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la poussière des ancêtres».

Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant, indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer à sa nationalité et se fondre avec la France.

La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation des autels de l'église collégiale.

Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers, Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II. Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte IV en date du 21 octobre 1480.

Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes, curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard, cet établissement fut confié aux Soeurs de la Sagesse qui y installèrent également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y fut élevée.

Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte, mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce moment, les battements précipités de mon coeur; mon effroi pendant que le feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain, il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on attendit longtemps.

Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée. Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.»

Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'oeuvre originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par l'humidité.

Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit transporter dans un caveau de la Chartreuse.

Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le 15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet du Morbihan.

On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette inscription:

_Gallia mærens posuit._ La France en pleurs l'a élevé.

La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant, entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a gravé: _In memoria æterna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux Thermopyles: _«Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici en défendant leurs saintes lois.»_

Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en marbre blanc.

Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus:

_Quiberon juin M D C C X C V_

Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823. Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre. Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription.

_Perierunt fratres mei omnes propter Israël_. Tous mes frères sont morts pour Israël.

Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier.

On lit au-dessus:

_In Deo speravi, non timebo_. J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas.

Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à Auray.

Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout fier de son savoir me traduit:

Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant Dieu est la mort de ses saints.

Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire:

Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés.

À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs:

«Courageux défenseurs de l'autel et du Trône, Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts. Quel Français pénétré des droits de la couronne Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?»

Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France.