Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 2

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Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas. Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles, s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles. La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes, venues une à une présenter leur coeur noble et généreux aux balles fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon.

Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même place où je me promène insoucieuse et tranquille...

L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré _intra muros_, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement.

La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original; avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du choeur, garnie de banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle. Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant, repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés, qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter, allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits de collégiens? Ils les dévorent.

Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres, pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège.

Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée, peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des profanes et l'intérêt des savants.

C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques, celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais s'épuiser.

Nous quittons Vannes fort tard.

À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des proportions aussi étendues qu'indécises.

C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon, si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait rencontrer meilleur accueil.

_Le 18 août._

Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage, les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté: Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre tante.

Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses, d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance d'une soeur de mon oncle qui dit en riant: «Ma soeur Elisa est devenue une très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les nombreuses vaches qui remplissent les étables.

Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin. Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller moi-même dénicher dans les nids les bons oeufs frais, dont quelques-uns encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un monceau de courtes queues et de longues oreilles.

Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le propriétaire_.»

--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons nous intéresse beaucoup.

--Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle, nous voulons tout voir!

--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux élèves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise.

--Sont-ce des oiseaux?

--Des lapins?

--Des écureuils?

--Vous n'y êtes pas.

--Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens!

--Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards.

--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants.

Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils. Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu! quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée!

Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre chaque année au camp de Meucon.

Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protégée de Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer.

Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à leur offrir que la fortune du pot.

D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que mon oncle; il ne s'embarrasse jamais!

Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on peut manger les oeufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'oeufs au miroir, des oeufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le dessert est un peu maigre.»

--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes, noisettes, etc...

--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de table.

--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée.

--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les navets blancs comme neige.

Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées, il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient dans tout leur éclat.

«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux.

Ce qui fut dit, fut fait.

Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus.

Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à son ingéniosité.

On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci, savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes.

_Le 21 août._

La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement. À l'issue de la messe, les manoeuvres ont été parfaitement exécutées et après force saluts échangés avec les officiers, le général et Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites.

_Le 22 août._

Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous passons la barre à Port-Navalo et tous les coeurs se comportent bien. Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban étincelant; à droite, les deux îles d'Hoedic et de Houat, apparaissant comme deux points dans l'infini. L'île d'Hoedic est de peu d'importance, mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort intéressante à étudier, au moins quelques jours.

C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles, toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président--comme on voudra--c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix, entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux. J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux fureurs communardes!

Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air, leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent pas à toucher terre et à reprendre possession de leur _plancher_.

Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous allions... mais l'homme propose et l'Océan dispose... Soudain, un nuage noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de Vannes, l'écueil qu'on appelle communément _le Mouton_, le plus terrible de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom.

Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement... Puis la mer se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame horrible qu'ils viennent de jouer.

Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu. On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai plaisir déjà, mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots; Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul, et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là, dit mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours.

Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire? Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord, puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs.

C'était ravissant!... Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du bonheur.

Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est un charme ignoré des plaisirs champêtres.

Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir, le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne comprendrons pas un mot.

_Le 25 août._