Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 17

Chapter 173,775 wordsPublic domain

À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois, les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle. En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur.

Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts, celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des coeurs.

Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot, c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont».

Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi, et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs, sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives, ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la crèche.

Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une _Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe. L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages, apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.

La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en revenant.

La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares.

On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le plus jeune.

Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de l'enfant du festin.

La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois cette année-là.

Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce sujet.

«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il commence ainsi:

«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et la vente des dits gâteaux.»

Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au moyen-âge.

Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés, aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner leur représentation et recueillir des offrandes.

Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade, quelque légende naïve, et terminent par leurs voeux à l'assemblée.

«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans.

Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme Jésus dans sa crèche.»

Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole, puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits chercher de nouveaux _Kreutzers_.

En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont aussi conservées. Nous lisons:

«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse; puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre.

Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là, les habitants n'ont presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge.

Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors, hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux chante sur un ton dolent:

«Honneur à la compagnie De cette maison; Nous souhaitons année jolie Et biens en saison, Nous sommes d'un pays étrange, Venus en ce lieu, Pour demander à qui mange La part du bon Dieu.»

Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!» Puis tous chantent en choeur:

«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve. À l'entrée de votre souper S'il y a quelque part de galette, Je vous prie de nous la donner. Puis nous accorderons nos voix Bergers, bergerettes. Puis nous accorderons nos voix, Sur nos hautbois.»

L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en disant: «Voilà la part à Dieu.»

Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.»

Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée, trinquons ensemble: Le Roi boit.

Vive le Roi!

TREIZIÈME DEVOIR

LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES

Parlerons-nous du carnaval? Non.

Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a fait à peu près son temps.

Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus, nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances, une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir morose.

La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la pénitence.

C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40 nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très favorable à la santé.

Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus régulière et plus remplie de bonnes oeuvres. Il doit s'abstenir des danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs bruyants.

Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention.

«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes, une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites pénitence.»

La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du fond du coeur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire leur procurera en attendant les récompenses éternelles.

Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière, la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent la tête.

Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les gens maigres et vivant dans l'abstinence.

Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays, suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune.

En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit de l'Église.

Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu.

À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres, s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation d'un fléau.

Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes, étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela, les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté». L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire la cérémonie des Cendres.

Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église; c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence. Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets intérieurs, un coeur contrit et repentant.

Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres. «Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un coeur contrit et humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes avaient eu du retentissement et causé du scandale.

Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux, bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés.

Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette institution au pape saint Grégoire le Grand.

QUATORZIÈME DEVOIR

LE RAMEAU BÉNIT

Que je t'aime déjà, petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé.

Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste fermée, pendant ce temps-là, pour figurer le Ciel, fermé à l'homme pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_, chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée triomphante dans Jérusalem.

Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché, qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée, en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son Sauveur.

Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché, leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem.

Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année.

«Dites à la fille de Sion (c'est-à-dire à la ville de Jérusalem, dont la montagne de Sion fait partie--les Hébreux donnant souvent aux villes le nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un esprit de douceur et de conciliation.»