Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 15

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Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits, traite expressément de la prière pour les morts.

Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées, celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières, mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon, abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets. Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables, la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de fleurs.

Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.

Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du 1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.

Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent, mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.

Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs tombeaux.

Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le grand anniversaire du deuil et de l'affliction.

Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une muette et douloureuse méditation.

Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les coeurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les regrets du passé!

Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur».

DIXIÈME DEVOIR

LE CULTE DES MORTS

M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet:

Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte des morts.

Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout, sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de l'âme.

Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà.

C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les accompagnent.

* * * * *

Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était, dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et, d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel, son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il avait droit aux solennelles funérailles.

Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif» vraisemblablement un tissage d'amiante.

La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux Romains.

Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs», et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas, d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps.

En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu, et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la faire disparaître.

Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses, la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière.

En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où, enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé, au champ de repos, s'il était enterré.

S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel, pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le péage.

Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons, ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi.

Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait la vie.

Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se prolongèrent pendant plus de dix jours!

* * * * *

Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le révèlent les fouilles.

Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être, puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière.

À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de l'antiquité.

Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et couronne en tête.

Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume, était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs heures.»

Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de la ville de Paris.

* * * * *

Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23 septembre 1824.

Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et mis en oeuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées, gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est mort. Vive le roi!»

Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France, puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts en exil.

ONZIÈME DEVOIR

NOËL

Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes.

Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.»

L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers jours...

La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre. Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout, à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.

Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les coeurs. Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui doit demain faire tant d'heureux.

Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le coeur rayonnant d'une douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que ce miracle d'amour s'accomplissait.

Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère.

Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus, encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste, ayant commandé le dénombrement de ses sujets.

Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte de ses murs.

Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent un abri contre les rigueurs de la saison.

«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le spectacle de sa naissance.»

L'heure solennelle est arrivée, il naît.

La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre, cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde. Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce passage d'Isaïe: «Le boeuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de son Seigneur.»

Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville, dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et adorèrent Dieu[6].

Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée, quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner, devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour.

Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de justice et de vérité.

C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles de coeur.

Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par sa faiblesse, solliciter nos coeurs; il nous engage, par cette touchante invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour.

Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète. Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la tyrannie du démon.»