Le journal d'une pensionnaire en vacances

Chapter 14

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Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée. Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest, elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se renfonça dans son coin et se mit à rêver.

Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue! Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne.

Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit sur la façade «Hôtel des Postes».

Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles; on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment voisin.

Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté, un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu, traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse, esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance.

Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company, que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour des quartiers lointains.

Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il lui faut de longues lignes pour s'exprimer.

Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500 buffles, disait une voix.--10000 dollars, répondait une autre.--Vendez, payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.» Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un bourdonnement.

Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du coeur sous l'enveloppe de cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie, tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les chères pensées et le souvenir.»

Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé, partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous les yeux.

SIXIÈME DEVOIR

L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE

Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un calvaire.

À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme, cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande manifestation de Foi.

Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse; honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et fleuries.

Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables chefs-d'oeuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande inspiratrice des Arts.

Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités, aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de 4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui remue tous les coeurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage à ce Signe sacré du salut.

«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la racine de notre félicité.»

«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du monde, la clef du Ciel.»

Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes, le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs, l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des prêtres.

«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.»

Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour. Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu, attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat.

La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie, l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants. Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et nous retrouverons la paix.

Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour: «Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur s'est élevée dans l'espace:

«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!»

SEPTIÈME DEVOIR

QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE

La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus l'hiver que des épines.

Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit; autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne voudrions plus mourir!...

La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances.

Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le désespoir au coeur et y planter l'espérance.

Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité.

Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde.

Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite. Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne pour toujours au Ciel.

La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années.

La mort, ce grand inconnu de l'au-delà, le terme suprême, est la fin de tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie.

Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est là, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur.

Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance, au point de vue de l'âme et de l'Éternité.

La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle Montaigne, est avant tout un don naturel.

La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères et décevantes réalités.

Une femme sans esprit est une fleur sans parfum.

La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses.

Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence.

Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme.

La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par devenir tout à fait désagréable.

L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes.

Le monde n'a de stable que son instabilité.

Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas.

Croire, c'est chasser la haine du coeur pour la remplacer par l'amour; c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au milieu des ténèbres.

Croyons! Aimons! Prions!

HUITIÈME DEVOIR

AVE MARIA

Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier l'offrit à la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystérieuse, nul soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, _Ave Maria_, et chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur durable des divins jardins, les choeurs angéliques en tressent à jamais d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_.

Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle, notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour, où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie, nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe.

Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! _Ave Maria_.

NEUVIÈME DEVOIR

LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE

Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes reconnues par le Concordat.

Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et brisa leurs idoles.

Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_.

Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu des supplices, de la divinité de son Fils.

Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna une octave, ce qui la rendit encore plus importante.

L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs, c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'oeil n'a jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le coeur de l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes. Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait:

«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!»

Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les exprimer.»

La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts. Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir, elle offre ses supplications et ses voeux pour les âmes du Purgatoire. Ce matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le nombre.

Le culte des Morts est le culte de l'âme.

N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste.

La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies. Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité. Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.

Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le rendez-vous général.

«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui, le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les morts.

Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant plus suave au coeur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!

Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices, pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait cette réflexion:

«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin qu'ils soient absous de leurs péchés.»