Le journal d'une pensionnaire en vacances
Chapter 11
Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet, l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme... Il faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y reprendrait plus.
À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de l'existence, c'est le terme de tout...
J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le coeur anxieux se demande si on les reverra...
Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances, je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour, je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon familier, n'a pas chômé.
Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces choses n'y remédie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule... Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses, d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup, acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.
Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allégée par cette douce espérance.
_Signé_: HENRIETTE.
Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:
«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge! que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament, parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les coeurs, parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes, leur consolation, leur espérance et leur salut!»
HENRIETTE
SECONDE PARTIE
QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE
LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE
Sitôt que la cloche ouïras, Saute de ton lit prestement. Au lavabo tu parleras Mais tout bas et très rarement. À la chapelle te rendras Pour la messe dévotement. Et puis au réfectoire iras Pour y manger fort sobrement. Pendant la classe tu feras Tes devoirs scrupuleusement. De tes compagnes souffriras Les défauts bien patiemment. Sous la charmille tu feras Mille et un complots d'agrément. À l'étude tu rentreras Pour travailler assidûment. Et le soir tu te coucheras L'esprit orné, le coeur content. Jusqu'aux vacances passeras Ainsi chaque jour mêmement.
PREMIER DEVOIR
DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS
Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même. Causer avec les sots, donne une peine extrême.
Qu'est ce que la conversation?
La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et, faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de phrases mélodieuses.
Dans ce duo où l'esprit et le coeur sont appelés à faire leur partie, si l'esprit doit régner, le coeur seul doit gouverner; et ici, je ne parle pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je parle de la conversation en général. Oui, il faut que le coeur gouverne l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier.
«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme, l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres. Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point, ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là. Ah! si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac:
«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!»
Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours spirituelles sans jamais être méchantes...
La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le précepte du naïf La Fontaine:
«Qu'il faut de tout aux entretiens C'est un parterre où Flore épand ses biens, Sur différentes fleurs l'abeille se repose Et fait du miel de toute chose»
Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de Salle qui l'a employée fréquemment.
Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence. Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la beauté et l'élégance à notre langue.
Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que, pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui retient--voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies, inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même, «l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête creuse, un coeur vide, une âme languissante, rien enfin.
Les personnes distinguées par l'esprit et le coeur, toutes déshéritées qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'oeuvre de l'esprit.
Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout beaucoup de tact et une connaissance approfondie du coeur humain. Ce rôle qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et, tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et les parfums qui lui conviennent le mieux.
Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la politesse est soeur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois.
Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués. C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle donnait à l'autre.--À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce compliment à mon visage»--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de beauté à Mme Récamier.
Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et avait une grande influence sur la société parisienne.
Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe de ces plaisirs-là?... La politique qui se glisse partout, escortée de passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus.
Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est contre moi.
Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde, sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle.
Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques, en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable. Notre époque troublée ne les reverra pas.
SECOND DEVOIR
LE FACTEUR DES POSTES
L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle. Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.»
Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens passent presqu'inaperçus?
Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît l'heure exacte de l'arrivée du facteur.
L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener, ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la _Mode_ par exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues, journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'oeil suffit pour reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré depuis longtemps.
Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et, par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes, disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment, le coeur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte, l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant d'autres entre ses mains.
«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route, toujours pressé.»
Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du monde?[4]