Le journal d'une pensionnaire en vacances
Chapter 1
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Mme DONDEL DU FAOUËDIC
LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES
VANNES
IMPRIMERIE LAFOYLE FRÈRES
1906
Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même les pensées consolent des choses et les livres consolent des hommes.
JOUBERT
_Le 1er août._
Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de la paresse si le coeur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le règne de la liberté!
Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit, caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles, ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un monde s'ébranle... Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds. Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique, fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an 1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés: une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière.
Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en 1420.
Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les proportions d'un géant.
Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement, s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en 1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps. L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa soeur Marie-Antoinette, en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant.
Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon couvent, si bien nommé la _Retraite_.
Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B... À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours; des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions enchantées des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes allées visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux, retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais aussi froides qu'elle.
Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait toujours connues.
Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non pratiqués autrefois.
Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire, et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes. Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu d'appeler jardins anglais.
En nous en allant, maman me disait:
«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue. Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant, autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès, civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.»
Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner, assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.
_Le 3 août._
Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux.
Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et, dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans l'obscurité transparente d'une soirée d'été...
Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre, trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et l'espèce emplumée: les belles poules aux oeufs frais et les canards soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber sur les lèvres et je restais à les attendre...
Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la loi de la nature, rien ne meurt tout à fait... Et comme les jeunes filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se préparent...» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman, que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle.
Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon ambition et mon rêve!
_Le 12 août._
Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons, de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration des vacances!
Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie.
_Le 16 août._
Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre arrivée dans la capitale des Venètes.
Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes les processions.
Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir donné le talent de la parole, il a rendu vos coeurs capables d'être touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi. Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets, pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.»
Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5 avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut solennellement déposé dans le choeur de l'église cathédrale de Vannes, où il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455; cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.
Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier. Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637. À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa canonisation, était né à Valence en 1357.
Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu, transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde à pénétrer[1].
La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne, autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille: «Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2].
J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier, mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur, dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît beaucoup.
Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de musique.
Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal, ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du premier, et s'embrasser du second.
La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de ce procédé trop leste... L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur furent la digne récompense de ces joyeusetés.
On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications, entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût.
Revenons aux oeuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne, charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose; mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux; ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde, pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre, vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques, garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil.
Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée; serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit.