Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 9
Ce soir, nous sommes restés plus longtemps que de coutume à la cuisine. J'ai aidé Marianne à faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes de confiance, elle grappille de-ci, vole de-là, autant qu'elle peut... Elle a même des roueries qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point... Il lui arrive de ne pas se retrouver dans ses chiffres, ce qui la gêne beaucoup avec Madame, qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il daigne me parler, de temps à autre... Ainsi, ce soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le sacristain, son intime ami... Et, pendant que Marianne et moi, nous travaillions, il a lu la _Libre Parole_... C'est son journal... Il n'admet pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué que, tout en lisant, plusieurs fois, il m'a observée avec des expressions nouvelles dans les yeux...
La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer ses opinions politiques... Il est las de la République qui le ruine et qui le déshonore... Il veut un sabre...
--Tant que nous n'aurons pas un sabre--et bien rouge--il n'y a rien de fait... dit-il.
Il est pour la religion... parce que... enfin... voilà... il est pour la religion...
--Tant que la religion n'aura pas été restaurée en France comme autrefois... tant qu'on n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe et à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...
Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont; dans sa chambre, celui de Déroulède; dans la petite pièce aux graines, ceux de Guérin et du général Mercier... de rudes lapins... des patriotes... des Français, quoi!... Précieusement, il collectionne toutes les chansons antijuives, tous les portraits en couleur des généraux, toutes les caricatures de «bouts coupés». Car Joseph est violemment antisémite... Il fait partie de toutes les associations religieuses, militaristes et patriotiques du département. Il est membre de la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la vieillesse antijuive de Louviers, membre encore d'une infinité de groupes et de sous-groupes, comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, les Bayados du Vexin... etc... Quand il parle des juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes, des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en ville sans une matraque:
--Tant qu'il restera un juif en France... il n'y a rien de fait...
Et il ajoute:
--Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... j'en brûlerais... j'en étriperais de ces maudits youpins!... Il n'y a pas de danger, les traîtres, qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils savent bien ce qu'ils font, allez, les vendus!...
Il englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied à l'église, et qui ne sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà tout...
Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas qu'il s'avisât de rentrer de l'île du Diable, en France... Ah! non... Et pour ce qui est de l'immonde Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à Louviers, comme le bruit en court, pour y donner une conférence... Son affaire serait claire, et c'est Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de Zola qui, pour six cent mille francs, a livré toute l'armée française et aussi toute l'armée russe, aux Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est pas une blague... un potin... une parole en l'air: non, Joseph en est sûr... Joseph le tient du sacristain, qui le tient du curé, qui le tient de l'évêque, qui le tient du pape... qui le tient de Drumont... Ah! les juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront, écrits par Joseph, à la cave, au grenier, à l'écurie, à la remise, sous la doublure des harnais, jusque sur les manches des balais, partout, ces mots: «Vive l'armée!... Mort aux juifs!»
Marianne approuve, de temps en temps, par des mouvements de tête, des gestes silencieux, ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la République la ruine et la déshonore... Elle aussi est pour le sabre, pour les curés et contre les juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs, sinon qu'il leur manque quelque chose, quelque part.
Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée, pour la patrie, pour la religion et contre les juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de maison, du plus petit au plus grand, ne professe pas ces chouettes doctrines?... On peut dire tout ce qu'on voudra des domestiques... ils ont bien des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne peut pas leur refuser, c'est d'être patriotes... Ainsi, moi, la politique, ce n'est pas mon genre et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de partir pour ici, j'ai carrément refusé de servir, comme femme de chambre, chez Labori... Et toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au bureau, ont refusé aussi:
--Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça, jamais!...
Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement, je ne sais pas pourquoi je suis contre les juifs, car j'ai servi chez eux, autrefois, du temps où on pouvait le faire encore avec dignité... Au fond, je trouve que les juives et les catholiques, c'est tout un... Elles sont aussi vicieuses, ont d'aussi sales caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même monde, et la différence de religion n'y est pour rien... Peut-être, les juives font-elles plus de piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles valoir davantage, l'argent qu'elles dépensent?... Malgré ce qu'on raconte de leur esprit d'administration et de leur avarice, je prétends qu'il n'est pas mauvais d'être dans ces maisons-là, où il y a encore plus de coulage que dans les maisons catholiques.
Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a reproché d'être une patriote à la manque, une mauvaise Française, et, sur des prophéties de massacres, sur une sanglante évocation de crânes fracassés et de tripes à l'air, il est parti se coucher.
Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille d'eau-de-vie. Nous avions besoin de nous remettre, et nous avons parlé d'autre chose... Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a raconté son enfance, sa jeunesse difficile, et, comme quoi, étant petite bonne chez une marchande de tabac, à Caen, elle fut débauchée par un interne... un garçon tout fluet, tout mince, tout blond, et qui avait des yeux bleus et une barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si soyeuse!... Elle devint enceinte, et la marchande de tabac qui couchait avec un tas de gens, avec tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de chez elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande ville, avec un gosse dans le ventre!... Ah! elle en connut de la misère, son ami n'ayant pas d'argent... Et elle serait morte de faim, bien sûr, si l'interne ne lui avait enfin trouvé, à l'école de médecine, une drôle de place...
--Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je tuais les lapins... et j'achevais les petits cochons d'Inde... C'était bien gentil...
Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de Marianne un sourire qui m'a paru étrangement mélancolique...
Après un silence, je lui demande:
--Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?
Marianne fait un geste vague et lointain, un geste qui semble écarter les lourds voiles de ces limbes où dort son enfant... Elle répond d'une voix qu'éraille l'alcool:
--Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que j'en aurais fait, mon Dieu?...
--Comme les petits cochons d'Inde, alors?...
--C'est ça...
Et, elle s'est reversé à boire...
Nous sommes montées, dans nos chambres, un peu grises...
VII
6 octobre.
Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on n'attendait pas si tôt, ont roussi les dernières fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres dahlias, témoins de la timidité amoureuse de Monsieur sont brûlés; brûlés aussi les grands tournesols qui montaient la faction à la porte de la cuisine. Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées, plus rien que quelques maigres géraniums, ici et là, et cinq ou six touffes d'asters qui avant de mourir, elles aussi, penchent sur le sol leurs bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les parterres du capitaine Mauger, que j'ai vus, tantôt, par-dessus la haie, c'est un véritable désastre, et tout y est couleur de tabac.
Les arbres, à travers la campagne, commencent de jaunir et de se dépouiller, et le ciel est funèbre. Durant quatre jours, nous avons vécu dans un brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la suie et qui ne se dissipait même pas l'après-midi... Maintenant, il pleut, une pluie glacée, fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise bise de nord-ouest...
Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre, il fait un froid de loup. Le vent y souffle, l'eau y pénètre par les fentes du toit, principalement autour des deux châssis qui distribuent une lumière avare, dans ce sombre galetas... Et le bruit des ardoises soulevées, des secousses qui ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent, des charnières qui grincent, y est assourdissant... Malgré l'urgence des réparations, j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir de Madame qu'elle fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose pas encore réclamer un poêle, bien que je sente, moi qui suis très frileuse, que je ne pourrai continuer d'habiter cette mortelle chambre l'hiver... Ce soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû calfeutrer les châssis avec de vieux jupons... Et cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par instants, glapit dans la nuit si aigrement, qu'on dirait la voix de Madame, après une scène, dans les corridors...
Les premières révoltes calmées, la vie s'établit monotone, engourdissante et je finis par m'y habituer peu à peu, sans trop en souffrir moralement. Jamais il ne vient personne ici; on dirait d'une maison maudite. Et, en dehors des menus incidents domestiques que j'ai contés, jamais il ne se passe rien... Tous les jours sont pareils, et toutes les besognes, et tous les visages... C'est l'ennui dans la mort... Mais, je commence à être tellement abrutie, que je m'accommode de cet ennui, comme si c'était une chose naturelle. Même, d'être privée d'amour, cela ne me gêne pas trop, et je supporte sans trop de douloureux combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée, à laquelle, plus tôt, je me suis condamnée, car j'ai renoncé à Monsieur, j'ai plaqué Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et je lui en veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si grossièrement devant Madame... Ce n'est point qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire... il s'obstine à tourner autour de moi, avec des yeux de plus en plus ronds, une bouche de plus en plus baveuse. Suivant une expression que j'ai lue dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours vers mon auge qu'il mène s'abreuver les cochons de son désir...
Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur se tient, avant le dîner, dans son bureau, où il fait le diable sait quoi, par exemple... où il occupe son temps à remuer sans raison de vieux papiers, à pointer des catalogues de graines et des réclames de pharmacie, à feuilleter, d'un air distrait, de vieux livres de chasse... Il faut le voir, quand j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes ou surveiller son feu. Alors, il se lève, tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles, renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon stupide, mon attention... C'est à se tordre... Je fais semblant de ne rien entendre, de ne rien comprendre à ses singeries puériles, et je m'en vais, silencieuse, hautaine, sans plus le regarder que s'il n'était pas là...
Hier soir, cependant, nous avons échangé les courtes paroles que voici:
--Célestine!...
--Monsieur désire quelque chose?...
--Célestine!... Vous êtes méchante avec moi... Pourquoi êtes-vous méchante avec moi?
--Mais, Monsieur sait bien que je suis une roulure...
--Voyons...
--Une sale fille...
--Voyons... voyons...
--Que j'ai de mauvaises maladies...
--Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons, Célestine... Écoutez-moi...
--Merde!...
Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en ai assez... Ça ne m'amuse plus de lui mettre, par mes coquetteries, la tête et le coeur à l'envers...
* * * * *
Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que rien, non plus, ne m'y embête... Est-ce l'air de ce sale pays, le silence de la campagne, la nourriture trop lourde et grossière?... Une torpeur m'envahit, qui n'est pas d'ailleurs sans charme... En tout cas, elle émousse ma sensibilité, engourdit mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences et les criailleries de Madame... Grâce à elle aussi, j'éprouve un certain contentement à bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et Joseph, cet étrange Joseph qui, décidément, ne sort plus et semble prendre plaisir à rester avec nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, oui... j'en suis là... Et puis, je lis, je lis... des romans, des romans et encore des romans... J'ai relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent plus comme autrefois, même ils m'assomment, et je juge qu'ils sont faux et en toc... Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais bien pour l'avoir éprouvé quand, éblouie, fascinée, je pris contact avec la richesse et avec le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils ne m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul Bourget... Ah! je ne serais plus assez niaise pour lui demander des explications psychologiques, car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière une portière de salon et sous une robe de dentelles...
* * * * *
Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne point recevoir de lettres de Paris. Tous les matins, lorsque vient le facteur, j'ai au coeur, comme un petit déchirement, à me savoir si abandonnée de tout le monde; et c'est par là que je mesure le mieux l'étendue de ma solitude... En vain, j'ai écrit à mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, des lettres pressantes et désolées; en vain, je les ai suppliés de s'occuper de moi, de m'arracher de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune ne me répond... Je n'aurais jamais cru à tant d'indifférence, à tant d'ingratitude...
Et cela me force à me raccrocher plus fortement à ce qui me reste; le souvenir et le passé. Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la souffrance... passé qui me redonne l'espoir que tout n'est pas fini de moi, et qu'il n'est point vrai qu'une chute accidentelle soit la dégringolade irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma chambre, tandis que, de l'autre côté de la cloison, les ronflements de Marianne me représentent les écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce bruit ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, et je ressasse passionnément ce passé, afin de reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion d'un avenir, encore.
Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs... Depuis cinq années que s'est accompli le drame que je veux conter, tous les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il y a un mort dans ce drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j'ai tué pour lui avoir donné trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donné trop de vie... Et, depuis cinq années qu'il est mort--mort de moi--ce sera la première fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur sa tombe les fleurs coutumières... Mais ces fleurs, que je n'irai point porter sur sa tombe, j'en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui parfumera sa mémoire chérie mieux que les fleurs de cimetière, le coin de terre où il dort... Car les fleurs dont sera composé le bouquet que je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le jardin de mon coeur... dans le jardin de mon coeur où ne poussent pas que les fleurs mortelles de la débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs de l'amour...
* * * * *
C'était un samedi, je me souviens... Au bureau de placement de la rue du Colisée où, depuis huit jours, je venais régulièrement, chaque matinée, chercher une place, on me présenta à une vieille dame en deuil. Jamais, jusqu'ici, je n'avais rencontré visage plus avenant, regards plus doux, manières plus simples, jamais je n'avais entendu plus entraînantes paroles... Elle m'accueillit avec une grande politesse qui me fit chaud au coeur.
--Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand (c'était la placeuse) m'a fait de vous le meilleur éloge... Je crois que vous le méritez, car vous avez une figure intelligente, franche et gaie, qui me plaît beaucoup. J'ai besoin d'une personne de confiance et de dévouement... De dévouement!... Ah! je sais que je demande là une chose bien difficile... car, enfin, vous ne me connaissez pas et vous n'avez aucune raison de m'être dévouée... Je vais vous expliquer dans quelles conditions je me trouve... Mais ne restez pas debout, mon enfant... venez vous asseoir près de moi...
Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit qu'on ne me considère point comme un être en dehors des autres et en marge de la vie, comme quelque chose d'intermédiaire entre un chien et un perroquet, pour que je sois, tout de suite, émue,... et, tout de suite, je sens revivre en moi une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes mes haines, toutes mes révoltes, je les oublie comme par miracle, et je n'éprouve plus, envers les personnes qui me parlent humainement, que des sentiments d'abnégation et d'amour... Je sais aussi, par expérience, qu'il n'y a que les gens malheureux, pour mettre la souffrance des humbles de plain-pied avec la leur... Il y a toujours de l'insolence et de la distance dans la bonté des heureux!...
Quand je fus assise auprès de cette vénérable dame en deuil, je l'aimais déjà... je l'aimais véritablement.
Elle soupira:
--Ce n'est pas une place bien gaie que je vous offre, mon enfant...
Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui échappa point, je protestai vivement:
--Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame me demandera, je le ferai...
Et c'était vrai... J'étais prête à tout...
Elle me remercia d'un bon regard tendre, et elle reprit:
--Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la vie... De tous les miens que j'ai perdus... il ne me reste plus qu'un petit-fils... menacé, lui aussi, de mourir du mal terrible dont les autres sont morts...
Craignant de prononcer le nom de ce terrible mal, elle me l'indiqua, en posant sur sa poitrine sa vieille main gantée de noir... et, avec une expression plus douloureuse:
--Pauvre petit!... C'est un enfant charmant, un être adorable... en qui j'ai mis mes dernières espérances. Car, après lui, je serai toute seule... Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...
Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes... A petits coups de son mouchoir, elle les essuya et continua:
--Les médecins assurent qu'on peut le sauver... qu'il n'est pas profondément atteint... Ils ont prescrit un régime dont ils attendent beaucoup de bien... Tous les après-midi, Georges devra prendre un bain de mer, ou plutôt, il devra se tremper une seconde dans la mer... Ensuite, il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout le corps, avec un gant de crin, pour activer la circulation... ensuite, il faudra l'obliger à boire un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste étendu, au moins une heure, dans un lit bien chaud... Ce que je voudrais de vous, mon enfant, c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien, c'est surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de la gaîté, de la vie... Chez moi, c'est ce qui lui manque le plus... J'ai deux serviteurs très dévoués... mais ils sont vieux, tristes et maniaques... Georges ne peut les souffrir... Moi-même, avec ma vieille tête blanchie et mes constants habits de deuil, je sens que je l'afflige... Et ce qu'il y a de pire, je sens bien aussi que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions... Ah! je sais que ce n'est peut-être pas le rôle d'une jeune fille, telle que vous, auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges... car il n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!... Le monde trouvera, sans doute, à y redire... Je ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que de mon petit malade... et j'ai confiance en vous... Vous êtes une honnête femme, je suppose...
--Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine à l'avance d'être l'espèce de sainte que venait chercher la grand'mère désolée, pour le salut de son enfant.
--Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!... Dans son état!... Dans son état, voyez-vous, plus que des bains de mer, peut-être, il a besoin de ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès de lui, un joli visage, un rire frais et jeune... quelque chose qui éloigne de son esprit l'idée de la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la vie... Voulez-vous?...
--J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux entrailles... Et que Madame soit sûre que je soignerai bien M. Georges...
Il fut convenu que j'entrerais, le soir même, dans la place, et que nous partirions, le surlendemain, pour Houlgate où la dame en deuil avait loué une belle villa sur la plage.
La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges était un enfant charmant, adorable. Son visage imberbe avait la grâce d'un beau visage de femme; d'une femme aussi, ses gestes indolents, et ses mains longues, très blanches, très souples, où transparaissait le réticule des veines... Mais quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées d'un feu sombre, dans des paupières cernées de bleu et qu'on eût dites brûlées par les flammes du regard!... Quel intense foyer de pensée, de passion, de sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!... Et comme déjà les fleurs rouges de la mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait que ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas de la mort qu'il mourait, mais de l'excès de vie, de la fièvre de vie qui était en lui et qui rongeait ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il était joli et douloureux à contempler!... Quand la grand'mère me mena près de lui, il était étendu sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue main blanche, une rose sans parfum... Il me reçut, non comme une domestique, presque comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce premier moment, je m'attachai à lui, de toutes les forces de mon âme.