Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 6
Il y eut un silence. Marianne hachait des fines herbes... La nuit tombait sur le jardin... Les deux grands tournesols, qu'on apercevait dans la perspective de la porte ouverte, se décoloraient, se noyaient d'ombre... Et le père Pantois mangeait toujours... Son verre était resté vide... Monsieur le remplit... et, brusquement, abandonnant les hauteurs métaphysiques, il demanda:
--Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers, cette année?
--Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh bien, cette année, l'un dans l'autre, les églantiers valent vingt-deux francs le cent... C'est un peu cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins... En vérité du bon Dieu!... Ainsi... tenez...
En homme généreux et qui méprise les questions d'argent, Monsieur interrompit le vieillard, qui se disposait à se lancer dans des explications justificatives.
--C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce que je marchande jamais avec vous, moi?... Et même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq francs... Ah!...
--Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop bon...
--Non, non... Je suis juste... je suis pour le peuple, moi, pour le travail... sacrebleu!
Et, tapant sur la table, il surenchérit...
--Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est trente francs, nom d'un chien!... Trente francs, vous entendez, mon père Pantois?...
Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres yeux étonnés et reconnaissants, et il bégaya:
--J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler pour vous, monsieur Lanlaire... Vous savez ce que c'est que le travail, vous...
Monsieur arrêta ces effusions...
--Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes mardi... j'irai vous payer ça... dimanche?... Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion, ma foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...
Les lueurs de reconnaissance qui brillaient dans les yeux du père Pantois s'éteignirent... Il était gêné, troublé, ne mangeait plus...
--C'est que... fit-il timidement... enfin, si vous pouviez vous acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait ben, monsieur Lanlaire... Vingt-deux francs, seulement... Faites excuse...
--Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua Monsieur, avec une superbe assurance... Certainement, je vais vous payer ça, tout de suite... Ah, nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... c'était pour aller faire un petit tour, par chez vous...
Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta celles de son veston et de son gilet, et simulant la surprise, il s'écria:
--Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai pas de monnaie... Je n'ai que des sacrés billets de mille francs...
Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:
--Je parie que vous n'avez pas de monnaie de mille francs, mon père Pantois?
Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il était convenable à lui de rire aussi... et il répondit, gaillard:
--Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais vu de ces sacrés billets-là!...
--Eh bien alors... à dimanche!... conclut Monsieur.
Monsieur s'était versé un verre de cidre et il trinquait avec le père Pantois, lorsque Madame, qu'on n'avait pas entendu venir, entra brusquement, en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son oeil en voyant ça... en voyant Monsieur attablé auprès du vieux pauvre, et trinquant avec lui!...
--Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres toutes blanches.
Monsieur balbutia, ânonna:
--C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne... des églantiers... Le père Pantois m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont été gelés, cet hiver...
--Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y a pas besoin d'églantiers ici...
Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit demi-tour, s'en alla en claquant la porte et proférant des paroles injurieuses... Dans sa colère, elle ne m'avait pas aperçue...
Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers s'étaient levés... Gênés, ils regardaient la porte par où Madame venait de disparaître... puis ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire un mot. Ce fut Monsieur, qui, le premier, rompit ce silence pénible...
--Eh bien... à dimanche, père Pantois.
--A dimanche, monsieur Lanlaire...
--Et portez-vous bien, père Pantois...
--Vous, de même, monsieur Lanlaire...
--Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...
--Vous êtes ben honnête...
Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos courbé, s'en alla et se fondit dans la nuit du jardin...
* * * * *
Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce... Et quant au père Pantois, si jamais il touche ses trente francs... eh bien, il aura de la chance...
Je ne veux pas donner raison à Madame... mais je trouve que Monsieur a tort de causer familièrement avec des gens trop au-dessous de lui... Ça n'est pas digne...
Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus... et qu'il s'en tire comme il peut... Ça n'est pas toujours commode... Quand il rentre tard de la chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner du courage, Madame le reçoit très mal.
--Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute une journée...
--Mais, tu sais bien, mignonne...
--Tais-toi...
Elle le boude des heures et des heures, le front dur... la bouche mauvaise... Lui, la suit partout, tremble, balbutie des excuses...
--Mais, mignonne, tu sais bien...
--Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...
Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, et Madame crie:
--Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la maison, comme une âme en peine?
--Mais, mignonne...
--Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la chasse... le diable sait où!... Tu m'agaces... tu m'énerves... Va-t-en!...
De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit faire, s'il doit s'en aller ou rester, être ici ou ailleurs! Problème difficile... Mais, comme dans les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le parti de s'en aller le plus souvent possible. De cette façon, il ne l'entend pas crier...
Ah! il fait vraiment pitié!
* * * * *
L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu de linge sur la haie, je l'aperçus dans le jardin. Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant la nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait à leurs tuteurs...
Très souvent, quand il ne sort pas avant le déjeuner, Monsieur jardine; du moins, il fait semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans ses plates-bandes... C'est toujours du temps de gagné sur les ennuis de l'intérieur... Pendant ces moments-là, on ne lui fait pas de scènes... Loin de Madame, il n'est plus le même. Sa figure s'éclaire, son oeil luit... Son caractère, naturellement gai, reprend le dessus... Vraiment, il n'est pas désagréable... A la maison, par exemple, il ne me parle presque plus et, tout en suivant son idée, semble ne pas faire attention à moi... Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser un petit mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois, que Madame ne peut l'épier... Lorsqu'il n'ose pas me parler, il me regarde... et son regard est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs, je m'amuse à l'exciter de toutes les manières... et, bien que je n'aie pris à son égard aucune résolution, à lui monter la tête sérieusement...
En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait, penché sur ses dahlias, des brins de raphia aux dents, je lui dis, sans ralentir le pas:
--Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!
--Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!... Vous voyez bien...
Il m'invita à m'arrêter un instant.
--Eh bien, Célestine?... J'espère que vous vous habituez ici, maintenant?
Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté d'engager la conversation!... Pour lui faire plaisir, je répliquai en souriant:
--Mais oui, Monsieur... certainement... je m'habitue.
--A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux enfin... ça n'est pas malheureux.
Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait d'un regard très tendre, répétait: «Ça n'est pas malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver à me dire quelque chose d'ingénieux...
Il retira de ses dents les brins de raphia, les noua au haut du tuteur, et, les jambes écartées, les deux paumes plaquées sur ses hanches, les paupières bridées, les yeux franchement obscènes, il s'écria:
--Je parie, Célestine, que vous avez dû en faire des farces à Paris?... Hein, en avez-vous fait, de ces farces!...
Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une grande envie de rire... Mais je baissai les yeux pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir, comme il convenait en la circonstance:
--Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.
--Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille comme vous... avec des yeux pareils!... Ah! oui, vous avez dû faire de ces farces!... Et tant mieux... Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, je suis pour l'amour, nom d'un chien!...
Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne robuste, fortement musclée, je reconnaissais les signes les plus évidents de l'exaltation amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait dans ses prunelles... Je crus devoir verser sur tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je dis, d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:
--Monsieur se trompe... Monsieur croit parler à ses autres femmes de chambre... Monsieur doit savoir pourtant que je suis une honnête fille..
Très digne, pour bien marquer à quel point j'avais été offensée de cet outrage, j'ajoutai:
--Monsieur mériterait que j'aille tout de suite me plaindre à Madame...
Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur m'empoigna le bras...
--Non... non!... balbutia-t-il...
Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... Comment ai-je pu renfoncer dans ma gorge le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En vérité, je n'en sais rien...
Monsieur était prodigieusement ridicule... Livide, maintenant, la bouche grande ouverte, une double expression d'embêtement et de peur sur toute sa personne, il demeurait silencieux et se grattait la nuque à petits coups d'ongle.
Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide de branches, mangées de lichens et de mousses... quelques poires y pendaient à portée de la main... Une pie jacassait, ironiquement, au haut d'un châtaigner voisin... Tapi derrière la bordure de buis, le chat giflait un bourdon... Le silence devenait de plus en plus pénible, pour Monsieur... Enfin, après des efforts presque douloureux, des efforts qui amenaient sur ses lèvres de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:
--Aimez-vous les poires, Célestine?
--Oui, Monsieur...
Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton d'indifférence hautaine.
Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il hésita quelques secondes... Et soudain, comme un enfant maraudeur, il détacha une poire de l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... Ses genoux fléchissaient... sa main tremblait...
--Tenez, Célestine... cachez cela dans votre tablier... On ne vous en donne jamais à la cuisine, n'est-ce pas?...
--Non, Monsieur...
--Eh bien... je vous en donnerai encore... quelquefois... parce que... parce que... je veux que vous soyez heureuse...
La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie, ses gestes maladroits, ses paroles effarées, et aussi sa force de mâle, tout cela m'avait attendrie... J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une sorte de sourire la dureté de mon regard, et moitié ironique, moitié câline, je lui dis:
--Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...
Il se troubla encore, mais comme nous étions séparés de la maison par un épais rideau de châtaigners, il se remit vite, et crâneur maintenant que je devenais moins sévère, il clama, avec des gestes dégagés:
--Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... Je me moque bien de Madame, moi!... Il ne faudrait pas qu'elle m'embête, après tout... J'en ai assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...
Je prononçai gravement:
--Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... Madame est une femme très aimable.
Il sursauta:
--Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... Mais vous ne savez donc pas ce qu'elle a fait?... Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un homme... je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout dans le pays... Et c'est à cause de ma femme... Ma femme?... c'est... c'est... une vache... oui, Célestine... une vache... une vache... une vache!...
Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, vantant hypocritement l'énergie, l'ordre, toutes les vertus domestiques de Madame... A chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...
--Non, non!... Une vache... une vache!...
Pourtant, je parvins à le calmer un peu. Pauvre Monsieur!... Je jouais de lui avec une aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le faisais passer de la colère à l'attendrissement. Alors il bégayait:
--Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes si gentille!... Vous devez être si bonne!... Tandis que cette vache...
--Allons, Monsieur... allons!...
Il reprenait:
--Vous êtes si douce!... Et cependant... quoi?... vous n'êtes qu'une femme de chambre...
Un moment, il se rapprocha de moi, et très bas:
--Si vous vouliez, Célestine?...
--Si je voulais... quoi?...
--Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... vous savez bien?...
--Monsieur voudrait peut-être que je trompe Madame avec Monsieur? Que je fasse avec Monsieur des cochonneries?...
Il se méprit à l'expression de mon visage... et les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées, les lèvres humides et baveuses, il répondit d'une voix sourde:
--Oui là!... Eh bien, oui, là!...
--Monsieur n'y pense pas?
--Je ne pense qu'à ça, Célestine...
Il était très rouge, congestionné:
--Ah! Monsieur va encore recommencer...
Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à lui...
--Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais recommencer... Je... vais... recommencer... parce que... parce que... je suis fou de vous... de toi... Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je ne dors plus... que je me sens... tout malade... Et ne craignez rien de moi... N'aie pas peur de moi... Je ne suis pas une brute, moi... je... je... ne vous ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le jure!... Je... je... nous... nous...
--Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je dis tout à Madame... Et si quelqu'un vous voyait, en cet état, dans le jardin?
Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il ne savait plus que faire de ses mains, de ses yeux, de toute sa personne... Et il regardait, sans les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le jardin... Vaincu enfin, il dénoua, au haut du tuteur, les brins de raphia, se pencha à nouveau sur les dahlias écroulés... et triste, infiniment, et suppliant, il gémit:
--Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je vous ai dit cela... comme je vous aurais dit autre chose... comme je vous aurais dit... n'importe quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut pas m'en vouloir... il ne faut pas surtout en parler à Madame... C'est vrai, pourtant, si quelqu'un nous avait vus, dans le jardin?...
Je me sauvai pour ne pas rire.
Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une émotion chantait dans mon coeur... quelque chose--comment exprimer cela?...--de maternel... Bien sûr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec... Mais, un de plus ou de moins, au fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais lui donner du bonheur au pauvre gros père qui en est si privé, et j'en aurais de la joie aussi, car, en amour, donner du bonheur aux autres, c'est peut-être meilleur que d'en recevoir, des autres... Même lorsque notre chair reste insensible à ses caresses, quelle sensation délicieuse et pure de voir un pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo... à cause de Madame... Nous verrons, plus tard.
Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il a relevé ses dahlias et, l'après-midi, il n'a pas quitté le bûcher où, pendant plus de quatre heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De la lingerie, j'écoutais avec une sorte de fierté les coups de maillet, sur les coins de fer...
* * * * *
Hier, Monsieur et Madame ont passé toute l'après-midi à Louviers... Monsieur avait rendez-vous avec son avoué, Madame avec sa couturière... Sa couturière!...
J'ai profité de ce moment de répit pour rendre visite à Rose, que je n'avais pas revue depuis ce fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non plus de connaître le capitaine Mauger...
Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on en voit peu, je vous assure... Figurez-vous une tête de carpe, avec des moustaches et une longue barbiche grises... Très sec, très nerveux, très agité, il ne tient pas en place, travaille toujours, soit au jardin, soit dans une petite pièce où il fait de la menuiserie, en chantant des airs militaires, en imitant la trompette du régiment...
Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en planches carrées, où sont cultivées les fleurs d'autrefois, de très vieilles fleurs qu'on ne rencontre plus que dans de très vieilles campagnes et chez de très vieux curés...
Quand je suis arrivée, Rose, confortablement assise à l'ombre d'un acacia, devant une table rustique sur laquelle était posée sa corbeille à ouvrage, reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une pelouse, le chef coiffé d'un ancien bonnet de police, bouchait les fuites d'un tuyau d'arrosage qui s'était crevé la veille...
On m'accueillit avec empressement... et Rose ordonna au petit domestique, qui sarclait une planche de reines-marguerites, d'aller chercher la bouteille de noyau et des verres.
Les premières politesses échangées:
--Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est donc pas encore claqué, votre Lanlaire?... Ah! vous pouvez vous vanter de servir chez une fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, ma chère demoiselle.
Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient en bons voisins, en inséparables amis... Une discussion à propos de Rose les avait brouillés à mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne pas tenir son rang avec sa servante, de l'admettre à sa table...
Interrompant son récit, le capitaine força en quelque sorte mon témoignage.
--À ma table!... Et si je veux l'admettre dans mon lit?... Voyons... est-ce que je n'en ai pas le droit?... Est-ce que cela le regarde?...
--Bien sûr que non, monsieur le capitaine...
Rose, d'une voix pudique, soupira:
--Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est bien naturel.
Depuis cette discussion fameuse qui avait failli se terminer en coups de poing, les deux anciens amis passaient leur temps à se faire des procès et des niches... Ils se haïssaient sauvagement.
--Moi... déclara le capitaine... toutes les pierres de mon jardin, je les lance par-dessus la haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si elles tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou plutôt, tant mieux... Ah! le cochon!... Du reste, vous allez voir...
Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita pour la ramasser, atteignit la haie avec des prudences, des rampements de trappeur, et il lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. On entendit un bruit de verre cassé. Triomphant, il revint ensuite vers nous, et secoué, étouffé, tordu par le rire, il chantonna:
--Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier qui passe...
Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me dit, avec admiration:
--Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est jeune pour son âge!...
Après que nous eûmes siroté un petit verre de noyau, le capitaine Mauger voulut me faire les honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir nous accompagner, à cause de son asthme, et nous recommanda de ne pas nous attarder trop longtemps...
--D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous surveille...
Le capitaine m'emmena à travers des allées, des carrés bordés de buis, des plates-bandes remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles, remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas de pareilles, chez ce cochon de Lanlaire... Tout à coup, il cueillit une petite fleur orangée, bizarre et charmante, en fit tourner la tige doucement dans ses doigts, et il me demanda:
--En avez-vous mangé?...
Je fus tellement surprise par cette question saugrenue, que je restai bouche close. Le capitaine affirma:
--Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût... J'ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici... Il y en a de bonnes... il y en a de moins bonnes... il y en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, moi, je mange de tout...
Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et répéta d'une voix plus forte, où dominait l'accent d'un défi:
--Je mange de tout, moi!..
La façon dont le capitaine venait de proclamer cette étrange profession de foi me révéla que sa grande vanité, dans la vie, était de manger de tout... Je m'amusai à flatter sa manie...
--Et vous avez raison, monsieur le capitaine.
--Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil... Et ce n'est pas seulement des plantes que je mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne connaît pas... Moi, je mange de tout...
Nous continuâmes notre promenade autour des planches fleuries, dans les allées étroites où se balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes, rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait que le capitaine avait au ventre de petits sursauts de joie... Sa langue passait sur ses lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...
Il me dit encore.
--Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, pas d'oiseaux, pas de vers de terre que je n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles... J'ai mangé de tout... On connaît ça dans le pays, allez!... Quand on trouve une bête, morte ou vivante, une bête que personne ne sait ce que c'est, on se dit: «Faut l'apporter au capitaine Mauger.»... On me l'apporte... et je la mange... L'hiver surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux inconnus... qui viennent d'Amérique... de plus loin, peut-être... On me les apporte... et je les mange... Je parie qu'il n'y a pas, dans le monde, un homme qui ait mangé autant de choses que moi... Je mange de tout...
La promenade terminée, nous revînmes nous asseoir sous l'acacia. Et je me disposais à prendre congé, quand le capitaine s'écria:
--Ah!... il faut que je vous montre quelque chose de curieux et que vous n'avez, bien sûr, jamais vu...
Et il appela d'une voix retentissante:
--Kléber!... Kléber!...
Entre deux appels, il m'expliqua:
--Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...
Et il appela encore:
--Kléber!... Kléber!...
Alors, sur une branche, au-dessus de nous, entre des feuilles vertes et dorées, apparurent un museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs, joliment éveillés.
--Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin... Allons, viens ici, Kléber!... Psstt!...
L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en fourrure blanche, marqué de taches fauves, avait des mouvements souples, des ondulations gracieuses de serpent... Il toucha terre, et, en deux bonds, il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à le caresser, tout joyeux.
--Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant petit Kléber!...
Il se tourna vers moi:
--Avez-vous jamais vu un furet aussi bien apprivoisé?... Il me suit dans le jardin, partout, comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler... et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la tête levée... Il mange avec nous... couche avec nous... C'est une petite bête que j'aime, ma foi, autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle Célestine, j'en ai refusé trois cents francs... Je ne le donnerais pas pour mille francs... pour deux mille francs... Ici, Kléber...
L'animal leva la tête vers son maître; puis, il grimpa sur lui, escalada ses épaules et, après mille caresses et mille gentillesses, se roula autour du cou du capitaine, comme un foulard... Rose ne disait rien... Elle semblait agacée.
Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.
--Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur le capitaine, que vous ne mangez pas votre furet?...