Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 5
L'épicière m'observe avec attention et je remarque que son regard s'attache à ma taille, à mon ventre, avec une obstination gênante... Elle dit d'une voix blanche:
--Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle est une belle fille... Mademoiselle est parisienne, sans doute?...
--En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...
--Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il n'y a pas besoin de vous regarder à deux fois... J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent ce que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à Paris, quand j'étais jeune... j'ai servi chez une sage-femme de la rue Guénégaud, Mme Tripier... Vous la connaissez peut-être?...
--Non...
--Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... Mais entrez donc, mademoiselle Célestine...
Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans l'arrière-boutique où se trouvent déjà réunies, autour d'une table ronde, quatre domestiques...
--Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle... gémit l'épicière en m'offrant un siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me prend plus rien, au château... mais je puis bien dire que c'est une maison infernale... infernale... N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...
--Pour sûr!... répondent, unanimement, avec des gestes pareils et de pareilles grimaces, les quatre domestiques interpellées...
Mme Gouin poursuit:
--Merci!... je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le temps et crient, comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait du tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...
Le choeur des domestiques reprend:
--Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.
A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement à Rose, ajoute d'un ton ferme:
--On ne court pas après, dites, mam'zelle Rose?... Dieu merci, on n'a pas besoin d'eux, n'est-ce pas?
Rose se contente de hausser les épaules et de mettre dans ce geste tout ce qu'il y a en elle de fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement désordonné des plumes noires, accentue l'énergie de ces sentiments violents.
Puis, après un silence:
--Tenez!... Parlons point de ces gens-là... Chaque fois que j'en parle, j'ai mal au ventre...
Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui suintent, s'écrie au milieu des rires:
--Pour sûr, qu'on les a quelque part...
Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un égout... Il semble que l'arrière-boutique en est empestée... Je ressens une impression d'autant plus pénible que la pièce où nous sommes est sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques... Elle n'est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des murs que ronge la lèpre des mousses... Une odeur de saumure, de légumes fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos vêtements... C'est intolérable... Alors, chacune de ces créatures, tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne à raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lâchement, j'essaie de sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque chose d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût... Une nausée me retourne le coeur, me monte à la gorge impérieusement, m'affadit la bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis, et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant par les éviers et par les plombs...
Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses maîtres... et je ne suis pas la dernière à le faire, je vous assure... Mais non... là... tout de même, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les déteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles... L'éducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauvée de ces turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens, elles sont loin!...
C'est Rose qui décidément obtient le plus grand succès... Elle raconte avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir:
--Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la femme du notaire... Ah! il s'en passe des choses chez elle...
--Je m'en doutais... dit l'une.
Une autre énonce, en même temps:
--Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours pensé que c'est une rude cochonne...
Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui commence son récit:
--Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour toute la journée...
Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse:
--Un homme louche... un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau... Ah! il y en a des mic-macs dans son étude... à preuve que j'ai fait retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait déposés... Oui, dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...
La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général:
--M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si souvent à la campagne?... Ça, par exemple... on ne le sait pas... Il était donc parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt monter le petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prétexte de la balayer... Un drôle de balayage, mes enfants!... Elle était quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse. Elle le fait venir près d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant qu'elle va lui chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout à coup, elle s'est jetée dessus, cette goule-là, et elle l'a pris de force... de force, oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manière elle l'a pris?...
--Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude, dont le museau de rat s'allonge et remue...
Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare:
--Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...
Des «ah!» de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour à tour indignée et émue:
--Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Paraît qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait... pleurait... le chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce que vous dites de ça?...
C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers... Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit:
--La mère est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme.
--Pour sûr... ah! pour sûr...
--Eh bien, la Justine hésite... parce que et parce qu'est-ce... Finalement, elle ne veut pas... J'ai idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, j'ai de la religion... mais il n'y a pas de curé qui tienne... Je leur en ferais cracher de l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs...
--Pour sûr... ah! pour sûr...
--Manquer une occasion comme ça?... Malheur!
Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage...
L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans doute qu'elle fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprécations de Rose.
--J'espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...
Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d'un placard elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table, les yeux s'allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres gourmandes...
En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:
--Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez moi... Il faudra revenir me voir...
Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dût être épuisé... Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus épouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et sa langue va toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me quitter... parle encore... parle sans cesse, cherche à m'envelopper, à m'étourdir de son amitié et de son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout ce que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au coeur comme un découragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette immense bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et où il me semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne!...
Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se fait plus net... Au delà de la plaine, sur les coteaux, j'aperçois de petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges; la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes argentées... Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun plaisir à contempler tout cela... Je n'ai plus qu'un désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse femme, dont la voix méchante m'affole et me torture.
Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend la main et la serre, affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:
--Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent...
Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:
--Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... Dès qu'on s'aperçoit de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut se fier à elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... très savante...
Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité étrange, elle répète:
--Très savante... et adroite... et discrète!... C'est la Providence du pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en repentirez pas... A bientôt... à bientôt!...
Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'éloigne, longe, énorme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un chemin où elle disparaît...
Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées... Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde seulement d'un air oblique, avec une expression singulière qui me fait presque peur...
--Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...
Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...
Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'allée qu'il ratisse...
Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non plus, quand je lui parle?
* * * * *
A la maison, Madame n'est pas contente... Elle me reçoit très mal, me bouscule:
--A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors...
J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, irritée, énervée... mais, heureusement, je me contiens... Je me borne à bougonner un peu.
--Qu'est-ce que vous dites?...
--Je ne dis rien...
--C'est heureux... Et puis, je vous défends de vous promener avec la bonne de M. Mauger... C'est une très mauvaise connaissance pour vous... Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de vous...
Je m'écrie, en dedans:
--Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je parlerai à qui je veux... je verrai qui me plaît... Tu ne me feras pas la loi, chameau...
Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux méchants et ses ordres tyranniques, pour que fût effacée instantanément l'impression mauvaise, l'impression de dégoût que je rapportais de la messe, de l'épicière et de Rose... Rose et l'épicière ont raison; la mercière aussi a raison... elles ont toutes raison... Et je me promets de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l'épicière.... de faire de cette sale mercière ma meilleure amie... puisque Madame me le défend... Et je répète intérieurement, avec une énergie sauvage:
--Chameau!... chameau!... chameau!...
Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais eu le courage de lui jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure...
* * * * *
Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur et Madame sont sortis en voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur, toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont fermés à clé... Qu'est-ce que je disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de lire une lettre, et de se faire des petits paquets...
Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit à ma mère, à monsieur Jean, et j'ai lu: _En famille_... Quel joli livre!... Et qu'il est bien écrit!... C'est drôle, tout de même... j'aime bien entendre des choses cochonnes... mais je n'aime pas en lire... Je n'aime que les livres qui font pleurer...
* * * * *
Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a semblé que Monsieur et Madame étaient en froid. Monsieur a lu le _Petit Journal_ avec une ostentation provocante... Il froissait le papier, en roulant de bons yeux, comiques et doux... Même quand il est en colère, les yeux de Monsieur restent doux et timides. A la fin, sans doute pour engager la conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s'est écrié:
--Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...
Madame n'a rien répondu... Très raide, très droite, austère dans sa robe de soie noire, le front plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de songer... A quoi?...
C'est peut-être à cause de moi que Madame boude Monsieur...
IV
26 septembre.
Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une seule ligne de mon journal... Quand vient le soir, je suis éreintée, fourbue, à cran... Je ne pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!... Si je pouvais toujours dormir!...
Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut donner l'idée.
Pour un oui, pour un non, Madame vous fait monter et descendre les deux maudits étages... On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... drinn!... drinn!... il faut se lever et repartir... Cela ne fait rien qu'on soit indisposée... drinn!... drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai aux reins des douleurs qui me plient en deux, qui me tordent le ventre, et me feraient presque crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a pas le droit de souffrir... La souffrance, c'est un luxe de maître... Nous, nous devons marcher, et vite, et toujours... marcher, au risque de tomber... Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, l'on tarde un peu à venir, alors, ce sont des reproches, des colères, des scènes.
--Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous n'entendez donc pas?... Êtes-vous sourde?... Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant, à la fin...
Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...
--Drinn!... drinn!... drinn!...
Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, comme sous la poussée d'un ressort...
--Apportez-moi une aiguille.
Je vais chercher l'aiguille.
--Bien!... apportez-moi du fil.
Je vais chercher le fil.
--Bon!... apportez-moi un bouton...
Je vais chercher le bouton.
--Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne vous ai pas demandé ce bouton... Vous ne comprenez rien... Un bouton blanc, numéro 4... Et dépêchez-vous!
Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4... Vous pensez si je maugrée, si je rage, si j'invective Madame dans le fond de moi-même?... Durant ces allées et venues, ces montées et ces descentes, Madame a changé d'idée... Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien:
--Non... remportez l'aiguille et le bouton... Je n'ai pas le temps...
J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n'en puis plus... Cela suffit à Madame... elle est contente... Et dire qu'il existe une société pour la protection des animaux...
Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, elle tempête:
--Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi employez-vous donc vos journées?... Je ne vous paie pas pour que vous flâniez du matin au soir...
Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice me révolte:
--Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.
--Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous défends de me répondre... Je ne veux pas d'observation, entendez-vous?... Je sais ce que je dis.
Et des claquements de porte, des ronchonnements qui n'en finissent pas... Dans les corridors, à la cuisine, au jardin, des heures entières, on entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!
En vérité, on ne sait par quel bout la prendre... Que peut-elle donc avoir, dans le corps, pour être toujours dans un tel état d'irritation? Et comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver une place, tout de suite...
Tantôt je souffrais plus encore que de coutume... Je ressentais une douleur si aiguë que c'était à croire qu'une bête me déchirait, avec ses dents, avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le matin, en me levant, à force d'avoir perdu du sang, je m'étais évanouie... Comment ai-je eu le courage de me tenir debout, de me traîner, de faire mon service? Je n'en sais rien... Parfois, dans l'escalier, j'étais obligée de m'arrêter, de me cramponner à la rampe afin de reprendre haleine et de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs froides qui me mouillaient les cheveux... C'était à hurler... Mais je suis dure au mal, et j'ai cette fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres... Madame me surprit, à un moment où je pensais défaillir. Tout tournait autour de moi, la rampe, les marches et les murs.
--Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.
--Je n'ai rien.
Et j'essayai de me redresser.
--Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi ces manières-là?... Je n'aime pas qu'on me fasse des figures d'enterrement... Vous avez un service très désagréable...
Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...
* * * * *
Au milieu de ces épreuves, je repense toujours à mes places anciennes... Aujourd'hui, c'est celle de la rue Lincoln que je regrette le plus... J'y étais seconde femme de chambre et je n'avais, pour ainsi dire, rien à faire. La journée, nous la passions dans la lingerie, une lingerie magnifique, avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut en bas de grandes armoires d'acajou, à serrures dorées. Et l'on riait, et l'on s'amusait à dire des bêtises, à faire la lecture, à singer les réceptions de Madame, tout cela sous la surveillance d'une gouvernante anglaise, qui nous préparait du thé, du bon thé que Madame achetait en Angleterre, pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois, de l'office, le maître d'hôtel--un qui était à la coule--nous apportait des gâteaux, des toasts au caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes choses...
Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea à revêtir un costume très chic de Monsieur, de Coco, comme nous l'appelions entre nous... Naturellement, on joua à toutes sortes de jeux risqués; on alla même très loin dans la plaisanterie. Et j'étais si drôle en homme, et je ris tellement fort de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai des traces humides dans le pantalon de Coco...
Ça c'était une place!...
* * * * *
Je commence à bien connaître Monsieur... On a raison de dire que c'est un homme excellent et généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y aurait pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait filou... Le besoin, la rage qu'il a d'être charitable le poussent à commettre des actions qui ne sont pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui, il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat qui est souvent désastreux... Il faut le dire, sa bonté fut la cause de petites vilenies, dans le genre de celle-ci...
* * * * *
Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le père Pantois, apportait des églantiers que Monsieur avait commandés, en cachette de Madame, naturellement... C'était à la tombée du jour... J'étais descendue chercher de l'eau chaude pour un savonnage en retard... Madame, sortie en ville, n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la cuisine, avec Marianne, quand Monsieur, cordial, joyeux, expansif et bruyant, amena le père Pantois... Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.
Le bonhomme me faisait pitié, tant il était exténué, maigre, salement vêtu... Son pantalon, une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures... Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa poitrine nue, gercée, gaufrée, culottée comme du vieux cuir... Il mangea avec avidité.
--Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur... en se frottant les mains... ça va mieux, hein?...
Le vieillard, la bouche pleine, remercia:
--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Parce que, voyez-vous, depuis ce matin, quatre heures, que je suis parti de chez nous... j'avais rien dans le corps... rien...
--Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous, nom d'un chien!...
--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Faites excuse...
Le vieux se taillait d'énormes morceaux de pain, qu'il était longtemps à mâcher, car il n'avait plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:
--Et les églantiers, père Pantois? interrogea Monsieur... Ils sont beaux, hein?
--Y en a de beaux... y en a de moins beaux... y en a quasiment de toutes les sortes, monsieur Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir... et c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur Porcellet ne veut plus qu'on les prenne dans son bois... Faut aller loin, maintenant, pour en trouver... ben loin... Si je vous disais que je viens de la forêt de Raillon, à plus de trois lieues d'ici?... Ma foi, oui, monsieur Lanlaire...
Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur s'était attablé auprès de lui... Gai, presque farceur, il lui tapa sur les épaules, et il s'exclama:
--Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!... Toujours fort... toujours jeune...
--Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point tant qu'ça...
--Allons donc!... insista Monsieur... fort comme un vieux Turc... et de bonne humeur, sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui, mon père Pantois... Vous êtes de la vieille roche, vous...
Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, couleur de bois ancien, et il répéta:
--Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent, monsieur Lanlaire... les bras mollissent... Et les reins donc...--Ah, les sacrés reins!... Je n'ai quasiment plus de force... Et puis, la femme qu'est malade, qui ne quitte plus son lit... et qui coûte gros de médicaments!... On n'est guère heureux... on n'est guère heureux... Si, au moins, on vieillissait pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur Lanlaire... c'est ça qu'est le pire... de l'affaire...
Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant philosophiquement la question:
--Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, père Pantois?... C'est la vie... On ne peut pas être et avoir été... C'est comme ça...
--Ben sûr!... Faut se faire une raison...
--Voilà!...
--Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, dites, monsieur Lanlaire?
--Ah! dame!
Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue mélancolique:
--Tout le monde a ses tristesses, allez, mon père Pantois...
--Ben oui...