Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 4
J'achevais de la pomponner et, fière de cette beauté, de cette volupté, qui étaient un peu mon oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je m'enthousiasmais:
--Monsieur aurait joliment tort de ne pas venir, ce soir, car, rien qu'à voir Madame, sûr que Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!
--Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.
Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, des plaintes, des pleurs...
--Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, cette nuit... Toute la nuit, je l'ai attendu... et il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais plus!
Je la consolais de mon mieux:
--C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué avec ses travaux... Les savants, ça n'a pas toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait quoi... Si Madame essayait des gravures, avec Monsieur?... Il paraît qu'il y a de belles gravures, auxquelles les hommes les plus froids ne résistent pas...
--Non... non... à quoi bon?...
--Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à Monsieur... des choses très épicées... des écrevisses?...
--Non! non!...
Elle secouait tristement la tête:
--Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il ne m'aime plus...
Alors, timidement, sans haine, d'un regard plutôt implorant, elle m'interrogeait:
--Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur ne vous a jamais poussée dans un coin?... Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a jamais...?
Non... cette idée!
--Dites-le moi, Célestine?...
Je m'écriais:
--Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur se moque bien de ça!... Et puis, est-ce que Madame s'imagine que je voudrais faire de la peine à Madame?...
--Il faudrait me le dire... suppliait-elle... Vous êtes une belle fille... Vos yeux sont si amoureux... vous devez avoir un si beau corps!...
Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, les bras, les hanches. Elle comparait les parties de son corps aux parties correspondantes du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, gênée, rougissante, je me demandais si cela n'était pas un truc de la part de Madame et si, sous cette affliction de femme délaissée, elle ne cachait point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et elle ne cessait de gémir.
--Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... voyons... je ne suis pas une vieille femme... Et je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs sont fermes et douces?... Et j'ai tant d'amour... si vous saviez... tant d'amour au coeur!...
Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur le divan et la tête enfouie dans un coussin, pour étouffer ses larmes, elle bégayait:
--Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez jamais... On est trop... trop... trop malheureuse!
Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, j'affirmai brusquement:
--Moi, à la place de Madame, je prendrais un amant... Madame est une trop belle femme pour rester comme ça...
Elle fut comme effrayée de mes paroles:
--Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.
J'insistai:
--Mais toutes les amies de Madame en ont, des amants...
--Taisez-vous... Ne me parlez jamais de cela...
--Mais puisque Madame est si amoureuse!...
Avec une impudence tranquille, je lui citai le nom d'un petit jeune homme très chic qui venait souvent à la maison... Et j'ajoutai:
--Un amour d'homme!... Et comme il doit être adroit, délicat avec les femmes!...
--Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez pas ce que vous dites...
--Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en fais, c'est pour le bien de Madame...
Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, sous la lampe de la bibliothèque, alignait des chiffres et traçait des ronds avec des compas, elle répétait:
--Il viendra, peut-être, cette nuit?...
Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, c'était l'unique sujet de notre conversation... On s'informait auprès de moi...
--Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a marché enfin?
--Rien, toujours...
Vous pensez si c'était là un thème admirable pour les grasses plaisanteries, les allusions obscènes, les rires insultants... On faisait même des paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin à «marcher».
A la suite d'une discussion futile où j'avais tous les torts, j'ai quitté Madame. Je l'ai quittée salement, en lui jetant à la figure, à sa pauvre figure étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses petits malheurs intimes, toutes ses confidences par quoi elle m'avait livré son âme, sa petite âme plaintive, bébête et charmante, assoiffée de désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, comme des paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je l'ai accusée des plus sales débauches... des passions les plus ignobles... Ce fut quelque chose de hideux...
Il y a des moments où c'est en moi comme un besoin, comme une folie d'outrage... une perversité qui me pousse à rendre irréparables des riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience que j'agis contre mes intérêts, et que j'accomplis mon propre malheur...
Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans l'injustice et dans l'insulte ignominieuse. Voici ce que je trouvai... Quelques jours après être sortie de chez Madame, je pris une carte postale et, de façon à ce que tout le monde pût la lire dans la maison, j'écrivis cette jolie missive... oui, j'eus l'aplomb d'écrire ceci:
«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, en port payé, tous les soi-disant cadeaux que vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre, mais j'ai trop de dignité--et j'aime trop la propreté--pour conserver les sales nippes dont vous vous êtes débarrassée, en me les donnant, au lieu de les jeter--comme elles le méritaient--aux ordures de la rue. Il ne faut pas que vous vous imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que je consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, par exemple, dont l'étoffe est mangée et toute jaune, à force que vous y avez pissé dedans... J'ai l'honneur de vous saluer.»
C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, d'autant plus bête que, comme je l'ai déjà dit, Madame s'était toujours montrée généreuse envers moi, au point que ces affaires--que je me gardai bien de lui renvoyer d'ailleurs,--je les vendis le lendemain quatre cents francs à une marchande à la toilette...
N'était-ce point seulement la forme irritée du dépit où je me trouvais d'avoir quitté une place exceptionnellement agréable, comme on n'en rencontre pas beaucoup dans une existence de femme de chambre, une maison où il y avait tant de coulage... où l'on nous donnait tout à gogo... comme des princes?...
Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste avec ses maîtres... Et tant pis, ma foi! Il faut que les bons paient pour les mauvais...
Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce trou de province, avec une pimbêche comme est ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... Je ferai du ménage embêtant... de la couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah! quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela rend ma situation encore plus triste, plus insupportablement triste... Et j'ai bien envie de m'en aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce pays de sauvages...
* * * * *
Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il partait pour la chasse... Monsieur m'a regardée d'un air polisson... Il m'a encore demandé:
--Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous habituez ici?...
Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:
--Je ne sais pas encore, Monsieur...
Puis, effrontément:
--Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...
Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la plaisanterie... Monsieur est vraiment bon enfant...
--Il faut vous habituer, Célestine... Il faut vous habituer... sapristi!...
J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore répondu:
--Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...
Je crois que Monsieur voulait me dire quelque chose de très raide. Ses yeux brillaient comme deux braises... Mais Madame est apparue en haut de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi du mien... C'est dommage...
Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu Madame qui disait à Monsieur, sur ce ton aimable que vous pouvez soupçonner:
--Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes domestiques...
Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques de Madame ne sont pas les domestiques de Monsieur?... Ah bien!... vrai!...
III
18 septembre.
Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.
J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais tout de même de la religion... On aura beau dire et beau faire, la religion c'est toujours la religion. Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais elle est nécessaire aux gens comme nous... Je sais bien qu'il y a des particuliers qui s'en servent d'une drôle de façon, que beaucoup de curés et de bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. Quand on est malheureuse--et, dans le métier, on l'est beaucoup plus qu'à son tour--il n'y a encore que ça pour endormir vos peines... que ça... et l'amour... Oui, mais l'amour, c'est un autre genre de consolation... Aussi, même dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe. D'abord, la messe, c'est une sortie, une distraction, du temps gagné sur les ennuis quotidiens de la baraque... C'est surtout des camarades qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, des occasions de faire connaissance... Ah! si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle des Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très bien qui m'en chuchotaient, à l'oreille, de drôles de psaumes, je ne serais peut-être pas ici, aujourd'hui!...
Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un beau soleil, un de ces soleils brumeux qui rendent la marche agréable, et moins lourdes, les tristesses... Je ne sais pourquoi, sous l'influence de cette matinée bleu et or, j'ai dans le coeur presque de la gaieté...
Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. Le chemin est gentil qui y conduit... une petite sente, ondulant entre des haies... Au printemps, il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des épines blanches qui sentent si bon... Moi, j'aime les épines blanches... Elles me rappellent des choses, quand j'étais petite fille... A part ça, la campagne est comme toutes les campagnes... elle n'a rien d'épatant. C'est une vallée très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les coteaux, il y a une forêt... tout cela couvert d'un voile de brume, transparente et dorée, qui cache trop à mon gré le paysage.
C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... Je l'ai dans le sang. Aucune ne me paraît aussi belle, aucune ne me parle mieux à l'âme. Même au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes normandes, j'ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et splendide où je suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué met un nuage de mélancolie dans la gaîté de ce joli matin.
En chemin, je rencontre des femmes et des femmes... Un paroissien sous le bras, elles vont aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes et marchant avec des lenteurs, des dandinements de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement torchées, dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... Elles sentent le pays à plein nez, et l'on voit bien qu'elles n'ont point servi à Paris... Elles me regardent avec curiosité, une curiosité défiante et sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les enviant, mon chapeau, ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j'ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d'un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée... Qu'est-ce que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on m'admire.
En passant près de moi, j'entends qu'elles se disent, dans un chuchotement:
--C'est la nouvelle du Prieuré...
L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble porter péniblement un immense ventre sur des jambes écartées en tréteau, sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, d'un sourire épais, visqueux, sur des lèvres de vieille licheuse.
--C'est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieuré?... Vous vous appelez Célestine?... Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre jours?...
Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, aussi bien que moi-même. Et rien ne m'amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre noir, dont les plumes se balancent dans la brise.
Elle continue:
--Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... Je suis chez M. Mauger... à côté de chez vous... un ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà vu?
--Non, Mademoiselle...
--Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui sépare les deux propriétés... Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner. C'est encore un bel homme, vous savez!...
Nous marchons plus lentement, car mam'zelle Rose manque d'étouffer. Elle siffle de la gorge comme une bête fourbue... A chaque respiration, sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler encore... Elle dit, en hachant ses mots:
--J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre aujourd'hui... c'est incroyable!
Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m'encourage:
--Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous avez besoin de quelque chose... d'un bon conseil, de n'importe quoi... ne vous gênez pas... J'aime les jeunesses, moi... On prendra un petit verre de noyau, en causant... Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous...
Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et d'une voix plus basse, sur un ton confidentiel:
--Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous voulez vous faire adresser votre correspondance chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les lettres... toutes les lettres... Même qu'une fois, elle a bien failli être condamnée par le juge de paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.
Je la remercie et nous continuons de marcher... Bien que son corps tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose semble, maintenant, respirer avec plus de facilité... Et nous allons, potinant.
--Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sûr... D'abord, ma petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les laides, les jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... Ah! on la connaît, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est accablé de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien élevée comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous n'êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous...
Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau, avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu'a cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La méchanceté a raison de son asthme... Et le débinage de la maison va son train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue d'avance?
Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses, accompagnant d'un: «Pour sûr!» énergique, chacune des révélations de Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter:
--Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant dire que je suis la maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... ça n'entend rien aux affaires de ménage... ça aime à être soigné, dorloté... son linge bien tenu... ses manies respectées... de bons petits plats... S'il n'avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici, mon Dieu, les voleurs!
L'intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine Mauger...
--Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des idées... Et puis, il y a tout de même de l'ouvrage.... Et nous allons prendre un petit garçon, pour aider...
Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rêvé de servir chez un vieux... C'est dégoûtant... Mais on est tranquille, au moins, et on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas difficile, pour un capitaine qui a encore des idées... Et ce que ça doit être rigolo, tous les deux, sous l'édredon!...
Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, étroites, tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri, avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau garçon... L'industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent encore... Et je vois, derrière des vitres, de pauvres faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des semelles de cuir...
Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu... On dirait d'une prison.
Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous salue...
--Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, je suis allée à la messe de sept heures... Vous n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas entrer, un instant?
Rose remercie... Elle me met en garde contre la mercière, qui est une méchante femme et dit du mal de tout le monde... une vraie peste, quoi!... Puis elle recommence, à me vanter les vertus de son maître et les douceurs de sa place... Je lui demande:
--Alors, le capitaine n'a pas de famille?
--Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... Eh bien, ma petite, vous n'y êtes pas... Ah! si, il en a une famille, et une propre!... Des tas de nièces et de cousines... des fainéants, des sans le sou, des traîne-misère... et qui le grugeaient... et qui le volaient... fallait voir ça!... C'était une abomination... Aussi, vous pensez si j'y ai mis bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de toute cette vermine... Mais, ma chère demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille, aujourd'hui... Ah! le pauvre homme!... Il est bien content de ça, allez, maintenant...
J'insiste avec une intention ironique que, d'ailleurs, elle ne comprend pas:
--Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il vous mettra sur son testament?...
Prudemment, elle réplique:
--Monsieur fera ce qu'il voudra... il est libre... Bien sûr que ce n'est pas moi qui l'influence... Je ne lui demande rien... je ne lui demande même pas de me payer des gages... Aussi, je suis chez lui par dévouement... Mais il connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui le soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... Il ne faudrait pas croire qu'il est aussi bête que certaines personnes le prétendent, Mme Lanlaire en tête... qui en dit des choses sur nous!... C'est un malin au contraire, mademoiselle Célestine... et qui a une volonté à lui... Pour ça!...
Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous arrivons à l'église.
La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige à prendre une chaise près de la sienne, et se met à marmotter des prières, à faire des génuflexions et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent la voûte chancelante, elle ressemble à une grange; avec son public, toussant, crachant, heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait aussi d'un cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l'ignorance, des bouches fielleuses crispées par la haine... Il n'y a là que de pauvres êtres qui viennent demander à Dieu quelque chose contre quelqu'un... Il m'est impossible de me recueillir et je sens descendre en moi et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être qu'il n'y a même pas un orgue dans cette église?... Est-ce drôle? Je ne puis pas prier sans orgue... Un chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis l'estomac... ça me rend toute chose... comme en amour. Si j'entendais toujours des voix d'orgue, je crois bien que je ne pécherais jamais... Ici, à la place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le choeur, avec des lunettes bleues et un pauvre petit châle noir sur les épaules, qui, péniblement, tapote sur une espèce de piano, pulmonique et désaccordé... Et c'est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de catarrhe qui couvre les psalmodies du prêtre et les réponses des enfants de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... odeurs mêlées de fumier, d'étable, de terre, de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens avarié... Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!
La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je suis surtout vexée de me trouver au milieu d'un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si peu attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette où reposer ma pensée... où égayer mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris que je suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... Au lieu de s'exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offensés protestent à la fois... Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du prêtre qui officie. Ah bien, merci! C'est une espèce de grand gaillard, tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses cheveux ébouriffés, sa mâchoire de proie, ses lèvres goulues, ses petits yeux obscènes, ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite jugé... Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la nourriture, celui-là!... Et au confessionnal, donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en trousser des jupons!... Rose, s'apercevant que je le regarde, se penche vers moi, et, tout bas, elle me dit:
--C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. Il n'y en a pas comme lui pour confesser les femmes... M. le curé est un saint homme, bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis que le nouveau vicaire...
Elle claque de la langue et se remet en prière, la tête courbée sur le prie-Dieu.
Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l'air sale et brutal... Il ressemble plus à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il me faut de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et des mains blanches. J'aime que les hommes soient doux et chic, comme était monsieur Jean...
Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... En quelques mots mystérieux, elle m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que toutes les domestiques lui font une cour empressée...
Encore une petite boulotte--décidément, c'est le pays des grosses femmes... Son visage est criblé de taches de rousseur, ses cheveux, blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crâne, au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil à un petit balai, un chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap brun, remue comme un liquide dans une bouteille... Ses yeux, bordés d'un cercle rouge, s'éraillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces le sourire... Rose me présente:
--Madame Gouin, je vous amène la nouvelle femme de chambre du Prieuré...