Le Journal d'une Femme de Chambre

Chapter 27

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Le coup fut rude et je me dis--mais trop tard--que jamais je ne retrouverais une place comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n'y avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup d'argent de côté, se monter peu à peu un joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?... on pouvait se marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri du besoin et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l'offense des hasards... J'étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame, je m'étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie, j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous, à de certains moments?... C'est à n'y rien comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'où, on ne sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier, à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert Madame d'outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une fille publique, j'avais craché sur son mari.... Et cela me fait peur, quand j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans l'ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et qui me poussent au déchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas tuée, ce jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je n'en sais rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd'hui, je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... Et j'ai une immense pitié d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse, maintenant...

Après la terrible scène, vite, je redescendis à l'office. William frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.

--Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.

--J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.

Je pouvais à peine parler...

--Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion... Et pourquoi?

En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les épaules...

--C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas bête comme ça!

--Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?

--Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c'est bête. Il n'y a pas autre chose à dire...

--Et toi?... que vas-tu faire?

Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche eut un ricanement. Ah! qu'il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut lâche et hideuse, sa bouche!...

--Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette interrogation, il y avait de prières pour lui.

--Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas faire...

--Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... Mais, tu es folle, ma fille... Tu ne voudrais pas!...

J'éclatai:

--Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d'où l'on me chasse?

Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:

--Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne suis point ton mari... Il t'a plu de commettre une bêtise... Je n'en suis pas responsable... Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les conséquences... La vie est la vie...

Je m'indignai:

--Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, une canaille, comme les autres, sais-tu? Le sais-tu?

William sourit... C'était vraiment un homme supérieur...

--Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand nous nous sommes mis ensemble, je ne t'ai rien promis... Tu ne m'as rien promis non plus... On se rencontre... on se colle, c'est bien... On se quitte... on se décolle... c'est bien aussi. La vie est la vie...

Et, sentencieux, il ajouta:

--Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite... il faut ce que j'appelle de l'administration. Toi, tu n'as pas de conduite... tu n'as pas d'administration... Tu te laisses emporter par tes nerfs... Les nerfs, dans notre métier, c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci: «La vie est la vie!».

Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré le visage--son impassible et lâche visage de larbin--à coups d'ongles furieux, si, brusquement, les larmes n'étaient venues amollir et détendre mes nerfs surbandés... Ma colère tomba, et je suppliai:

--Ah! William!... William!... mon petit William!... mon cher petit William!... que je suis malheureuse!...

William essaya de remonter un peu mon moral abattu... Je dois dire qu'il y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie... Durant la journée, il m'accabla généreusement de hautes pensées, de graves et consolateurs aphorismes... où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et berceurs:

--La vie... est la vie...

Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce dernier jour, il fut charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit chez un logeur qu'il connaissait et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant qu'on me soignât bien... J'aurais voulu qu'il restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait rendez-vous avec Edgar!...

--Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... Et justement, peut-être aurait-il une place pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! ce serait épatant.

En me quittant, il me dit:

--Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne fais plus de bêtises... Ça ne mène à rien... Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine... c'est la vie...

Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne vint pas...

--C'est la vie... me dis-je...

Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente de le voir, j'allai à la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu'une grande fille blonde, effrontée et jolie... plus jolie que moi...

--Eugénie n'est pas là?... demandai-je.

--Non, elle n'est pas là... répondit sèchement la grande fille.

--Et William?...

--William non plus...

--Où est-il?

--Est-ce que je sais, moi?

--Je veux le voir... Allez le prévenir que je veux le voir...

La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:

--Dites-donc?... Est-ce que je suis votre domestique?

Je compris tout... Et comme j'étais lasse de lutter, je m'éloignai.

--C'est la vie...

Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme un refrain de café-concert...

Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de me représenter--non sans une douloureuse mélancolie--la joie qui m'avait accueillie dans cette maison... La même scène avait dû se passer... On avait débouché la bouteille de champagne obligatoire... William avait pris sur ses genoux la fille blonde, et il lui avait soufflé dans l'oreille:

--Il faudra être chouette avec Bibi...

Les mêmes mots... les mêmes gestes... les mêmes caresses... pendant qu'Eugénie, dévorant des yeux le fils du concierge, l'entraînait dans la pièce voisine:

--Ta petite frimousse!... tes petites mains!... tes grands yeux!

Je marchais toute vague, hébétée... répétant intérieurement avec une obstination stupide:

--Allons... C'est la vie... c'est la vie...

Durant plus d'une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les cent pas, espérant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer l'épicier... une petite modiste avec deux grands cartons... le livreur du Louvre... je vis sortir les plombiers... je ne sais plus qui... je ne sais plus quoi... des ombres, des ombres... des ombres... Je n'osai pas entrer chez la concierge voisine... Elle m'eût sans doute mal reçue... Et que m'eûtelle dit?... Alors, je m'en allai définitivement, poursuivie toujours par cet irritant refrain:

--C'est la vie...

Les rues me semblèrent insupportablement tristes... Les passants me firent l'effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la tête d'un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dorée sous le soleil, un chapeau... mon coeur tressautait... Mais ce n'était jamais William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, aucun espoir ne luisait...

Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...

Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes... Des crapules!...

* * * * *

Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j'évoque. J'en ai d'autres pourtant, beaucoup d'autres. Mais ils se ressemblent tous et cela me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes histoires, à faire défiler, dans un panorama monotone, les mêmes figures, les mêmes âmes, les mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai plus l'esprit, car, de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce passé, par les préoccupations nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore mon séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? Je suis trop lasse et aussi trop écoeurée. Au milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait là une vanité qui me dégoûte plus que les autres: la vanité littéraire... un genre de bêtise plus bas que les autres: la bêtise politique...

Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; c'est tout dire... Ah! c'est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette catégorie mondaine, où tout est factice: l'élégance, l'amour, la cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charité, le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature, s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés... où l'on ne trouve qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus farouche. C'est par là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien des créatures humaines et vivantes...

Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi, moraliste de l'office, psychologue de l'antichambre, guère plus parvenu dans son genre et plus jobard que celui qui régnait au salon... Monsieur Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de ma malle la photographie de monsieur Jean... que son souvenir reste, pareillement enterré, au fond de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...

* * * * *

Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, ma lampe charbonne, et je n'ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher... Mais j'ai trop de fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rêverai à ce qui est en marche vers moi... je rêverai à ce qui doit arriver demain... Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et Joseph est en route, quelque part dans cette nuit... A travers l'espace, je le vois... oui, réellement, je le vois, grave, songeur, énorme, dans un compartiment de wagon... Il me sourit... il s'approche de moi, il vient vers moi... Il m'apporte enfin la paix, la liberté, le bonheur... Le bonheur?

Je le verrai demain...

XVII

Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne de ce journal,--j'avais autre chose à faire et à quoi penser,--et voici trois mois exactement que Joseph et moi nous avons quitté le Prieuré, et que nous sommes installés dans le petit café, près du port, à Cherbourg. Nous sommes mariés; les affaires vont bien; le métier me plaît; je suis heureuse. Née de la mer, je suis revenue à la mer. Elle ne me manquait pas, mais cela me fait plaisir tout de même de la retrouver. Ce ne sont plus les paysages désolés d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes, la magnifique horreur de ses grèves qui hurlent à la mort. Ici, rien n'est triste; au contraire, tout y porte à la gaîté... C'est le bruit joyeux d'une ville militaire, le mouvement pittoresque, l'activité bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa bosse, y traîne le sabre en des bordées de noces violentes et farouches. Foules pressées de jouir entre deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants et distrayants, où je hume cette odeur natale de coaltar et de goémon, que j'aime toujours, bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance... J'ai revu des gars du pays, en service sur des bâtiments de l'État... Nous n'avons guères causé ensemble, et je n'ai point songé à leur demander des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... C'est comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... bonsoir... porte-toi bien.. Quand ils ne sont pas saouls, ils sont trop abrutis... Quand ils ne sont pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des têtes pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y a pas eu d'autre émotion, d'autres épanchements d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime pas que je me familiarise avec de simples matelots, de sales bretons qui n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un verre de trois-six...

Mais il faut que je raconte brièvement les événements qui précédèrent notre départ du Prieuré...

* * * * *

On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait dans les communs, au-dessus de la sellerie. Tous les jours, été comme hiver, il se levait à cinq heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un mois après son retour de Cherbourg, il constata que la porte de la cuisine était grande ouverte.

--Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà levés?

Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans le panneau vitré, près de la serrure, découpé un carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir y introduire le bras. La serrure était forcée par d'expertes mains. Quelques menus débris de bois, des petits morceaux de fer tordu, des éclats de verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes les portes, si soigneusement verrouillées, sous la surveillance de Madame, le soir, étaient ouvertes aussi. On sentait que quelque chose d'effrayant avait passé par là... Très impressionné,--je raconte d'après le récit même qu'il fit de sa découverte aux magistrats,--Joseph traversa la cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, l'office, la salle à manger, le petit salon, et, dans le fond, le grand salon. La salle à manger offrait le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai pillage... les meubles bousculés, le buffet fouillé de fond en comble, ses tiroirs, ainsi que ceux des deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle d'objets sans valeur, une bougie qui achevait de se consumer dans un chandelier de cuivre. Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait vraiment de l'ampleur. Dans l'office,--je crois l'avoir déjà noté,--existait un placard très profond, défendu par un système de serrure très compliqué et dont Madame seule connaissait le secret. Là, dormait la fameuse et vénérable argenterie dans trois lourdes caisses armées de traverses et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à la planche du bas et tenaient au mur, scellées par de solides pattes de fer. Or, les trois caisses, arrachées de leur mystérieux et inviolable tabernacle, bâillaient au milieu de la pièce, vides. A cette vue, Joseph donna l'alarme. De toute la force de ses poumons, il cria dans l'escalier:

--Madame!... Monsieur!... Descendez vite... On a volé... on a volé!...

Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade effrayante. Madame, en chemise, les épaules à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur, boutonnant son caleçon hors duquel s'échappaient des pans de chemise... Et, tous les deux, dépeignés, très pâles, grimaçants, comme s'ils eussent été réveillés en plein cauchemar, criaient:

--Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...

--On a volé... on a volé!...

--On a volé, quoi?... on a volé, quoi?

Dans la salle à manger, Madame gémit:

--Mon Dieu!... mon Dieu!

Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait de hurler:

--On a volé, quoi? quoi?

Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des trois caisses descellées... Madame poussa, dans un grand geste, un grand cri:

--Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... Mon argenterie!

Et, soulevant les compartiments vides, retournant les cases vides, épouvantée, horrifiée, elle s'affaissa sur le parquet... A peine si elle avait la force de balbutier d'une voix d'enfant:

--Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... tout... tout!... jusqu'à l'huilier Louis XVI.

Tandis que Madame regardait les caisses, comme on regarde son enfant mort, Monsieur, se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards, pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine de dément:

--Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... Nom d'un chien de nom d'un chien!

Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui aussi:

--L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de Louis XVI!... Ah! les bandits!...

Puis, il y eut une minute de tragique silence, une longue minute de prostration; ce silence de mort, cette prostration des êtres et des choses qui succèdent aux fracas des grands écroulements, au tonnerre des grands cataclysmes... Et la lanterne, balancée dans les mains de Joseph, promenait sur tout cela, sur les visages morts et sur les caisses éventrées, une lueur rouge, tremblante, sinistre...

J'étais descendue, en même temps que les maîtres, à l'appel de Joseph. Devant ce désastre, et malgré le comique prodigieux de ces visages, mon premier sentiment avait été de la compassion. Il semblait que ce malheur m'atteignît, moi aussi, que je fusse de la famille pour en partager les épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des paroles consolatrices à Madame dont l'attitude affaissée me faisait peine à voir... Mais cette impression de solidarité ou de servitude s'effaça vite.

* * * * *

Le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de religieux, qui m'épouvante certes, mais qui me laisse aussi--je ne sais comment exprimer cela--de l'admiration. Non, pas de l'admiration, puisque l'admiration est un sentiment moral, une exaltation spirituelle, et ce que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... C'est comme une brutale secousse, dans tout mon être physique, à la fois pénible et délicieuse, un viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est curieux, c'est particulier, sans doute, c'est peut-être horrible,--et je ne puis expliquer la cause véritable de ces sensations étranges et fortes,--mais chez moi, tout crime,--le meurtre principalement,--a des correspondances secrètes avec l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime m'empoigne comme un beau mâle...

* * * * *

Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma subitement en gaîté rigoleuse, en contentement gamin, cette grave, atroce et puissante jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement de pitié qui, tout d'abord, avait alarmé mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:

--Voici deux êtres qui vivent comme des taupes, comme des larves... Ainsi que des prisonniers volontaires, ils se sont volontairement enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... Tout ce qui fait la joie de la vie, le sourire de la maison, ils le suppriment comme du superflu. Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, le pardon de leur inutilité humaine, ils s'en gardent comme d'une saleté. Ils ne laissent rien tomber de leur parcimonieuse table sur la faim des pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la douleur des souffrants. Ils économisent même sur le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les plaindrais?... Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la justice. En les dépouillant d'une partie de leurs biens, en donnant de l'air aux trésors enfouis, les bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je regrette, c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux êtres malfaisants, totalement nus et misérables, plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, mendia vainement à leur porte, plus malades que l'abandonné qui agonise sur la route, à deux pas de ces richesses cachées et maudites.

Cette idée que mes maîtres auraient pu, un bissac sur le dos, traîner leurs guenilles lamentables et leurs pieds saignants par la détresse des chemins, tendre la main au seuil implacable du mauvais riche, m'enchanta et me mit en gaîté. Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus intense et plus haineuse, à considérer Madame, affalée près de ses caisses vides, plus morte que si elle eût été vraiment morte, car elle avait conscience de cette mort, et cette mort, on ne pouvait en concevoir une plus horrible, pour un être qui n'avait jamais rien aimé, rien que l'évaluation en argent de ces choses inévaluables que sont nos plaisirs, nos caprices, nos charités, notre amour, ce luxe divin des âmes... Cette douleur honteuse, ce crapuleux abattement, c'était aussi la revanche des humiliations, des duretés que j'avais subies, qui me venaient d'elle, à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, la jouissance délicieusement farouche. J'aurais voulu crier: «C'est bien fait... c'est bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître ces admirables et sublimes voleurs, pour les remercier, au nom de tous les gueux... et pour les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, chères figures de justice et de pitié, par quelle suite de sensations fortes et savoureuses vous m'avez fait passer!

Madame ne tarda pas à reprendre possession d'elle-même... Sa nature combattive, agressive, se réveilla soudain en toute sa violence.

--Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un ton de colère et de suprême dédain... Pourquoi es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta grosse face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu que cela va nous rendre notre argenterie? Allons... secoue-toi... démène-toi un peu... tâche de comprendre. Va chercher les gendarmes, le juge de paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas être ici depuis longtemps?... Ah! quel homme, mon Dieu!

Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. Elle l'interpella:

--Et comment se fait-il que tu n'aies rien entendu?... Ainsi, on déménage la maison... on force les portes, on brise les serrures, on éventre des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... A quoi es-tu bon, gros lourdaud?

Monsieur osa répondre:

--Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien entendu...

--Moi?... Ce n'est pas la même chose... N'est-ce pas l'affaire d'un homme?... Et puis tu m'agaces... Va-t-en.

Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, Madame, tournant sa fureur contre nous, nous apostropha:

--Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me regarder, là, comme des paquets?... Ça vous est égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise vos maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien entendu?... Comme par hasard... C'est charmant d'avoir des domestiques pareils... Vous ne pensez qu'à manger et dormir... Tas de brutes!

Elle s'adressa directement à Joseph:

--Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? Dites... pourquoi?

Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair d'une seconde. Mais il se remit vite...

--Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton le plus naturel... Mais, c'est vrai... les chiens n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par exemple!...

--Les aviez-vous lâchés?...

--Certainement que je les avais lâchés, comme tous les soirs... Ça c'est curieux!... Ah! mais, c'est curieux!... Faut croire que les voleurs connaissaient la maison... et les chiens.

--Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, d'habitude... pourquoi n'avez-vous rien entendu?