Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 26
--Les grandes dames, disait William, c'est comme les sauces des meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique... Ça vous empêcherait de coucher avec...
William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c'était, tout de même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille:
--Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d'un amant... Mais c'est plus sérieux, tout de même.
Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait toujours sur Monsieur... Avec nous, elle était, je le répète, plutôt timide...
Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William, quelquefois:
--Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour...
A quoi William, très calme, répliquait:
--Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne pas en profiter.
Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui, continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux courses grossir l'argent des bookmakers.
* * * * *
Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans... D'abord, ils allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup, c'est-à-dire qu'ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de petits bourgeois. La vérité est que Madame n'avait pas réussi dans le monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait à Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies sur le compte de l'amour.
Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le personnel s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui était supportable qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.
--Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? me disait-il souvent. Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu'il aime la campagne, lui?...
Je m'exaltais:
--Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits oiseaux!...
William ricanait:
--Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux et chez les modistes... Et les petits oiseaux? Ah! parlons-en... Ça vous empêche de dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! non... ah! non... J'en ai plein le dos, de la campagne... La campagne, ça n'est bon que pour les paysans...
Et se redressant, d'un geste noble, avec une voix fière, il concluait:
--Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un paysan, moi... je suis un sportsman...
J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois de juin avec impatience. Ah! les marguerites dans les prés, les petits sentiers, sous les feuilles qui tremblent... les nids cachés dans les touffes de lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols dans les nuits de lune... et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de capillaires et de mousses!... Et les jattes de lait fumant... et les grands chapeaux de paille... et les petits poussins... et les messes entendues dans les églises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous émeut et vous charme et vous prend le coeur, comme une de ces jolies romances qu'on chante au café-concert!...
Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux bergers, les foins qu'on fane, les oiseaux qui se poursuivent de branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver des rêves gentils... En pensant à ces choses, je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent le coeur, comme une petite pluie la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent... Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures, je composais des vers:
Petite fleur, O toi, ma soeur, Dont la senteur Fait mon bonheur...
Et toi, ruisseau, Lointain coteau, Frêle arbrisseau, Au bord de l'eau,
Que puis-je dire, Dans mon délire? Je vous admire... Et je soupire...
Amour, amour... Amour d'un jour, Et de toujours!... Amour, amour!...
Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il m'apportait l'odeur lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait de casser les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes vers. A quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et sans doute qu'il m'eût dit:
--Edgar, qui est un homme épatant... est-ce qu'il fait des vers, lui?...
Ma nature poétique n'était pas la seule cause de l'impatience où j'étais de partir pour la campagne. J'avais l'estomac détraqué par la longue misère que je venais de traverser... et, peut-être aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le Champagne et les vins d'Espagne, que William me forçait à boire. Je souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin, au sortir du lit... Dans la journée, mes jambes se brisaient; je ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau... J'avais réellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre un peu...
Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait encore s'écrouler...
Ah! merde! comme disait Madame...
* * * * *
Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et plus les scènes éclataient violentes... Après quoi, ayant vomi tout ce que leur coeur contenait d'amertumes et de colères longtemps amassées, ils se boudaient des semaines entières... Monsieur se retirait dans son cabinet où il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue, longuement étendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec frénésie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans les premiers temps, je crus, n'étant point au courant de leurs manies, qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles... Nullement, hélas!... C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une femme du monde. Ils causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide et guindée, voilà tout... On eût dit qu'ils dînaient en ville... Puis, les repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très dignes, ils remontaient chacun chez soi... Madame se remettait à ses romans, à ses tiroirs... Monsieur à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois, Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement... Et ils s'adressaient une correspondance acharnée, des _poulets_ en forme de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée de transmettre de l'un à l'autre... Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'était à mourir de rire...
Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s'étaient fâchés, sans raison apparente... Et c'étaient des sanglots, des «oh!... méchant!... oh! méchante!»... des: «c'est fini... puisque je te dis que c'est fini»... Ils s'en allaient faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d'amour...
J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots... et quand ils menaçaient de se quitter, je savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils étaient rivés l'un à l'autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble, comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.
--A quoi peuvent bien servir de telles existences?... disais-je à William.
--A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le mot juste et définitif. Pour en donner l'immédiate et matérielle preuve, il tirait de sa poche un magnifique _impérialès_, dérobé le matin même, en coupait le bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes:
--Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite Célestine... C'est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous autres... Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont heureux... Va me chercher la fine champagne...
A demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l'_Autorité_, et il disait avec une bonhomie admirable:
--Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être plus fort que les gens qu'on sert... Tout est là... Dieu sait si Cassagnac est un rude homme... Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je l'admire, ce grand bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... je ne voudrais pas servir chez lui... pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien ceci, et tâche d'en profiter. Servir chez des gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est de la duperie, mon petit loup...
Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence:
--Quand je pense qu'il est des domestiques qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer... Quelles brutes!... Quand je pense qu'il en est qui voudraient les tuer... Les tuer!... Et puis après?... Est-ce qu'on tue la vache qui nous donne du lait, et le mouton de la laine... On trait la vache... on tond le mouton... adroitement... en douceur...
Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique conservatrice.
Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d'eux, là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, le regard absent de leurs folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes paroles de douloureuse adoration:
--Ta petite bouche... tes petites mains... tes grands yeux!...
Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas pourquoi, m'attristait jusqu'aux larmes... Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante, me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître d'hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants, vides et mornes, comme des fantômes...
La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement drôle...
Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce n'est pas ce qui étouffait Madame.
--Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. C'est ainsi qu'on entre chez les femmes, sans frapper?
--Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... D'abord tu n'es pas les femmes.
--Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que je suis alors?
Monsieur arrondit la bouche--Dieu, qu'il avait l'air bête--et, très tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra:
--Mais tu es ma femme... ma petite femme... ma jolie petite femme. Il n'y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense...
Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, c'est qu'il voulait carotter de l'argent à Madame... Celle-ci, encore méfiante, répliqua:
--Si, il y a du mal...
Et elle minauda:
--Ta petite femme?... ta petite femme? Ça n'est pas si sûr que cela, que je sois ta petite femme...
--Comment... ça n'est pas si sûr que cela...
--Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, c'est si drôle...
--Je te dis que tu es ma petite femme... ma chère... ma seule petite femme... ah!
--Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le seul gros bébé à sa petite femme... na!...
Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés, caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles... Et j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient suer avec «leur petite femme, et leur gros bébé!» Ce qu'ils avaient l'air stupide tous les deux!...
Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s'assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il demanda:
--Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?
--Oui... je crois, il y a un rébus...
--L'as-tu deviné, ce rébus?
--Non, je ne l'ai pas deviné...
--Ah! ah! voyons ce rébus...
Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait dans l'étude du rébus, Madame dit, un peu sèchement:
--Robert?
--Ma chérie...
--Alors, tu ne remarques rien?
--Non... quoi?... dans ce rébus?...
Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:
--Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques rien?... D'abord, toi, tu ne remarques jamais rien...
Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté, tout rond... excessivement comique...
--Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n'aie pas remarqué... Je ne vois rien, ma parole d'honneur!...
Madame devint toute triste, et elle gémit:
--Robert, tu ne m'aimes plus...
--Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un peu fort, par exemple!...
Il se leva, brandissant le journal de modes...
--Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... En voilà une idée!... Pourquoi dis-tu cela?...
--Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si tu m'aimais encore... tu aurais remarqué une chose...
--Mais quelle chose?...
--Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...
--Quel corset?... Ah! oui... ce corset... Tiens! je ne l'avais pas remarqué, en effet... Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très joli, tu sais... ravissant...
--Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en fiches pas mal... Je suis trop stupide, aussi... Je m'éreinte à me faire belle... à trouver des choses qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du reste, que suis-je pour toi?... Rien... moins que rien!... Tu entres ici... et qu'est-ce que tu vois?... Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?... A un rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me fais... Nous ne voyons personne... nous n'allons nulle part... nous vivons comme des loups... comme des pauvres...
--Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te mets pas en colère... Voyons!... D'abord, comme des pauvres...
Il voulut s'approcher de Madame, la prendre par la taille... l'embrasser. Celle-ci s'énervait. Elle le repoussa durement:
--Non, laisse-moi... Tu m'agaces...
--Ma chérie... voyons!... ma petite femme...
--Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... ne m'approche pas... Tu es un gros égoïste... un gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi... tu es un sale type, tiens!...
--Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. Voyons... ne t'emporte pas ainsi... Eh bien, oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout de suite, ce corset... ce très joli corset... Comment ne l'ai-je pas vu, tout de suite?... Je n'y comprends rien!... Regarde-moi... souris-moi... Dieu, qu'il est joli!... et comme il te va!...
Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très vite:
--Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... Est-ce clair?... Va-t'en!
Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes d'exaspération:
--Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... Pour un corset!... Ça n'a aucun rapport... Voyons, ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est bête de se faire tant de mal pour un corset...
--Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame d'une voix de lavoir... tu m'emmerdes!... Va-t'en...
J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai sur ce mot... ravie de surprendre à nu leurs deux belles âmes... et de les forcer à s'humilier, plus tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié que je fusse là... Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute petite, toute silencieuse...
A son tour, Monsieur qui s'était longtemps contenu, s'encoléra... Il fit du journal de modes un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces contre la toilette... et il s'écria:
--Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... C'est toujours la même chose... On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un chien... Et toujours des brutalités, des grossièretés... J'en ai assez de cette vie-là... j'en ai plein le dos de ces manières de poissarde... Et veux-tu que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est ignoble, ton corset... C'est un corset de fille publique...
--Misérable!...
L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés, menaçants, elle s'avança vers Monsieur... Et telle était sa fureur que les mots ne sortaient de sa bouche qu'en éructations rauques...
--Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inouïe... Quand je l'ai ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes... affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé de la crotte... ah! il ne faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne voulaient plus t'avancer même cent sous... Tu peux les reprendre et te laver le derrière avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses aïeux... ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... Eh bien... elle n'aura plus rien de moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de valets!... Plus ça, tu entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...
Elle était effrayante... Timide, tremblant, le dos lâche, l'oeil humilié, Monsieur reculait devant ce flot d'ordures... Il gagna la porte, m'aperçut... s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir, d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...
--Maquereau... sale maquereau!...
Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout un flacon d'éther...
Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d'amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur s'absorba plus que jamais dans des patiences compliquées et dans la révision de sa collection de pipes... Et la correspondance recommença... D'abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de courir, porteuse de menaces en forme de coeur ou de cocotte, de la chambre de l'une au cabinet de l'autre... Ce que je rigolais!...
Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda, haletante:
--Célestine?... Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?... Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se tuer?...
J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita... Je crus que j'allais mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine... et m'emplissait la gorge d'inextinguibles hoquets.
Madame resta un moment interdite devant ce rire.
--Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi riez-vous ainsi?... Taisez-vous donc... Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille...
Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me lâcher... Enfin, entre deux halètements, je criai:
--Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... c'est trop bête... Oh! la la!... Oh! la la!... Que c'est bête!...
Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé...
Chien de métier!... Chienne de vie!...
* * * * *