Le Journal d'une Femme de Chambre

Chapter 25

Chapter 253,795 wordsPublic domain

Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d'hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant, galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates, m'offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches pleines... Puis m'attirant vers lui--j'étais un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi et toute défrisée--il m'assit sur ses genoux, et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il était effronté!

Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le visage d'Eugénie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je voulus reprendre une position plus convenable, n'étant pas au fait des habitudes de l'office, mais William m'enlaça plus fort, et me retint contre lui, d'une solide étreinte...

--Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit.

Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince, très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe--dix-huit ans à peine--, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate rose... C'était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs... Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.

--Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugénie.

Le petit s'excusa d'une voix traînante:

--A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course...

--Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?...

Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains appuyées à ses épaules, elle débita d'un ton dolent:

--Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur de quelque chose. Je ne veux pas que tu te mettes en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que si cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus rien... pour elle...

Puis, les narines frémissantes, le corps tout entier secoué d'un frisson:

--Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite frimousse... ta petite frimousse... Je ne veux pas que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu pas mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu sois joli de partout, quand tu viens... Et ces yeux-là... ces grands yeux polissons, petit brigand?... Ah! je parie qu'ils ont encore regardé une autre femme! Et ta bouche... ta bouche!... qu'est-ce qu'elle a fait cette bouche-là!...

Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frêles...

--Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est pas une blague... maman faisait une course... là... vrai!

Eugénie répéta, à plusieurs reprises:

--Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je ne veux pas que tu regardes les autres femmes... Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche, pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu m'aimes bien, dis?...

--Oh! oui... Pour sûr...

--Dis le encore...

--Ah! pour sûr!...

Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bégayant des mots d'amour, elle l'entraîna dans la pièce voisine.

William me dit:

--Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte gros, ce gamin... La semaine dernière, elle l'a encore habillé tout à neuf. C'est pas vous qui m'aimeriez comme ça!...

Cette scène m'avait profondément émue, et tout de suite je vouai à la pauvre Eugénie une amitié de soeur... Ce gamin ressemblait à M. Xavier... Du moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, il y avait une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh! triste, infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir où je lui donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! ta petite frimousse, ta petite bouche, tes grands yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels, la même ondulation du corps... c'était le même vice qui brillait à ses prunelles et donnait au baiser de ses lèvres quelque chose d'engourdissant, comme un poison...

Je me dégageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant:

--Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas ce soir...

--Mais tu avais promis d'être chouette avec Bibi?...

--Pas ce soir...

Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un peu le désordre de mes cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis:

--Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne pas avec vous...

Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison, dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse. Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui, d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussière sur et sous les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons et des chambres. A la place des maîtres, moi, j'aurais eu honte de vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n'osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite d'un manquement trop visible ou trop gênant, ils se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble que vous n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions qu'à répondre sur un ton où la fermeté n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien pardon à Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente...» Alors, ils n'insistaient plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré, dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité sur leurs domestiques, et plus godiches!... Vrai, on n'est pas _serins_, comme ils l'étaient...

Il faut rendre à William cette justice qu'il avait su mettre les choses sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient une certaine amitié, sachant qu'il possédait, de temps à autre, des tuyaux épatants... Cette passion qui, pour être entretenue et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements suburbains, ne s'accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire, comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie ainsi: après le déjeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il était chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des chapeaux couleur d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux reflets!... Il ne rentrait qu'à l'heure d'habiller son maître, et, le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il, d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des histoires sinistres--à les entendre, ils étaient tous pédérastes--puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient à la politique... William y était d'une intransigeance superbe et d'une terrible violence réactionnaire.

--Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars, Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit, celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à ce lapin-là, les sales canailles!...

Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine...

--Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!...

Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fête, ces braves gens...

Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète... lui dit:

--Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout à l'heure, votre tapette.

Eugénie se leva, frémissante et grondante:

--Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chérubin?... Répétez-voir un peu?... Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet enfant... Il est assez joli pour ça... il est assez joli pour tout... vous savez?

--Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, dans un rire gras... allez-donc demander ça au comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue Marb...

Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet retentissant lui coupa la parole...

A ce moment, le petit apparut derrière la porte... Eugénie courut à lui...

--Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... ne reste pas avec ces voyous-là...

Je crois tout de même que le gros cocher avait raison.

* * * * *

William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre piqueur du baron de Borgsheim. Il était fier de le connaître, l'admirait presque autant que Cassagnac. Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux grands enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il eût été dangereux d'en plaisanter et même d'en discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit, tard, William s'excusait en me disant: «J'étais avec Edgar.» Il semblait que d'être avec Edgar, cela vous constituât non seulement une excuse, mais une gloire.

--Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je le voie, ton fameux Edgar?... demandai-je un jour.

William fut scandalisé de cette idée... et il affirma, avec hauteur:

--Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar voudrait dîner avec de simples domestiques?

C'est d'Edgar que William tenait cette méthode incomparable de lustrer ses chapeaux... Une fois, aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le jeune marquis de Plérin.

--Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment obtenez-vous vos chapeaux?...

--Mes chapeaux, monsieur le marquis?... répondit Edgar, flatté, car le jeune Plérin, voleur aux courses et tricheur au jeu, était alors une des personnalités les plus fameuses du monde parisien... C'est très simple... seulement, c'est comme le gagnant, il faut le savoir... Eh bien, voici... Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre pendant un quart d'heure... Il sue, n'est-ce pas?... Et la sueur, ça contient de l'huile... Alors, avec un foulard de soie très fine, il recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec... Ensuite, le coup de fer... Mais il faut un homme propre et sain... de préférence un châtain... car les blonds sentent fort quelquefois... et toutes les sueurs ne conviennent pas... L'année dernière, j'ai donné la recette au prince de Galles...

Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait Edgar, lui serrait la main à la dérobée, celui-ci ajouta confidentiellement:

--Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, monsieur le marquis...

J'avais fini--c'est rigolo, vraiment, quand j'y pense--par me sentir flattée, moi aussi, d'une telle relation pour William... Pour moi aussi, Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et d'inaccessible, comme l'Empereur d'Allemagne... Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en fixant, d'après tout ce que me raconta William, cette physionomie plus qu'illustre: historique.

* * * * *

Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un bouge, entre deux hoquets de whisky. Tout gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la prison. Plus tard, comme il avait les difformités physiques requises et les plus crapuleux instincts, on l'a racolé pour en faire un groom... D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, à toutes les rapacités, à tous les vices des domesticités de grande maison, il est passé _lad_, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la toque écossaise, le gilet à rayures jaunes et noires, et la culotte claire, bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux des plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble à un vieux petit homme, grêle de membres, la face plissée, rouge aux pommettes, jaune aux tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux rares, ramenés au-dessus de l'oreille, en volute graisseuse. Dans une société qui se pâme aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un de moins anonyme qu'un ouvrier ou un paysan; presque un gentleman.

A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait comment il faut panser un cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles toilettes minutieuses et compliquées, différentes selon la couleur de la robe, lui conviennent; il sait le secret des lavages intimes, les polissages raffinés, les pédicurages savants, les maquillages ingénieux, par quoi valent et s'embellissent les bêtes de course, comme les bêtes d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys considérables, de célèbres entraîneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous qui sont la _crème_ de ce fumier et la _fleur_ de ce crottin... Edgar eût souhaité devenir jockey, car il suppute déjà tout ce qu'il y a de tours à jouer et d'affaires à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes sont restées maigres et arquées, son estomac s'est développé et son ventre bedonne... Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du jockey, il se décide à revêtir la livrée du cocher...

Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs anglais, italiens et français dont on parle dans le monde élégant avec émerveillement... Son nom triomphe dans les journaux de sport, même dans les échos des gazettes mondaines et littéraires. Le baron de Borgsheim, son maître actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d'une opération financière qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. Il dit: «Mon piqueur!», en se rengorgeant sur un ton de supériorité définitive, comme un collectionneur de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» Et, de fait, il a raison d'être fier, l'heureux baron, car, depuis qu'il possède Edgar, il a beaucoup gagné en illustration et en respectabilité... Edgar lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps convoités... Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les résistances mondaines contre sa race... Au club, il est question de la fameuse «victoire du baron sur l'Angleterre». Les Anglais nous, ont pris l'Égypte... mais le baron a pris Edgar aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût conquis les Indes qu'il n'eût pas été davantage acclamé... Cette admiration ne va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations corruptrices, des flirts, comme autour d'une belle femme. Quant aux journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivés à ne plus savoir exactement lequel, d'Edgar ou du baron, est l'admirable piqueur ou l'admirable financier... Tous les deux, ils les confondent dans les mutuelles gloires d'une même apothéose.

Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules aristocratiques, vous avez certainement rencontré Edgar, qui en est une des ordinaires et plus précieuses parures. C'est un homme de taille moyenne, très laid, d'une laideur comique d'Anglais, et dont le nez démesurément long a des courbes doublement royales et qui oscillent entre la courbe sémitique et la courbe bourbonienne... Les lèvres, très courtes et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, des trous noirs. Son teint s'est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, comme les majestueux cochers de l'ancien jeu, il est maintenant doué d'un embonpoint confortable et régulier, qui rembourre de graisse les exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste légèrement penché en avant, l'échine sautillante, les coudes écartés à l'angle réglementaire. Dédaigneux de suivre la mode, jaloux plutôt de l'imposer, il est vêtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues, à revers de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons de coupe anglaise, trop clairs; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros, des mouchoirs trop parfumés, des bottines trop vernies, des chapeaux trop luisants... Combien longtemps les jeunes gommeux envièrent-ils à Edgar l'insolite et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!

A huit heures le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic aussi court qu'un veston, une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar descend de son automobile, devant l'hôtel du baron. Le pansage vient de finir. Après avoir jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, il entre dans l'écurie et commence son inspection, suivi des palefreniers, inquiets et respectueux... Rien n'échappe à son oeil soupçonneux et oblique: un seau pas à sa place, une tache aux chaînes d'acier, une éraillure sur les argents et les cuivres... Et il grogne, s'emporte, menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du Champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe sa main, gantée de gants blancs, à travers la crinière des chevaux, sur l'encolure, le ventre, les jambes. A la moindre trace de salissure sur les gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot de mots orduriers, de jurons outrageants, une tempête de gestes furibonds. Ensuite, il examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le marbre des mangeoires, éprouve la litière, étudie longuement la forme, la couleur et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à son goût.

--Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du crottin de cheval de fiacre, oui... Que j'en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler, bougres de saligauds!...

Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparaît. A peine si Edgar s'aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations, d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne dit: «Monsieur le baron». C'est le baron, au contraire, qui serait tenté de dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte d'irriter Edgar, il ne reste pas longtemps, et se retire discrètement.

La revue des écuries, des remises, des selleries terminée, ses ordres donnés sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées où il fait d'abord une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, des _tipsters_ au museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots mystérieux et lui montrent des dépêches confidentielles. Le reste de la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, pour les commandes à renouveler, les commissions à toucher, et chez les marchands de chevaux où s'engagent des colloques dans le genre de celui-ci:

--Eh bien, master Edgar?

--Eh bien, master Poolny?

--J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.

--Il n'est pas à vendre...

--Cinquante livres pour vous...

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny...

--Ce n'est pas tout, master Edgar.

--Quoi encore, master Poolny?

--J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...

--Nous n'en avons pas besoin.

--Cinquante livres pour vous.

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny!

Huit jours après, Edgar a détraqué comme il convient, ni trop, ni trop peu, l'attelage bai du baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à Poolny lequel vend à Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre, pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai qu'il revendra, peut-être, deux ans après, au baron.

A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, pour déjeuner, dans son appartement de la rue Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée écrasé de peluches brodées, aux tons fracassants, orné sur les murs de lithographies anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits variés du prince de Galles, dont un avec une dédicace. Et ce sont des cannes, des whips, des fouets de chasse, des étriers, des mors, des trompes de mail, arrangés en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons dorés, se dresse le buste énorme de la reine Victoria, en terre cuite polychrome et loyaliste. Libre de soucis, étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors, toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe hippique, et il possède trois chevaux, à l'entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chôment pas, et les petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de la rue Euler, où elles savent que, dans les moments de dèche, il y aura toujours, pour elles, un thé servi et cinq louis prêts.

Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, au Cirque, à l'Olympia, très correct sous son frac à revers de soie, Edgar se rend chez l'_Ancien_, et il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs de cochers...

Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il concluait, émerveillé:

--Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que c'est un homme, celui-là!...

Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde parisien; c'est-à-dire que Monsieur était noble et sans le sou, et qu'on ne savait pas exactement d'où sortait Madame. Bien des histoires, toutes plus pénibles les unes que les autres, couraient sur ses origines. William, très au courant des potins de la haute société, prétendait que Madame était la fille d'un ancien cocher et d'une ancienne femme de chambre, lesquels, à force de grattes et de mauvaise conduite, réunirent un petit capital, s'établirent usuriers en un quartier perdu de Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de l'argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse fortune. Des veinards, quoi!...

Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance et sa très jolie figure, avait de drôles de manières, des habitudes canailles qui me désobligeaient fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard aux choux, la sale... et, comme les cochers de fiacre, son régal était de verser du vin rouge dans son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, dans ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait jusqu'à crier: «Merde!» En ces moments-là, la colère remuait, au fond de son être mal nettoyé par un trop récent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait monter à ses lèvres, ainsi qu'une malpropre écume, des mots... ah! des mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d'avoir prononcés... Mais voilà... on ne s'imagine pas combien il y a de femmes, avec des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des robes de trois mille francs, qui, chez elles, sont grossières de langage, ordurières de gestes, et dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies pierreuses!...