Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 24
J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je rentrai dans l'antichambre, l'âme toute vague... Oh, cette antichambre si triste, si obscure, toujours la même!... Ces filles étalées, écrasées sur les banquettes... ce marché de viande humaine, promise aux voracités bourgeoises... ce flux de saletés et ce reflux de misères qui vous ramènent là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement ballottés...
--Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je désire des choses... des choses... des choses... quand je les crois irréalisables, et, sitôt qu'elles doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des formes précises... je n'en veux plus...
Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y avait aussi un désir gamin d'humilier un peu Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, en flagrant délit de proxénétisme...
Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, pour moi, toutes les séductions de l'inconnu, toutes les attirances d'un inaccessible idéal... Et je me plus à évoquer son image... un vieillard propret, avec des mains molles, un joli sourire dans sa face rose et rasée, et gai, et généreux, et bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque que M. Rabour, se laissant conduire par moi, comme un petit chien...
--Venez ici... Allons, venez ici...
Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon regard de soumission.
--Faites le beau, maintenant...
Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son derrière, et les pattes de devant battant l'air...
--Oh! le bon toutou!
Je lui donnais du sucre... je caressais son échine soyeuse. Il ne me dégoûtait plus... et je songeais encore:
--Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... un beau jardin... une belle maison... de l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré, avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... Et ne jamais savoir ce que je veux... et ne jamais vouloir ce que je désire!... Je me suis donnée à bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante--pire que cela--le dégoût de l'homme, quand l'homme est loin de moi. Quand il est près de moi, je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule malade... et je suis capable de toutes les folies. Je n'ai de résistance que contre les choses qui ne doivent pas arriver et les hommes que je ne connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai jamais heureuse...
L'antichambre m'accablait... Il me venait de cette obscurité, de ce jour blafard, de ces créatures étalées, des idées de plus en plus lugubres... Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait au-dessus de moi... Sans attendre la fermeture du bureau, je partis le coeur gros, la gorge serrée... Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant à la rampe, il montait lentement, péniblement les marches... Nous nous regardâmes une seconde. Il ne me dit rien... moi non plus, je ne trouvai aucune parole... mais nos regards avaient tout dit... Ah! lui, aussi, n'était pas heureux... Je l'écoutai, un instant, monter les marches... puis je dégringolai l'escalier... Pauvre petit bougre!
* * * * *
Dans la rue je restai un moment étourdie... Je cherchai des yeux les recruteuses d'amour... le dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca Ranvet, Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à elle, je me serais livrée à elle... Aucune n'était là... Des gens passaient, affairés, indifférents, qui ne faisaient point attention à ma détresse... Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où j'achetai une bouteille d'eau-de-vie, et, après avoir flâné, toujours hébétée, la tête lourde, je rentrai à mon hôtel...
Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à ma porte. Je m'étais allongée, sur le lit, à moitié nue, stupéfiée par la boisson.
--Qui est là? criai-je.
--C'est moi...
--Qui toi?
--Le garçon...
Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux défaits et tombant sur mon épaule, et j'ouvris la porte:
--Que veux-tu?...
Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à cheveux roux, que j'avais plusieurs fois rencontré dans les escaliers... et qui me regardait toujours, avec d'étranges regards.
--Que veux-tu? répétai-je...
Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant entre ses gros doigts le bas de son tablier bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:
--Mam'zelle... je...
Il considérait d'un air de morne désir, mes seins, mon ventre presque nu, ma chemise que la courbe des hanches arrêtait...
--Allons, entre... espèce de brute... criai-je tout à coup.
Et, le poussant dans ma chambre, je refermai la porte, violemment, sur nous deux...
Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, ivres et vautrés sur le lit... dans quel état, mon Dieu!...
Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son nom!
* * * * *
Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement de Mme Paulhat-Durand sans donner un souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. C'était un jardinier veuf depuis quatre mois et qui venait chercher une place. Parmi tant de figures lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une aussi triste que la sienne et qui semblât plus accablée par la vie. Sa femme était morte d'une fausse couche--d'une fausse couche?--la veille du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, enfin, entré dans une propriété, elle comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il n'avait rien trouvé, depuis ce grand malheur; il n'avait même rien cherché... Et ce qui lui restait de petites économies avait vite fondu dans ce chômage. Quoiqu'il fût très défiant, j'étais parvenue à l'apprivoiser un peu... Je mets sous forme de récit impersonnel le drame si simple, si poignant qu'il me conta, un jour que, très émue par son infortune, je lui avais marqué plus d'intérêt et plus de pitié. Le voici.
* * * * *
Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, les serres et, à l'entrée du parc, la maison du jardinier, somptueusement vêtue de lierres, de bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme en attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se parler, vers la pelouse où la comtesse suivait, d'un regard d'amour, ses trois enfants qui, chevelures blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses, jouaient dans l'herbe, sous la surveillance de la gouvernante. A vingt pas, ils s'arrêtèrent respectueusement, l'homme la tête découverte, sa casquette à la main, la femme, timide sous son chapeau de paille noire, gênée dans son caraco de laine sombre, tortillant, pour se donner une contenance, la chaînette d'un petit sac de cuir. Très loin, le parc déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, ses pelouses onduleuses.
--Voyons... approchez... dit la comtesse avec une encourageante bonté.
L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée de soleil, de grosses mains noueuses, couleur de terre, le bout des doigts déformé et luisant par le frottement continu des outils. La femme était un peu pâle, d'une pâleur grise sous les taches de rousseur qui lui éclaboussaient le visage... un peu gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever les yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait l'examiner indiscrètement, l'accabler de questions torturantes, lui retourner l'âme et la chair, comme les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce joli tableau des trois babies jouant dans l'herbe, avec des manières contenues et des grâces étudiées déjà...
Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et tous les deux, d'un geste mécanique et simultané, ils se croisèrent les mains, sur le ventre.
--Eh bien?... demanda la comtesse... vous avez tout visité?
--Madame la comtesse est bien bonne... répondit l'homme... C'est très grand... c'est très beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par exemple, il y a du travail...
--Et je suis très exigeante, je vous préviens, très juste... mais très exigeante. J'aime que tout soit tenu dans la perfection... Et des fleurs... des fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs, vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... C'est suffisant...
--Oh! répliqua l'homme... le travail ne me gêne pas. Tant plus il y en a, tant plus je suis content. J'aime mon métier... et je le connais... arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce qui est des fleurs... avec de bons bras... du goût, de l'eau... un bon paillis... et, sauf votre respect, madame la comtesse... beaucoup de fumier et d'engrais, on a ce qu'on veut...
Après une pause, il continua:
--Ma femme aussi est bien active... bien adroite... et elle a de l'administration... Elle n'a pas l'air fort, à la voir... mais elle est courageuse, jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme personne... Là, d'où nous venons, il y avait trois vaches... et deux cents poules... Ainsi!
La comtesse fit un signe de tête approbateur.
--Le logement vous plaît?
--Le logement aussi est très beau... C'est quasiment trop grand pour de petites gens comme nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour le meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, bien sûr... Et puis, c'est loin du château... Faut ça... Les maîtres n'aiment pas quand les jardiniers sont trop près... Et nous, on craint de gêner... De cette façon on est chacun chez soi... Ça vaut mieux pour tout le monde... Seulement...
L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, devant ce qu'il avait à dire...
--Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, après un silence qui augmenta la gêne de l'homme.
Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna entre ses gros doigts, pesa davantage sur le sol, et, s'enhardissant:
--Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à madame la comtesse que les gages n'étaient pas assez forts pour la place. C'est trop court... Avec la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas arriver... Madame la comtesse devrait donner un peu plus...
--Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, chauffé, éclairé... que vous avez les légumes et les fruits... que je donne une douzaine d'oeufs par semaine et un litre de lait par jour... C'est énorme...
--Ah! madame la comtesse donne le lait et les oeufs?... Et elle éclaire?
Et, comme pour lui demander conseil, il regardait sa femme, tout en murmurant:
--Dame!... c'est quelque chose... On ne peut pas dire le contraire... ça n'est pas mauvais...
La femme balbutia:
--Pour sûr... ça aide un peu...
Puis, tremblante et embarrassée:
--Madame la comtesse donne aussi, sans doute, des étrennes au mois de janvier et à la Saint-Fiacre?
--Non, rien...
--C'est l'habitude, pourtant...
--Ça n'est pas la mienne...
A son tour, l'homme s'enquit:
--Et pour les belettes..., les fouines..., les putois?
--Rien, non plus... je vous laisse la peau!...
Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y avait plus à insister... Et, tout à coup:
--Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, que je défends au jardinier de vendre ou de donner à quiconque des légumes. Je sais bien qu'il faut en faire trop pour en avoir assez... et que les trois quarts se perdent. Tant pis!... J'entends qu'en les laisse se perdre...
--Bien sûr... comme partout, quoi!...
--Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous mariés?
--Depuis six ans... répondit la femme.
--Vous n'avez pas d'enfants?
--Nous avions une petite fille... Elle est morte!
--Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva négligemment la comtesse... Mais vous êtes jeunes tous les deux... vous pouvez en avoir encore?
--On ne le souhaite guère, allez, madame la comtesse... Mais dame! on attrape ça plus facilement que cent écus de rente...
Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:
--Je dois encore vous prévenir que je ne veux pas, absolument pas d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais forcée de vous renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... Cela crie, cela est partout, cela dévaste tout... cela fait peur aux chevaux et donne des épidémies... Non, non... pour rien au monde, je ne tolérerais un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà prévenus... Arrangez-vous... prenez vos précautions...
A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, vint se réfugier en criant et se cacher dans la robe de sa mère... Celle-ci le prit dans ses bras, le berça avec des paroles gentilles, le câlina, l'embrassa tendrement, et le renvoya apaisé, souriant, avec les deux autres... La femme se sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut qu'elle n'aurait pas la force de retenir ses larmes... Il n'y avait donc de joie, de tendresse, d'amour, de maternité que pour les riches?... Les enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... Elle les détesta d'une haine sauvage, elle eût voulu les injurier, les battre, les tuer... injurier et battre aussi cette femme insolente et cruelle, cette mère égoïste qui venait de prononcer des paroles abominables, des paroles qui condamnaient à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité future, dans son ventre de pauvresse... Mais elle se contint, et elle dit simplement, sur un nouvel avertissement, plus autoritaire que les autres:
--On fera attention, madame la comtesse... on tâchera...
--C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... C'est un principe chez moi... un principe avec lequel je ne transigerai jamais...
Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante dans la voix:
--D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas riche... mieux vaut ne pas avoir d'enfants...
L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, conclut:
--Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse parle bien...
Mais une haine était en lui. La lueur sombre et farouche, qui passa comme un éclair dans ses yeux, démentait la servilité forcée de ces dernières paroles... La comtesse ne vit point briller cette lueur de meurtre, car, instinctivement, elle avait le regard fixé sur le ventre de la femme, qu'elle venait de condamner à la stérilité ou à l'infanticide.
Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, détailla minutieusement les services qu'elle attendait de ses nouveaux jardiniers, et, comme elle les congédiait d'un hautain sourire, elle dit sur un ton qui n'admettait pas de réplique:
--Je pense que vous avez des sentiments religieux... Ici, tout le monde va, le dimanche, à la messe et fait ses Pâques... J'y tiens absolument....
Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, très sombres. La route était poudreuse, la chaleur lourde et la pauvre femme marchait péniblement, tirait la jambe. Comme elle étouffait un peu, elle s'arrêta, posa son sac à terre et délaça son corset.
--Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées d'air...
Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, s'enfla, accusa la rondeur caractéristique, la tare de la maternité, le crime... Ils continuèrent leur chemin.
A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent dans une auberge et se firent servir un litre de vin.
--Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? demanda la femme.
L'homme répondit:
--Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, comme les trois autres...
--Aujourd'hui ou demain, va!...
Alors l'homme murmura entre ses dents:
--Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès ce soir, chez la mère Hurlot... elle a des herbes!
Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, dans ses larmes:
--Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte malheur!
L'homme tapa sur la table, et il cria:
--Faut donc crever... nom de Dieu!...
Le malheur vint. Quatre jours après, la femme eut une fausse couche--une fausse couche?--et mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.
Et quand l'homme eut terminé son récit, il me dit:
--Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus d'enfant, plus rien. J'ai bien songé à me venger... oui, j'ai songé longtemps à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je ne suis pas méchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais étranglés avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas osé... Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lâche... on n'a de courage que pour souffrir!
XVI
24 novembre.
Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph n'ignore point qu'avant de nous être distribuées les lettres passent par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'écrive soit méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources dans l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de me donner de ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne suis pas sans inquiétudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg?... Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne la fièvre.
Ici, rien, sinon moins d'événements toujours et plus de silence encore. C'est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour, ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois très peu et seulement quand j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu'on l'avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse et de son immoralité.--Ne serait-ce pas lui qui a violé la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville, adjudicataire du marché, employé chez l'huissier, il est depuis quatre ans sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes ecclésiastiques... Bien sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son ami?... N'est-il pas plutôt son complice?
Madame a la migraine... Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de pénétrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en sortait, la face très rouge, la culotte encore toute déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir, Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de l'amour pour jamais...
Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie, des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal: une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite... Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront plus de la famille.
Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans un grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste de mercière qui mène le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez elle. C'était fort brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, ç'a été un éclat de rire général. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait: «Tout se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité de Rose, car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a malheureusement rien à dire.
Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse j'attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de la destinée!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été autant écoeurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour, je m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'étrange sentiment, qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de sottises et de vilenies que je vois s'élargir de plus en plus autour de moi... Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou ne change pas d'idée sur moi, ma résolution est prise; je ne veux plus rester ici... Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je serai enfin fixée sur mon avenir.
Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d'anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même, j'ai rencontrées sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la pensée, elles ne me font pas l'effet d'être réellement vivantes. Elles ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont même plus des fantômes, ce n'est plus que de la poussière, de la cendre... de la mort..
* * * * *
Ah! par exemple, c'était une fameuse maison celle où, quelques jours après avoir refusé d'aller chez le vieux monsieur de province, je fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité des décors... Du luxe et plus encore de coulage... Un simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu, parfaitement vu, à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j'avais souvent encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de solitude ou de crapule...
J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps, dans cette place. En un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une gaieté folle et trépidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'était pas nombreux, mais de choix: une cuisinière, un valet de chambre, un vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé l'écurie et se servant de voitures de grande remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne.
--Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici.
Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de clés. Il avait les clés de la cave; il avait les clés de tout. C'était l'homme de confiance de la maison...
--Vous me les prêterez, dites? demandai-je, en manière de rigolade.
Il répondit, en me décochant un regard tendre:
--Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il faudra être chouette avec Bibi...
Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il s'appelait William... Quel joli nom!...