Le Journal d'une Femme de Chambre

Chapter 23

Chapter 233,747 wordsPublic domain

Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était une maladresse. Elle ne pouvait faire un pas sans se heurter à quelque chose; ses mains laissaient toujours retomber l'objet saisi; ses bras accrochaient les meubles et fauchaient tout ce qu'il y avait dessus... Elle vous marchait sur les pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes dans la poitrine. Puis, elle s'excusait d'une voix rude, sourde, d'une voix qui vous soufflait au visage une odeur empestée, une odeur de cadavre... Dès qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était aussitôt parmi nous, comme une sorte de plainte irritée qui, vite, se changeait en récriminations insultantes et s'achevait en grognements. La misérable créature traversait la pièce sous les huées, roulait sur ses courtes jambes, renvoyée de l'une à l'autre comme une balle, allait s'asseoir dans le fond, sur la banquette. Et chacune affectait de se reculer, avec des gestes de significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient d'une levée de mouchoirs... Alors, dans l'espace vide, instantanément formé, derrière ce cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et maudite, sans une plainte, sans une révolte, sans même avoir l'air de comprendre que ce mépris s'adressât à elle.

Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour faire comme les autres, à ces jeux féroces, je ne pouvais me défendre, envers la petite bretonne, d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était là un être prédestiné au malheur, un de ces êtres qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent, seront éternellement repoussés des hommes, et aussi des bêtes, car il y a une certaine somme de laideur, une certaine forme d'infirmités que les bêtes elles-mêmes ne tolèrent pas.

Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai d'elle, et lui demandai:

--Comment vous appelez-vous?...

--Louise Randon...

--Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous aussi, vous êtes bretonne?

Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler, et craignant une insulte ou une farce, elle ne répondit pas tout de suite... Elle enfouit son pouce dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai ma question:

--De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?

Alors, elle me regarda et, voyant sans doute que mes yeux n'étaient pas méchants, elle se décida à répondre:

--Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de Lannion.

Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. Ce n'était pas une voix, c'était quelque chose de rauque et de brisé, comme un hoquet... quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... Ma pitié s'en allait avec cette voix... Pourtant, je poursuivis:

--Vous avez encore vos parents?

--Oui... mon père... ma mère... deux frères... quatre soeurs... Je suis l'aînée...

--Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...

--Il est maréchal ferrant.

--Vous êtes pauvre?

--Mon père a trois champs, trois maisons, trois batteuses...

--Alors, il est riche?...

--Bien sûr... il est riche... Il cultive ses champs... il loue ses maisons... avec ses batteuses il va, dans la campagne, battre le blé des paysans... et c'est mon frère qui ferre les chevaux...

--Et vos soeurs?

--Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... et des robes bien brodées.

--Et vous?

--Moi, je n'ai rien...

Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle de cette voix...

--Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.

--Parce que...

--Pourquoi avez-vous quitté le pays?

--Parce que...

--Vous n'étiez pas heureuse?...

Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait et roulait les mots... comme sur des cailloux:

--Mon père me battait... ma mère me battait.. mes soeurs me battaient... tout le monde me battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui ai élevé mes soeurs...

--Pourquoi vous battait-on?

--Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes les familles, il y en a toujours une qui est battue... parce que... voilà... on ne sait pas...

Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait confiance...

--Et vous... me dit-elle... est-ce que vos parents ne vous battaient pas?...

--Oh! si...

--Bien sûr... C'est comme ça...

Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses deux mains, aux ongles rognés, à plat, sur ses cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les rires, les querelles, les plaintes empêchaient les autres d'entendre notre conversation...

--Mais comment êtes-vous venue, à Paris? demandai-je après un silence.

--L'année dernière... conta Louise... il y avait à Saint-Michel-en-Grève une dame de Paris qui prenait les bains de mer avec ses enfants... Je me suis proposée chez elle... parce qu'elle avait renvoyé sa domestique qui la volait. Et puis... elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son père... un vieux, infirme, qui était paralysé des jambes...

--Et vous n'êtes pas restée dans votre place?... A Paris, ce n'est plus la même chose...

--Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien restée, ça n'est pas ça... Seulement, on ne s'est pas arrangé...

Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement. Je vis dans son regard briller une lueur d'orgueil. Et son corps se redressait, se transfigurait presque.

--On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le vieux voulait me faire des saletés...

Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. Était-ce possible? Un désir, même le désir d'un ignoble et infâme vieillard, était allé vers elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette ironie monstrueuse de la nature... Un baiser avait voulu se poser sur ces dents cariées, se mêler à ce souffle de pourriture... Ah! quelle ordure est-ce donc que les hommes?... Quelle folie effrayante est-ce donc que l'amour.... Je regardai Louise... Mais la flamme de ses yeux s'était éteinte.... Ses prunelles avaient repris leur aspect mort de tache grise.

--Il y a longtemps de ça?... demandai-je...

--Trois mois...

--Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de place?

--Personne ne veut plus de moi... Je ne sais pas pourquoi... Quand j'entre dans le bureau, toutes les dames crient, en me voyant: «Non, non... je ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur moi, pour sûr... Car enfin, je ne suis pas laide... je suis très forte... je connais le service... et j'ai de la bonne volonté. Si je suis trop petite, ce n'est pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur moi...

--Comment vivez-vous?

--Chez le logeur; je fais toutes les chambres, et je ravaude le linge... On me donne une paillasse dans une soupente et, le matin, un repas...

Il y en avait donc de plus malheureuses que moi!... Cette pensée égoïste ramena dans mon coeur la pitié évanouie.

--Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une voix que j'essayai de rendre attendrie et convaincante... C'est très difficile, les places à Paris... Il faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... A votre place, moi, je retournerais au pays...

Mais Louise s'effraya:

--Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne veux pas rentrer au pays... On dirait que je n'ai pas réussi... que personne n'a voulu de moi... on se moquerait trop... Non... non... c'est impossible... j'aimerais mieux mourir!...

A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. La voix aigre de Mme Paulhat-Durand appela:

--Mademoiselle Louise Randon!

--C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda Louise, effarée et tremblante...

--Mais oui... c'est vous... Allez vite... et tâchez de réussir, cette fois....

Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec ses coudes écartés, un renfoncement, me marcha sur les pieds, heurta la table, et roulant sur ses jambes trop courtes, poursuivie par les huées, elle disparut.

Je montai sur la banquette, et poussai le vasistas, pour voir la scène qui allait se passer là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne me parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me glaçait l'âme, chaque fois que j'y entrais. Oh! ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; ce grand registre étalé, comme une carcasse de bête fendue, sur la table qu'un tapis de reps, bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de M. Louis avaient laissé, sur le bois noirci, des places plus claires et luisantes... et le buffet dans le fond, qui montrait des verreries foraines, des vaisselles d'héritage... Et sur la cheminée, entre deux lampes débronzées, entre des photographies pâlies, cette agaçante pendule, qui rendait les heures plus longues, avec son tic-tac énervant... et cette cage, en forme de dôme, où deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes malades... Et ce cartonnier aux cases d'acajou, éraflées par des ongles cupides... Mais je n'étais pas là en observation pour inventorier cette pièce, que je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur lugubre, si tragique, malgré son effacement bourgeois, que, bien des fois, mon imagination affolée le transformait en un funèbre étal de viande humaine... Non... je voulais voir Louise Randon aux prises avec les trafiquants d'esclaves...

Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, immobile, les bras pendants. Une ombre dure brouillait, comme une opaque voilette, la laideur de son visage et tassait, ramassait davantage la courte, massive difformité de son corps... Une lumière dure allumait les basses mèches de ses cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de la poitrine, se perdait dans les plis noirs de sa jupe déplorable... Une vieille dame l'examinait. Assise sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame, je ne voyais que son chapeau noir, ridiculement emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure se retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe noire, qui faisait des ronds sur le tapis... Je voyais, surtout, posée sur un de ses genoux, sa main gantée de filoselle noire, une main noueuse d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, et dont les doigts sortaient, rentraient, crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur une proie vivante... Debout, près de la table, très droite, très digne, Mme Paulhat-Durand attendait.

Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces trois êtres vulgaires, en ce vulgaire décor...Il n'y a, semble-t-il, dans ce fait banal, ni de quoi s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me parut, à moi, un drame énorme, ces trois personnes qui étaient là, silencieuses et se regardant... J'eus la sensation que j'assistais à une tragédie sociale, terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... J'avais la gorge sèche. Mon coeur battit violemment.

--Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout à coup la vieille dame... ne restez pas là... Je ne vous vois pas bien... Allez dans le fond de la pièce, que je vous voie mieux...

Et elle s'écria d'une voix étonnée:

--Mon Dieu!... que vous êtes petite!...

Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise, et me montrait, maintenant, son profil. Je m'attendais à voir un nez crochu, de longues dents dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier. Pas du tout, son visage était calme, plutôt aimable Au vrai, ses yeux n'exprimaient rien, ni méchanceté, ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière, retirée des affaires... Les commerçants ont ce talent de se composer des physionomies spéciales, où rien ne transparaît de leur nature intérieure. A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier et que l'habitude des gains injustes et rapides développe les instincts bas, les ambitions féroces, l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui pourrait rendre les clients méfiants, se cache dans les intimités de l'être, ou se réfugie sur des surfaces corporelles, ordinairement dépourvues de tout caractère expressif. Chez cette vieille dame, la dureté de son âme invisible à ses prunelles, à sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus de sa molle figure, éclatait réellement à la nuque. Sa nuque était son vrai visage, et ce visage était terrible.

Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait gagné le fond de la pièce. Le désir de plaire la rendait véritablement monstrueuse, lui donnait une attitude décourageante. A peine se fut-elle placée dans la lumière que la dame s'écria:

--Oh! comme vous êtes laide, ma petite!

Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:

--Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre des créatures aussi laides que cette petite?...

Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand répondit:

--Sans doute, ce n'est pas une beauté... mais Mademoiselle est très honnête...

--C'est possible... répliqua la vieille dame... Mais elle est trop laide... Une telle laideur, c'est tout ce qu'il y a de plus désobligeant... Quoi?... Qu'avez-vous dit?

Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle avait seulement un peu rougi, et baissait la tête. Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux ternes. Je crus qu'elle allait pleurer.

--Enfin... nous allons voir ça... reprit la dame dont les doigts, en ce moment, furieusement agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des mouvements de bête cruelle.

Elle interrogea Louise sur sa famille, les places qu'elle avait faites, ses capacités en cuisine en ménage, en couture... Louise répondait par des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!», saccadés et rauques... L'interrogatoire, méticuleux, méchant, criminel, dura vingt minutes.

--Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus clair de votre histoire c'est que vous ne savez rien faire... Il faudra que je vous apprenne tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne me serez d'aucune utilité... Et puis, laide comme vous êtes, ça n'est pas engageant... Cette entaille sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?

--Non, Madame... je l'ai toujours eue...

--Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce que vous voulez gagner?

--Trente francs!... blanchie... et le vin.. prononça Louise, d'une voix résolue...

La vieille bondit:

--Trente francs!... Mais vous ne vous êtes donc jamais regardée?... C'est insensé!... Comment?... personne ne veut de vous... personne jamais ne voudra de vous?--si je vous prends, moi, c'est parce que suis bonne... c'est parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!--et vous me demandez trente francs!... Eh bien, vous en avez de l'audace, ma petite... C'est, sans doute, vos camarades qui vous conseillent si mal... Vous avez tort de les écouter...

--Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. Elles se montent la tête, toutes ensemble..

--Alors!... offrit la vieille, conciliante... je vous donnerai quinze francs... Et vous paierez votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne veux pas profiter de votre laideur et votre détresse.

Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:

--Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion unique et que vous ne retrouverez plus... Je ne suis pas comme les autres, moi... je suis seule... je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma famille, c'est ma domestique... Qu'est-ce que je lui demande à ma domestique?... De m'aimer un peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, mange avec moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, allez... Et puis, quand je mourrai--je suis très vieille et souvent malade--quand je mourrai, bien sûr que je n'oublierai pas celle qui m'aura été dévouée, qui m'aura bien servie... bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop laide... Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre laideur, à votre figure... Il y en a de jolies qui sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, c'est certain!... La laideur, c'est quelquefois une garantie de moralité, dans une maison... Vous n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce pas?... Vous voyez que je sais vous rendre justice... Dans ces conditions-là, et bonne comme je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais c'est une fortune... mieux qu'une fortune... une famille!...

Louise était ébranlée. Certainement, les paroles de la vieille faisaient chanter des espoirs inconnus dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui montrait des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... Et la vie en commun, avec cette bonne maîtresse, la table partagée... des sorties fréquentes dans les squares et les bois suburbains, tout cela l'émerveillait... Tout cela lui faisait peur aussi, car des doutes, une invincible et originelle méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement de ces promesses... Elle ne savait que dire, que faire... à quoi se résoudre... J'avais envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» Ah! je la voyais, moi, cette existence de recluse, ces travaux épuisants, ces reproches aigres, la nourriture disputée, les os écharnés et les viandes gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, torturante exploitation d'un pauvre être sans défense. «Non, n'écoute plus, va-t-en!...» Mais ce cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:

--Approchez-vous un peu, ma petite... commanda la vieille... On dirait que vous avez peur de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi... approchez-vous... Comme c'est curieux... il me semble que vous êtes déjà moins laide... Déjà je m'habitue à votre visage...

Louise s'approcha lentement, les membres raidis, diligente à ne heurter aucune chaise, aucun meuble... s'efforçant de marcher avec élégance, la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près de la vieille que celle-ci la repoussa avec une grimace.

--Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi sentez-vous mauvais, comme ça?... vous avez donc de la pourriture dans le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas croire... Jamais quelqu'un n'a senti, comme vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le nez... dans l'estomac, peut-être?...

Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:

--Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle... Voilà son grand défaut... C'est ce qui l'empêche de trouver une place.

La vieille continua de gémir...

--Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... Mais vous allez empester toute ma maison... vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah! mais!... cela change nos conditions... Et moi qui avais, déjà, de la sympathie pour vous!... Non, non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas possible... ce n'est plus possible!...

Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin d'elle l'air putride, répétant:

--Non, vraiment, ce n'est plus possible!...

--Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... faites un effort... Je suis sûre que cette malheureuse fille vous en sera toujours reconnaissante...

--Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce n'est pas la reconnaissance qui la guérira de cette infirmité effroyable... Enfin... soit!... Par exemple, je ne puis plus lui donner que dix francs... Dix francs, seulement!... C'est à prendre ou à laisser...

Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes, suffoqua:

--Non... je ne veux pas... je ne veux pas... je ne veux pas...

--Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement Mme Paulhat-Durand... Vous allez accepter cette place... ou bien je ne me charge plus de vous, jamais... Vous pourrez aller demander des places dans les autres bureaux... J'en ai assez, à la fin... Et vous faites du tort à ma maison...

--C'est évident! insista la vieille... Et ces dix francs, vous devriez m'en remercier... C'est par pitié, par charité que je vous les offre... Comment ne comprenez-vous pas que c'est une bonne oeuvre... dont je me repentirai, sans doute, comme des autres?...

Elle s'adressa à la placeuse:

--Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... je ne peux pas voir souffrir les gens... je suis bête comme tout devant les infortunes... Et ce n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce pas?... Allons, ma petite, je vous emmène...

Sur ces mots, une crampe me força de descendre de mon observatoire... Je n'ai jamais revu Louise...

* * * * *

Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit entrer cérémonieusement dans le bureau, et, après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, elle me dit:

--Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... très bonne place pour vous... Seulement, il faudrait aller en province... oh! pas très loin...

--En province?... Je n'y cours pas, vous savez...

La placeuse insista:

--On ne connaît pas la province... il y a d'excellentes places, en province...

--Oh! d'excellentes places... En voilà une blague! rectifiai-je... D'abord il n'y a pas de bonnes places, nulle part...

Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. Jamais je ne l'avais vue sourire ainsi:

--Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... Il n'y a pas de mauvaises places...

--Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de mauvais maîtres...

--Non... que de mauvais domestiques... Voyons... Je vous donne des maisons, tout ce qu'il y a de _meilleur_, ce n'est pas de ma faute si vous n'y restez point...

Elle me regarda avec presque de l'amitié:

--D'autant que vous êtes très intelligente... Vous représentez... vous avez une jolie figure... une jolie taille... des mains charmantes, pas du tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont pas dans vos poches... Il pourrait vous arriver des choses heureuses... On ne sait pas toutes les choses heureuses qui pourraient vous arriver... avec de la conduite...

--Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...

--Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle ça de la conduite...

Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de dignité tombait... Je n'avais plus devant moi que l'ancienne femme de chambre, experte à toutes les canailleries... En ce moment, elle avait des yeux cochons, des gestes gras et mous, ce lapement en quelque sorte rituel de la bouche, qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé aux lèvres de «Madame Rebecca Ranvet, Modes»... Elle répéta:

--Moi, j'appelle ça de la conduite.

--Ça, quoi? fis-je.

--Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas une débutante et vous connaissez la vie... On peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de Paris... très riche... oui, enfin, assez riche... Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des places très délicates... très recherchées... d'un grand profit... Il y a là un avenir certain, pour une femme comme vous, intelligente comme vous, gentille comme vous... et qui aurait, je le répète, de la conduite...

C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais bâti de merveilleux avenirs sur la toquade d'un vieux... et ce paradis rêvé était là, devant moi, qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable ironie de la vie... par une contradiction imbécile et dont je ne puis comprendre la cause, ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, enfin... je le refusai net.

--Un vieux polisson... oh non!... je sors d'en prendre... Et ils me dégoûtent trop les hommes, les vieux, les jeunes, et tous...

Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, interdite... Elle ne s'attendait pas à cette sortie... Retrouvant son air digne, austère, qui mettait tant de distance entre la bourgeoise correcte qu'elle voulait être et la fille bohème que je suis, elle dit:

--Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous donc?... pour qui me prenez-vous donc?... qu'imaginez-vous donc?

--Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète que les hommes, j'en ai plein le dos... voilà!

--Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce monsieur, Mademoiselle, est un homme très respectable... Il est membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul... Il a été député royaliste, Mademoiselle...

J'éclatai de rire:

--Oui... oui... allez toujours!... Je les connais vos Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints du diable... et tous les députés... Non, merci!...

Brusquement, sans transition:

--Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? demandai-je... Ma foi... un de plus... un de moins... ça n'est pas une affaire, après tout...

Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. Elle déclara d'une voix ferme:

--Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la femme sérieuse, la personne de confiance qu'il faut à ce monsieur. Je vous croyais plus convenable... Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..