Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 22
A nous voir ainsi affalés sur les banquettes, veules, le corps tassé, les jambes écartées, songeuses, stupides ou bavardes... à entendre les successifs appels de la patronne. «Mademoiselle Victoire!... Mademoiselle Irène!... Mademoiselle Zulma!...» il me semblait, parfois, que nous étions en maison et que nous attendions le miché. Cela me parut drôle, ou triste, je ne sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune, immédiatement, conta ce qu'elle savait de précis et de merveilleux sur ces sortes d'établissements... Une grosse bouffie, qui épluchait une orange, exprima:
--Bien sûr que cela vaudrait mieux... On boulotte tout le temps, là dedans... Et du champagne, vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises avec des étoiles d'argent... et pas de corset!
Une grande sèche, très noire de cheveux, les lèvres velues, et qui semblait très sale, dit:
--Et puis... ça doit être moins fatigant... Parce que, moi, dans la même journée, quand j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur... avec le concierge... avec le valet de chambre du premier... avec le garçon boucher... avec le garçon épicier... avec le facteur du chemin de fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis avec d'autres encore... eh bien, vous savez... j'en ai mon lot!...
--Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.
--Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges... Ah! malheur!... répliqua la grande noire, en haussant ses épaules pointues.
Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...
Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma soeur Louise enfermée sans doute dans une de ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être, tranquille au moins, en tout cas sauvée de la misère et de la faim. Et, dégoûtée plus que jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon existence errante, de ma terreur des lendemains, moi aussi, je songeai:
--Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...
Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à peine plus noire que le jour... Nous nous taisions, fatiguées d'avoir trop parlé, trop attendu... Un bec de gaz s'allumait dans le couloir... et, régulièrement, à cinq heures, par la vitre de la porte, on apercevait la silhouette un peu voûtée de M. Louis qui passait, très vite, en s'effaçant... C'était le signal du départ.
* * * * *
Souvent de vieilles racoleuses de maisons de passe, des maquerelles à l'air respectable et toutes pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir... Elles nous suivaient discrètement, et dans un coin plus sombre de la rue, derrière les obscurs massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance des sergents de ville, elles nous abordaient:
--Venez donc chez moi, au lieu de traîner votre pauvre vie d'embêtement en embêtement et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir, le luxe, l'argent... c'est la liberté...
Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs de mes petites camarades écoutèrent ces brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec tristesse... Où sont-elles maintenant?...
Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle, que j'avais déjà brutalement éconduite, parvint à m'entraîner dans un café du Rond-Point où elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois encore ses bandeaux grisonnants, sa sévère toilette de bourgeoise veuve, ses mains grassouillettes, visqueuses, chargées de bagues... Avec plus d'entrain, plus de conviction que les autres jours, elle me récita son boniment... Et comme je demeurais indifférente à toutes ses blagues:
--Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle... Je n'ai pas besoin de vous regarder à deux fois pour voir combien vous êtes belle, de partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche et de gaspiller avec des gens de maison une telle beauté!... Belle... et je suis sûre... polissonne comme vous êtes, votre fortune serait vite faite, allez! Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu de temps!... C'est que, voyez-vous, j'ai une clientèle admirable... de vieux messieurs... très influents et très... très généreux... Le travail est quelquefois un peu dur... ça, je ne dis pas... Mais on gagne tant, tant d'argent!... Tout ce qu'il y a de mieux à Paris défile chez moi... des généraux illustres, des magistrats puissants... des ambassadeurs étrangers.
Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...
--Et si je vous disais que le Président de la République lui-même... Mais oui, ma petite!... Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison... Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La Rabineau, ça n'est rien à côté de ma maison... Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était si content qu'il m'a promis les palmes académiques... pour mon fils, qui est chef du contentieux dans une maison d'éducation religieuse, à Auteuil. Ainsi...
Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme et la chair, et elle répéta:
--Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...
Puis, sur un ton confidentiel:
--Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement, des dames du plus grand monde... quelquefois seules, quelquefois avec leurs maris ou leurs amants. Ah! dame, vous comprenez, chez moi, il faut se mettre un peu à tout...
J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de mon instruction amoureuse, le manque de lingerie de luxe, de toilettes... de bijoux... La vieille me rassura:
--Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas vous tourmenter... parce que, chez moi, la toilette, vous comprenez, c'est surtout la beauté naturelle... une bonne paire de bas, sans plus!...
--Oui... oui... je sais bien... mais encore...
--Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... insista-t-elle avec bienveillance... Ainsi, j'ai des clients très chic, principalement les ambassadeurs... qui ont des manies... Dame! à leur âge et avec leur argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils préfèrent, ce qu'ils me demandent le plus, c'est des femmes de chambre, des soubrettes... une robe noire très collante... un tablier blanc... un petit bonnet de linge fin... Par exemple, des dessous riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi un engagement de trois mois... et je vous donne un trousseau d'amour, tout ce qu'il y a de mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...
Je demandai a réfléchir...
--Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla cette marchande de viande humaine. Je vais toujours vous laisser mon adresse... Quand le coeur vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir... Ah! je suis bien tranquille!... Et, dès demain, je vais vous annoncer au Président de la République...
Nous avions fini de boire. La vieille régla les deux verres, tira d'un petit portefeuille noir une carte qu'elle me remit, en cachette, dans la main. Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je lus:
Madame Rebecca Ranvet
_Modes._
J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes extraordinaires. Ne pouvant malheureusement les conter toutes, j'en choisis une qui peut passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les jours, dans cette maison.
J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre du bureau, s'éclaire en toute sa longueur d'un vitrage garni de transparents rideaux. Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement fermé. Une fois je remarquai que, par suite d'une négligence, que je résolus de mettre à profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la banquette et, me haussant sur un escabeau de renfort, je parvins à toucher du menton le cadre du vasistas que je poussai tout doucement... Mon regard plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.
Une dame était assise dans un fauteuil; une femme de chambre était debout, devant elle; dans un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des fiches, entre les compartiments d'un tiroir... La dame venait de Fontainebleau pour chercher une bonne... Elle pouvait avoir cinquante ans. Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette sérieuse, austérité provinciale... Malingre et souffreteuse, le teint plombé par les nourritures de hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une physionomie sympathique qui eût pu être jolie, avec du bonheur. Elle était très propre et svelte dans une jupe noire. Un jersey noir moulait sa taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, en arrière, découvrant le front où des cheveux blonds frisottaient.
Après un examen détaillé, appuyé, froissant, agressif, la dame se décida enfin à parler.
--Alors, dit-elle, vous vous présentez comme... quoi?... comme femme de chambre?
--Oui, Madame.
--Vous n'en avez pas l'air... Comment vous appelez-vous?
--Jeanne Le Godec...
--Qu'est-ce que vous dites?...
--Jeanne Le Godec, Madame...
La dame haussa les épaules.
--Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de domestique... c'est un nom de jeune fille. Si vous entrez à mon service, vous n'avez pas la prétention, j'imagine, de garder ce nom de Jeanne?...
--Comme Madame voudra.
Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage ses deux mains sur le manche de son parapluie.
--Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous droite... Vous voyez bien que vous allez percer le tapis avec la pointe de votre parapluie... D'où êtes-vous?
--De Saint-Brieuc...
--De Saint-Brieuc!...
Et elle eut une moue de dédain, qui devint bien vite une affreuse grimace... Les coins de sa bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent comme si elle eût avalé un verre de vinaigre.
--De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors vous êtes bretonne?... Oh! je n'aime pas les bretonnes... Elles sont entêtées et malpropres...
--Moi, je suis très propre, Madame, protesta la pauvre Jeanne.
--C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en sommes pas là... Quel âge avez-vous?
--Vingt-six ans.
--Vingt-six ans?... Sans compter les mois de nourrice, sans doute?... Vous paraissez bien plus vieille... Ce n'est pas la peine de me tromper...
--Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à Madame que je n'ai que vingt-six ans... Si je parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps malade...
--Ah! vous avez été malade?... répliqua la bourgeoise avec une dureté railleuse... ah! vous avez été longtemps malade?... Je vous préviens, ma fille, que sans être pénible la maison est assez importante, et qu'il me faut une femme de très forte santé..
Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles. Elle déclara:
--Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...
--C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en sommes pas là... Vous êtes fille... mariée?... Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?
--Je suis veuve, Madame.
--Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?
Et comme Jeanne ne répondait pas tout de suite, la dame, plus vivement, insista:
--Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou non?...
--J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...
Alors, faisant des grimaces et des gestes comme si elle eût chassé loin d'elle un vol de mouches:
--Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... pas d'enfant dans la maison... Je n'en veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?
--Elle est chez une tante de mon mari...
--Et qu'est-ce que c'est que cette tante?
--Elle tient un débit de boissons, à Rouen...
--C'est un triste métier... L'ivrognerie, la débauche, en voila un joli exemple, pour une petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est votre affaire... Quel âge a votre fille?
--Dix-huit mois, Madame.
Madame sauta, se retourna violemment dans son fauteuil. Elle était outrée, scandalisée... Une sorte de grognement sortit de ses lèvres:
--Des enfants!... Je vous demande un peu!... Des enfants quand on ne peut pas les élever, les avoir chez soi!... Ces gens-là sont incorrigibles, ils ont le diable au corps!...
De plus en plus agressive, féroce même, elle s'adressa à Jeanne toute tremblante devant son regard.
--Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement chaque mot... je vous avertis que, si vous entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on vous amène, chez moi, dans ma maison, votre fille... Pas d'allées et venues dans la maison... je ne veux pas d'allées et venues dans la maison... Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds... pas de gens qu'on ne connaît point... On est bien assez exposée avec le courant... Ah! non... merci!
Malgré cette déclaration peu engageante, la petite bonne osa pourtant demander:
--En ce cas, Madame me permettra bien d'aller voir ma fille, une fois... une seule fois... par an?
--Non...
Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise. Et elle ajouta:
--Chez moi, on ne sort jamais... C'est un principe de la maison... un principe sur lequel je ne saurais transiger... Je ne paie pas des domestiques pour que, sous prétexte de voir leurs filles, ils s'en aillent courir le guilledou. Ce serait trop commode, vraiment. Non... non... Vous avez des certificats?
--Oui, Madame.
Elle tira de sa poche un papier dans lequel étaient enveloppés des certificats jaunis, froissés, salis, et elle les tendit à Madame, silencieusement... d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, du bout des doigts, comme pour ne pas se salir, et avec des grimaces de dégoût, en déplia un qu'elle se mit à lire, à haute voix:
--«Je certifie que la fille J...
S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces regards vers Jeanne, anxieuse et de plus en plus troublée:
--La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!... vous n'êtes donc pas mariée?... Vous avez un enfant... et vous n'êtes pas mariée?... Qu'est-ce que cela signifie?
La bonne expliqua:
--Je demande bien pardon à Madame... Je suis mariée depuis trois ans. Et ce certificat date de six ans... Madame peut voir...
--Enfin... c'est votre affaire...
Et elle reprit la lecture du certificat:
--«... que la fille Jeanne Le Godec est restée à mon service pendant treize mois, et que je n'ai rien eu à lui reprocher sous le rapport du travail, de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours la même chose... Des certificats qui ne disent rien... qui ne prouvent rien... Ce ne sont pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire à cette dame?
--Elle est morte...
--Elle est morte... Parbleu, c'est évident qu'elle est morte... Ainsi, vous avez un certificat, et précisément la personne qui vous l'a donné est morte... Vous avouerez que c'est assez louche...
Tout cela était dit avec une expression de suspicion très humiliante, et sur un ton d'ironie grossière. Elle prit un autre certificat.
--Et cette personne?... Elle est morte aussi, sans doute?
--Non, Madame... Mme Robert est en Algérie avec son mari, qui est colonel...
--En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement... Et comment voulez-vous qu'on écrive en Algérie?... Les unes sont mortes... les autres sont en Algérie. Allez donc chercher des renseignements en Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...
--Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia l'infortunée Jeanne Le Godec. Madame peut voir... Madame pourra se renseigner...
--Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup d'autres... je vois que vous avez fait beaucoup de places... beaucoup trop de places même... A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin, laissez-moi vos certificats... je verrai... Autre chose, maintenant... Que savez-vous faire?
--Je sais faire le ménage... coudre... servir à table...
--Vous faites bien les reprises?
--Oui, Madame...
--Savez-vous engraisser les volailles?
--Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...
--Votre métier, ma fille--proféra sévèrement la dame--est de faire ce que vous commandent vos maîtres. Vous devez avoir un détestable caractère...
--Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout _répondeuse_...
--Naturellement... Vous le dites... elles le disent toutes... et elles ne sont pas à prendre avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement dure, la place est assez importante... On se lève à cinq heures...
--En hiver aussi?...
--En hiver aussi... Oui, certainement... Et pourquoi dites-vous: «En hiver aussi?...» Est-ce qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En voilà une question ridicule!... C'est la femme de chambre qui fait les escaliers, le salon, le bureau de Monsieur.. la chambre, naturellement..., tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre, les couloirs, la salle à manger... Par exemple, je tiens à la propreté... Je ne veux pas voir chez moi un grain de poussière... Les boutons des portes bien astiqués, les meubles bien luisants... les glaces bien essuyées... Chez moi, la femme de chambre s'occupe de la basse-cour...
--Mais, je ne sais pas, moi, Madame...
--Vous apprendrez!... C'est la femme de chambre qui savonne, lave, repasse,--excepté les chemises de Monsieur,--qui coud... je ne fais rien coudre au dehors, excepté mes costumes--qui sert à table... qui aide la cuisinière à essuyer la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre... beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre... sur la propreté... et surtout sur la probité... D'ailleurs, tout est sous clé... Quand on veut quelque chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage... Qu'est-ce que vous avez l'habitude de prendre le matin?
--Du café au lait, Madame...
--Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas. Oui, elles prennent toutes maintenant du café au lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi. Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour l'estomac... Qu'est-ce que vous dites?...
Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle faisait des efforts pour dire quelque chose. Elle se décida:
--Je demande pardon à Madame... qu'est-ce que Madame donne comme boisson?
--Six litres de cidre par semaine...
--Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le médecin me l'a défendu...
--Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh bien, je vous donnerai six litres de cidre. Si vous voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous regarde... Que voulez-vous gagner?
Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la plafond, roula son parapluie dans ses mains, et timidement:
--Quarante francs, dit-elle.
--Quarante francs!... s'exclama Madame... Et pourquoi pas dix mille francs, tout de suite?... Vous êtes folle, je pense... Quarante francs!... Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze francs... et l'on était bien mieux servie... Quarante francs!... Et vous ne savez même pas engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... Moi, je donne trente francs... et je trouve que c'est déjà bien trop cher... Vous n'avez rien à dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante pour la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie. Dieu sait comme vous êtes nourrie!... C'est moi qui fais les parts...
Jeanne insista:
--J'avais quarante francs dans toutes les places où j'ai été...
Mais la dame s'était levée... Et, sèchement, méchamment:
--Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... Quarante francs!... Cette imprudence!... Voici vos certificats... vos certificats de gens morts... Allez-vous-en!
Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats les remit dans la poche de sa robe, puis, d'une voix douloureuse et timide:
--Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq francs... pria-t-elle... on pourrait s'arranger...
--Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en Algérie retrouver votre Mme Robert... Allez où vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes comme vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...
La figure triste, la démarche lente, Jeanne sortit du bureau après avoir fait deux révérences.. A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis qu'elle était sur le point de pleurer.
Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:
--Ah! les domestiques... quelle plaie!... On ne peut plus se faire servir aujourd'hui...
A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé le triage de ses fiches, répondit, majestueuse, accablée et sévère:
--Je vous avais avertie, Madame. Elles sont toutes comme ça... Elles ne veulent rien faire et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain je verrai à vous trouver quelque chose... Ah! c'est bien désolant, je vous assure...
Je redescendis de mon observatoire, au moment où Jeanne Le Godec rentrait dans l'antichambre en rumeur.
--Et bien? lui demanda-t-on...
Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de la pièce, et la tête basse, les bras croisés, le coeur bien gros, la faim au ventre, elle resta silencieuse, tandis que ses deux petits pieds s'agitaient nerveusement, sous la robe..
* * * * *
Mais je vis des choses plus tristes encore.
Parmi les filles qui, tous les jours, venaient chez Mme Paulhat-Durand, j'en avais remarqué une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe bretonne, ensuite parce que rien que de la voir, cela me causait une mélancolie invincible. Une paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris effrayant qui sans cesse se bouscule et est emporté dans une fièvre mauvaise, je ne connais rien de plus lamentable. Involontairement, cela m'invite à un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment... Où va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi a-t-elle quitté le sol natal? Quelle folie, quel drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont fait échouer sur cette grondante mer humaine, attristante épave?... Ces questions, je me les posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...
Elle était laide de cette laideur définitive qui exclut toute idée de pitié et rend les gens féroces, parce que, véritablement, elle est une offense envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, il est rare qu'une femme atteigne à la laideur totale, absolue, cette déchéance humaine. Généralement, il y a en elle quelque chose, n'importe quoi, des yeux, une bouche, une ondulation du corps, une flexion des hanches, moins que cela, un mouvement du bras, une attache du poignet, une fraîcheur de la peau, où le regard des autres puisse se poser sans en être offusqué. Même chez les très vieilles, une grâce survit presque toujours aux déformations de la carcasse, à la mort du sexe, un souvenir reste dans la chair couturée, de ce qu'elles furent jadis... La bretonne n'avait rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, le buste long, la taille carrée, les hanches plates, les jambes courtes, si courtes qu'on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait réellement l'image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses, blocs informes de granit qui se navrent, depuis des siècles, sur les bras gauchis des calvaires armoricains. Et son visage?... Ah! la malheureuse!... Un front surplombant, des prunelles effacées comme par le frottement d'un torchon, un nez horrible, aplati à sa naissance, sabré d'une entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, se relevant, s'épanouissant en deux trous noirs, ronds, profonds, énormes, frangés de poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, squameuse, une peau de couleuvre morte... une peau qui s'enfarinait, à la lumière... Elle avait, pourtant, l'indicible créature, une beauté que bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux... des cheveux magnifiques, lourds, épais, d'un roux resplendissant à reflets d'or et de pourpre. Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur, ces cheveux l'aggravaient encore, la rendaient éclatante, fulgurante, irréparable.