Le Journal d'une Femme de Chambre

Chapter 21

Chapter 213,780 wordsPublic domain

Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue, il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, en même temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement d'aujourd'hui que se prépare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour se lève à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne dort encore sous d'épais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de la vallée invisible, le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. C'est le train qui emporte Joseph et ma destinée... Je renonce à déjeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La brume s'épaissit, gagne le jardin...

Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...

Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, extrêmement agitée. Jamais la maison ne m'a été plus pesante, jamais les longs corridors ne m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais je n'ai autant détesté le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible de travailler... J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la suite de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée de partir... Et je me demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph... Je redoute l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler...

En général, dès que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit, sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée d'un vieux puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je ne puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'à l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gémissements qui n'en finissent pas, qu'elle a peur d'être enceinte... Marianne enceinte!... Ça, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire... Mais j'éprouve, bientôt, une douleur vive, quelque chose comme un coup de fouet au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que Marianne fût enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entrée ici, j'ai tout de suite soupçonné qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupçon stupide, rien depuis ne l'a justifié; au contraire... Non, non, c'est impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, cela n'est pas... cela ne peut pas être... Et puis, Joseph est bien trop _artiste_ dans son genre... Je demande:

--Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?

Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:

--Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.

--Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?

Elle hésite à répondre... puis, brusquement, avec une sorte de fierté, elle proclame:

--De Monsieur, donc!

Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait plus que ça à Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...

--Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...

Mais comment se fait-il que je ne me sois aperçue de rien?... Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passée, pour ainsi dire, sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... J'interroge Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec complaisance, en se rengorgeant un peu:

--Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la laverie où j'étais en train de laver la vaisselle du déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que vous étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur venait de causer avec vous, sur l'escalier. Quand il est entré dans la laverie, Monsieur faisait de grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux rouges et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber d'un coup de sang... Sans rien me dire, il s'est jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il s'agissait... Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me défendre... Et puis, on a si peu d'occasions ici!... Ça m'a étonnée... mais ça m'a fait plaisir... Alors il est revenu, souvent... C'est un homme bien mignon... bien caressant...

--Bien cochon, hein, Marianne?

--Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins d'extase... Et bel homme!... Et tout!...

Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... Et sous la camisole bleue débraillée, tachée de graisse et de charbon, ses deux seins se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande encore:

--Êtes-vous contente au moins?

--Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. C'est-à-dire... je serais bien contente.. si j'étais certaine de ne pas être enceinte... A mon âge... ce serait trop triste!

Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne chacune de mes paroles d'un hochement de tête... Puis elle ajoute:

--C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai voir madame Gouin, demain...

J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre femme dont le cerveau est si noir, dont les idées sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique et lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à celle-là?... Chose extraordinaire, l'amour ne lui a pas donné un rayonnement... une grâce... Elle n'a pas ce halo de lumière que la volupté met autour des visages les plus laids... Elle est restée la même... lourde, molle et tassée... Et pourtant je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps privée des caresses d'un homme, lui vienne de moi... Car, c'est après avoir excité ses désirs sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, sur cette triste créature... Je lui dis affectueusement.

--Il faut faire bien attention, Marianne... Si Madame vous surprenait, ce serait terrible...

--Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... Monsieur ne vient que quand Madame est sortie... Il ne reste jamais bien longtemps... et lorsqu'il est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de la laverie qui donne sur la petite cour... et la porte de la petite cour... qui donne sur la venelle. Au moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans qu'on le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... Si Madame nous surprenait... eh bien... voilà!

--Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre Marianne...

--Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant sa tête à la manière d'une vieille ourse...

Après un silence cruel, durant lequel je viens d'évoquer ces deux êtres, ces deux pauvres êtres en amour, dans la laverie:

--Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...

--Bien sûr qu'il est tendre...

--Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... Qu'est-ce qu'il vous dit?...

Et Marianne répond:

--Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout de suite... et puis il dit: «Ah! bougre!... Ah! bougre!» Et puis, il souffle... il souffle... Ah! il est bien mignon...

Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, je ne ris plus, je ne veux plus jamais rire de Marianne, et la pitié que j'ai d'elle devient un véritable et presque douloureux attendrissement.

Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, je le sens bien. En rentrant dans ma chambre, je suis prise d'une sorte de honte et d'un grand découragement... Il ne faudrait jamais réfléchir sur l'amour. Comme l'amour est triste, au fond! Et qu'en reste-t-il? Du ridicule, de l'amertume, ou rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans son cadre de peluche rouge, sur la cheminée? Rien, sinon cette déception que j'ai aimé un sans-coeur, un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, j'ai pu aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et malsaine, ses côtelettes noires d'ordonnance, sa raie au milieu du front?... Cette photographie m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, ces deux yeux si bêtes qui me regardent avec le même regard de larbin insolent et servile. Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, au fond de ma malle, en attendant que je fasse de ce passé, de plus en plus détesté, un feu de joie et des cendres!...

Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? Que fait-il? Songe-t-il seulement à moi? Il est, sans doute, dans le petit café. Il regarde, il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l'effet que je produirai au comptoir derrière la glace, parmi l'éblouissement des verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connaître Cherbourg, ses rues, ses places, le port, afin de me représenter Joseph, allant, venant, conquérant la ville comme il m'a conquise. Je me tourne et me retourne dans mon lit, un peu fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de Raillon à Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. Et, après une insomnie pénible, je finis par m'endormir avec l'image rude et sévère de Joseph dans les yeux, l'image immobile de Joseph qui se détache, là-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mâtures blanches et des vergues rouges.

Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, dans la chambre de Joseph. Les deux chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une grande armoire, une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois blanc; un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, courant sur une tringle, préserve de la poussière, tel en est le mobilier. Si la chambre n'est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté extrêmes. Elle a quelque chose de la rigidité, de l'austérité d'une cellule de moine dans un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre les portraits de Déroulède et du général Mercier, des images saintes, non encadrées, des Vierges... une Adoration des Mages, un massacre des Innocents... une vue du Paradis... Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir, servant de bénitier, et que barre un rameau de buis bénit...

Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu résister au désir violent de fouiller partout, dans l'espoir, vague d'ailleurs, de découvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, dans cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la chambre nue d'un homme qui n'a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et d'événements... Les clés sont sur les meubles et sur les placards; pas un tiroir n'est fermé. Sur la table, des paquets de graines et un livre: _Le Bon Jardinier_... sur la cheminée, un paroissien dont les pages sont jaunies, et un petit carnet où sont copiées différentes recettes pour préparer l'encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle part; pas même un livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d'une correspondance d'affaires, de politique, de famille ou d'amour... Dans la commode, à côté de chaussures hors d'usage et de vieux becs d'arrosage, des tas de brochures, de nombreux numéros de _La Libre Parole_. Sous le lit, des pièges à loirs et à rats... J'ai tout palpé, tout retourné, tout vidé, habits, matelas, linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je la laissai lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en présence de Joseph. Est-il possible que Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui manque, à ce point, ces mille petites choses intimes et familières, par où un homme révèle ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de ce qui domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du fond du tiroir de la table je retire une boîte à cigares, enveloppée de papier, ficelée par un quadruple tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, je dénoue les cordes, j'ouvre la boîte et je vois sur un lit d'ouate cinq médailles bénites, un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains rouges... Toujours la religion!...

Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l'irritation nerveuse de n'avoir rien trouvé de ce que je cherchais, rien appris de ce que je voulais connaître. Décidément, Joseph communique à tout ce qu'il touche son impénétrabilité... Les objets qu'il possède sont muets, comme sa bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front... Le reste de la journée, j'ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de Joseph, énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et il m'a semblé que je l'entendais me dire:

--Tu es bien avancée, petite maladroite, d'avoir été si curieuse... Ah!... tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans mes malles et dans mon âme... tu ne sauras jamais rien!...

Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux plus penser à Joseph... J'ai trop mal à la tête, et je crois que j'en deviendrais folle... Retournons à mes souvenirs...

* * * * *

A peine sortie de chez les bonnes soeurs de Neuilly, je retombai dans l'enfer des bureaux de placement. Je m'étais pourtant bien promis de n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le moyen, quand on est sur le pavé, sans seulement de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les amies, les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils ne vous répondent même pas... Les annonces dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds, des correspondances qui n'en finissent pas... des dérangements pour le roi de Prusse... Et puis, c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé avaient vite fondu dans mes mains... La prostitution?... La promenade sur les trottoirs?... Ramener des hommes, souvent plus gueux que soi?... Ah! ma foi, non... Pour le plaisir, tant qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas... je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus même obligée de mettre au clou quelques petits bijoux qui me restaient, afin de payer mon logement et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle vous ramène aux agences d'usure et d'exploitation humaine.

Ah! les bureaux de placement, en voilà un sale truc... D'abord, il faut donner dix sous pour se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, ce ne sont pas les mauvaises places qui manquent, et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du choix entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... Aujourd'hui, des femmes de rien, des petites épicières de quat'sous... se mêlent d'avoir des domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle pitié! Si, après des discussions, des enquêtes humiliantes et de plus humiliants marchandages, vous parvenez à vous arranger avec une de ces bourgeoises rapaces, vous devez à la placeuse trois pour cent sur toute une année de gages... Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la place qu'elle vous a procurée. Cela ne la regarde pas... son compte est bon, et la commission entière exigée. Ah! elles connaissent le truc; elles savent où elles vous envoient et que vous leur reviendrez bientôt... Ainsi, moi, j'ai fait sept places, en quatre mois et demi... Une série à la noire... des maisons impossibles, pires que des bagnes. Eh bien, j'ai dû payer au bureau trois pour cent, sur sept années, c'est-à-dire, en comprenant les dix sous renouvelés de l'inscription, plus de quatre-vingt-dix francs... Et il n'y avait rien de fait, et tout était à recommencer!... Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un abominable vol?...

Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne, on n'aperçoit partout que du vol... Naturellement, ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout... Mais comment faire? On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore être volée que de crever, comme des chiens, dans la rue... Le monde est joliment mal fichu, voilà qui est sûr... Quel dommage que le général Boulanger n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là, paraît qu'il aimait les domestiques...

* * * * *

Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire, est situé, rue du Colisée, dans le fond d'une cour, au troisième étage d'une maison noire et très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès l'entrée, l'escalier étroit et raide, avec ses marches malpropres qui collent aux semelles et sa rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle un air empesté au visage, une odeur de plombs et de cabinets, et vous met, dans le coeur, un découragement... Je ne veux pas faire la sucrée, mais rien que de voir cet escalier, cela m'affadit l'estomac, me coupe les jambes, et je suis prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir qui, le long du chemin, vous chante dans la tête, se tait aussitôt, étouffé par cette atmosphère épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces murs suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses et de froids crapauds. Vrai! je ne comprends pas que de belles dames osent s'aventurer dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne sont pas dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les dégoûte, aujourd'hui, les belles dames?... Elles n'iraient pas dans une pareille maison, pour secourir un pauvre... mais pour embêter une domestique, elles iraient le diable sait où!...

Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand, une grande femme de quarante-cinq ans, à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux légèrement ondulés et très noirs, malgré des chairs amollies, comprimées dans un terrible corset, gardait encore des restes de beauté, une prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! ce qu'elle a dû s'en payer, celle-là!... D'une élégance austère, toujours en robe de taffetas noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine, une cravate de velours brun autour du cou, des mains très pâles, elle semblait d'une dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle vivait collée avec un petit employé à la Ville, M. Louis--nous ne le connaissions que sous son prénom... C'était un drôle de type, extrêmement myope, à gestes menus, toujours silencieux, et très gauche dans un veston gris, râpé et trop court... Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne paraissait pas heureux, mais résigné... Il n'osait jamais nous parler, pas même nous regarder, car la patronne en était fort jalouse... Quand il entrait, sa serviette sous le bras, il se contentait de nous envoyer un petit coup de chapeau, sans tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la jambe, il glissait dans le couloir comme une ombre... Et ce qu'il était éreinté, le pauvre garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la correspondance, tenait les livres... et le reste...

Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, ni Durand; ces deux noms, qui faisaient si bien accolés l'un à l'autre, elle les tenait, paraît-il, de deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle avait vécu et qui lui avaient donné les fonds pour ouvrir son bureau. Son vrai nom était Joséphine Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était une ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs à toutes ses allures prétentieuses, à des manières parodiques de grande dame acquises dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne d'or et la robe de soie noire, transparaissait la crasse des origines inférieures. Elle se montrait insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne domestique, mais cette insolence elle la réservait exclusivement pour nous seules, étant, au contraire, envers ses clientes, d'une obséquiosité servile, proportionnée à leur rang social et à leur fortune.

--Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, en minaudant... Des femmes de chambre de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne veulent rien faire... qui ne travaillent pas, et dont je ne garantis pas l'honnêteté et la moralité... tant que vous voudrez!... Mais des femmes qui travaillent, qui cousent, qui connaissent leur métier, il n'y en a plus... je n'en ai plus... personne n'en a plus... C'est comme ça...

Son bureau était pourtant achalandé... Elle avait surtout la clientèle du quartier des Champs-Élysées, composée, en grande partie, d'étrangères et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...

La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au salon où Mme Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle robe de soie noire. A gauche du couloir, c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre avec des banquettes circulaires et, au milieu, une table recouverte d'une serge rouge décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire que par un vitrage étroit, pratiqué en haut et dans toute la longueur de la cloison, qui la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus triste que de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit les objets et les figures d'une lueur crépusculaire, à peine.

Nous venions là, chaque matinée et chaque après-midi, en tas, cuisinières et femmes de chambre, jardiniers et valets, cochers et maîtres d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter nos malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter des places extraordinaires, féeriques, libératrices. Quelques-unes apportaient des livres, des journaux, qu'elles lisaient passionnément; d'autres écrivaient des lettres... Tantôt gaies tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine, en coup de vent, de Mme Paulhat-Durand:

--Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... On ne s'entend plus au salon...

Ou bien:

--Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une voix brève et glapissante.

Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les cheveux, suivait la placeuse dans le bureau d'où elle revenait quelques minutes après, une grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas trouvé ses certificats suffisants... Qu'est-ce qu'il leur fallait?... Le prix Monthyon alors?... Un diplôme de rosière?...

Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix des gages:

--Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... rien à gratter... Elle fait son marché elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans la maison... Plus souvent!

Tout cela ponctué par des gestes furieux ou obscènes.

Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le bureau, appelées par la voix de plus en plus glapissante de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je voyais tout de suite à qui j'avais à faire et que la place ne pourrait pas me convenir... Alors, pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les belles dames... Je me payais leur tête...

--Madame est mariée?

--Sans doute...

--Ah!... Et madame a des enfants?

--Certainement...

--Des chiens?

--Oui...

--Madame fait veiller la femme de chambre?

--Quand je sors le soir... évidemment...

--Et madame sort souvent le soir?

Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre. Alors, la dévisageant avec un regard qui méprisait son chapeau, son costume, toute sa personne, je disais d'un ton bref et dédaigneux:

--Je le regrette... mais la place de Madame ne me plaît pas... Je ne vais pas dans des maisons, comme chez Madame...

Et je sortais triomphalement...

Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement teints, les lèvres passées au minium, les joues émaillées, insolente comme une pintade et parfumée comme un bidet, me demanda après trente six questions:

--Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous des amants?

--Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et très calme.

Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, ou plus timides, acceptaient des places infectes. On les huait.

--Bon voyage... Et à bientôt!...