Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 18
Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis des camarades de l'office. Mais, pour me rassurer, j'aimais mieux croire que la cuisinière fût jalouse de l'évidente préférence que Madame me marquait.
* * * * *
J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir les rideaux et porter le thé chez M. Xavier... C'est drôle... j'entrais toujours dans sa chambre, avec un battement au coeur, une forte appréhension. Il fut longtemps, sans faire attention à moi. Je tournais de ci... je tournais de là... préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m'adressait la parole que pour se plaindre, d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence et je redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m'attendais chaque jour à quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient au plus haut point. Qu'aurais-je fait, si cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le demandais pas... Ce que je voulais, c'est que cela arrivât...
M. Xavier était réellement un très joli garçon, plus joli encore que ne le montrait sa photographie. Une légère moustache blonde--deux petits arcs d'or--dessinait, mieux que sur son portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, pailleté de jaune, avaient une fascination étrange, ses mouvements, une indolence, une grâce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand, élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, d'une séduction puissante par tout ce qu'on sentait en lui de cynique et de corrompu. Outre qu'il m'avait plu dès le premier jour, et que je le désirais pour lui-même, sa résistance ou plutôt son indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus que du désir, de l'amour.
Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche à pois bleus... Un de ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre posé sur le tapis, il en résultait une attitude, entièrement révélatrice, qui n'était pas des plus décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... mais il me rappela:
--Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que je te fais peur?... Tu n'as donc jamais vu un homme?
Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe, le corps balancé, il m'examina longuement, effrontément, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et rougissant un peu, je déposais le plateau sur la petite table, près de la cheminée. Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:
--Mais tu es une très chic fille... me dit-il... Depuis combien de temps es-tu donc ici?
--Depuis trois semaines, Monsieur.
--Ça, c'est épatant!...
--Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?
--Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas encore remarqué que tu fusses une si belle fille...
Il étira ses deux jambes, les allongea vers le tapis... se donna une claque sur les cuisses, qu'il avait blanches et rondes, aussi rondes et aussi blanches que des cuisses de femme...
--Viens ici!... fit-il...
Je m'approchai un peu tremblante. Sans une parole, il me prit par la taille, me renifla, me força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du lit...
--Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me débattant mollement... Finissez... je vous en prie... Si vos parents vous voyaient?
Mais, il se mit à rire:
--Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... j'en ai soupé...
C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on lui demandait quelque chose, il répondait: «J'en ai soupé.» Et il avait soupé de tout...
Afin de retarder un peu le moment de la suprême attaque, car ses mains sur mon corsage devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:
--Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur Xavier... Comment se fait-il qu'on ne vous voie jamais aux dîners de Madame?
--Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, tu sais... ils me rasent les dîners de Madame.
--Et comment se fait-il, insistai-je, que votre chambre soit la seule pièce de la maison où il n'y ait pas de portrait du pape?
Cette observation le flatta... Il répondit:
--Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, moi... La religion... les jésuites... les curés... Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai soupé... Une société composée de gens comme papa et comme maman?... Ah! tu sais... N'en faut plus!...
Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier... en qui je retrouvais, avec les mêmes vices, l'accent traînant des voyous de Paris... Il me semblait que je le connaissais depuis des années et des années. À son tour, il m'interrogea:
--Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?
--Votre père... m'écriai-je... simulant d'être scandalisée... Ah! monsieur Xavier... un si saint homme!
Son rire redoubla, éclata tout à fait:
--Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec toutes les bonnes, ici, papa... C'est sa toquade, les bonnes. Il n'y a plus que les bonnes qui l'excitent. Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?... Tu m'épates...
--Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi... Seulement, il m'apporte le _Fin de Siècle_... le _Rigolo_... les _Petites Femmes de Paris_...
Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:
--Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant, papa!...
Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:
--C'est comme maman... Hier, elle m'a encore fait une scène... Je la déshonore, elle et papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui ai déclaré: «Ma petite mère chérie, c'est entendu... je me rangerai... le jour où tu auras renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça l'a fait taire... Ah! non, tu sais... ils m'assomment, mes auteurs... J'en ai soupé de leurs histoires... À propos... tu connais bien Fumeau?
--Non, monsieur Xavier.
--Mais si... mais si... Anthime Fumeau?
--Je vous assure.
--Un gros... tout jeune... très rouge de figure... ultra-chic... les plus beaux attelages de Paris?... Fumeau... voyons trois millions de rente... Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...
--Puisque je ne le connais pas.
--Tu m'épates!... Tout le monde le connaît, voyons... Le biscuit Fumeau, ah?... Celui qui a eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y es-tu?
--Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.
--N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai fait une bonne avec Fumeau, l'année dernière... une très bonne... Devine quoi?... Tu ne devines pas?
--Comment voulez-vous que je devine, puisque je ne le connais pas?...
--Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau, je l'ai mis avec ma mère... Parole!... C'était trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman, en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent mille balles... Et papa donc, pour ses oeuvres!... Ah! ils ont le truc!... Ils la connaissent!... Sans ça, la maison sautait. On était à bout de dettes... Les curés eux-mêmes ne voulaient plus rien savoir... Qu'est-ce que tu dis de ça, toi?
--Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une drôle de façon de traiter la famille.
--Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, moi... La famille, j'en ai soupé...
--Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, un ancien corsage de Madame qui me seyait à ravir...
--Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... vous êtes une petite canaille... C'est très mal.
J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout à coup, il mit, doucement, sa main sur ma bouche:
--Tais-toi! fit-il.
Et me renversant sur le lit:
--Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il Petite putain, tu sens maman...
Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille avec moi...
--Je suis très contente de votre service, me dit-elle... Mary, je vous augmente de dix francs.
--Si, chaque fois, elle m'augmente de dix francs?... songeai-je... Alors, ça va bien... C'est plus convenable...
Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en ai soupé...
La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier ne dura pas longtemps. Il eut vite «soupé de moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, en entrant dans sa chambre, le matin, je trouvai la couverture intacte et le lit vide. M. Xavier n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait bien et elle avait dit vrai: «Il aime mieux les cocottes, cet enfant...» Il allait à ses habitudes, à ses plaisirs coutumiers, à ses noces, comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais au coeur un serrement douloureux, et, toute la journée, j'étais triste, triste!...
Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n'avait point de sentiment... Il n'était pas poétique comme M. Georges. En dehors de «la chose», je n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va te promener.... il ne m'accordait plus la moindre attention. Jamais il ne m'adressa une parole émue, gentille, comme en ont les amoureux dans les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait rien de ce que j'aimais... il n'aimait pas les fleurs, à l'exception des gros oeillets dont il parait la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant, de ne pas toujours penser à la bagatelle, de se murmurer des choses qui caressent le coeur, d'échanger des baisers désintéressés, de se regarder, durant des éternités, dans les yeux... Mais les hommes sont des êtres trop grossiers... ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies si pures et si bleues... Et c'est grand dommage... M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la débauche... En amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche le rasait.
--Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai soupé de la poésie... La petite fleur bleue... faut laisser ça à papa...
Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément la créature impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je passais sans transition de l'état de bête d'amour à l'état de bête de servage... Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche, un affreux rire en scie qui me froissait, m'humiliait:
--Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché avec papa?... Tu m'étonnes...
Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes larmes... elles m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:
--Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du rasoir... Des larmes, des scènes?... Faut rentrer ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai soupé de ces bêtises-là...
Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donné... Après les secousses de la volupté, j'ai besoin--un besoin immense, impérieux--de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de l'âme... J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie du spasme, dans le paradis de l'extase... dans la plénitude, dans le silence délicieux et candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait soupé de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait physiquement intolérable. Il semblait vraiment que nous n'eussions rien mêlé de nous en nous... que nos sexes, que nos bouches, que nos âmes n'eussent pas été un instant confondus dans le même cri, dans le même oubli, dans la même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait brutalement, sautait du lit:
--Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...
Et il allumait une cigarette...
Rien ne m'était pénible comme de voir que je n'eusse pas laissé la moindre trace d'affection, pas la plus petite tendresse dans son coeur, bien que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, que j'acceptasse à l'avance, que je devançasse même toutes ses fantaisies... Et Dieu sait, s'il en avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... Pire qu'un vieux... plus inventif et plus féroce dans la débauche qu'un sénile impuissant ou un prêtre satanique.
Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la petite canaille, que je me serais dévouée à lui, malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui, encore, je songe avec des regrets à sa frimousse effrontée, cruelle et jolie... à sa peau parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur mes lèvres, où tant de lèvres depuis auraient dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!
* * * * *
Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour s'habiller--Dieu qu'il était gentil en habit!--et que je disposais avec soin ses affaires dans le cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, sans une hésitation, presque sur un ton impératif, de même qu'il m'eût demandé de l'eau chaude:
--Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument besoin de cinq louis, ce soir. Je te les rendrai demain...
Précisément, Madame m'avait payé mes gages le matin... Le savait-il?
--Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, un peu honteuse, honteuse de sa demande, peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne pas posséder toute la somme qu'il me demandait:
--Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher ces quatre-vingt-dix francs... Je te les rendrai demain...
Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est bon!» sec et bref, qui me glaça le coeur. Puis, me tendant son pied, d'un mouvement brutal...
--Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, insolemment... Vite, je suis pressé...
Je le regardai tristement, implorant:
--Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur Xavier?
--Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...
En nouant ses cordons, je gémis:
--Alors, vous allez encore faire la noce avec de sales femmes?... Et vous ne rentrerez pas de la nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais pleurer... Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...
Sa voix devint dure et tout à fait méchante.
--Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté tes quatre-vingt-dix francs... tu peux les reprendre... Reprends-les...
--Non... non... soupirai-je... Vous savez bien que ce n'est pas pour ça...
--Eh bien... fiche-moi la paix!...
Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans m'embrasser, sans me dire un mot...
Le lendemain, il ne fut pas question de me rendre l'argent, et je ne voulus pas le réclamer. Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes qui se tuent de travail, des femmes qui se vendent aux passants, la nuit, sur les trottoirs, des femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin de rapporter un peu d'argent et de procurer des gâteries au petit homme qu'elles aiment. Voilà qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment, cela m'est passé autant que je l'affirme? Hélas, je n'en sais rien... Il y a des moments où devant un homme, je me sens si molle... si molle... sans volonté, sans courage, et si vache... ah! oui... si vache!...
* * * * *
Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis de moi. De gentille qu'elle avait été jusqu'ici, elle devint dure, exigeante, tracassière... Je n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de bien... j'étais maladroite, malpropre, mal élevée, oublieuse, voleuse... Et sa voix si douce, au début, si camarade, prenait maintenant un mordant de vinaigre. Elle me donnait des ordres sur un ton cassant... rabaissant... Finies les séances de chiffonnage, de cold-cream, de poudre de riz, et les confidences secrètes, et les recommandations intimes, gênantes au point que les premiers jours je m'étais demandé, et que je me demande encore, si Madame n'était point pour femme?... Finie cette camaraderie louche que je sentais bien, au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en était allé mon respect pour cette maîtresse qui me haussait jusqu'à son vice... Je la rabrouai d'importance, forte de toutes les infamies apparentes ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes à nous quereller, ainsi que des harangères, nous jetant nos huit jours à la tête comme de vieux torchons sales...
--Pour quoi prenez-vous donc ma maison? criait-elle... Êtes-vous donc chez une fille, ici?...
Non, mais ce toupet!... Je répondais:
--Ah! elle est propre, votre maison... vous pouvez vous en vanter... Et vous?... parlons-en... ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi... Et Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on ne vous connaît pas dans le quartier... et dans Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout... Votre maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des bordels qui sont moins sales que votre maison...
C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux pires insultes, jusqu'aux plus ignobles menaces; elles descendaient jusqu'au vocabulaire des filles publiques et des maisons centrales... Et puis, tout à coup cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier fût repris pour moi d'un goût passager, hélas!... Alors recommençaient les familiarités louches, les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, les promesses de gages doublés, les lavages à la crème Simon--c'est plus convenable--les initiations aux mystères des parfumeries raffinées... Madame réglait thermométriquement sa conduite envers moi sur celle de M. Xavier... Les bontés de l'une suivaient immédiatement les caresses de l'autre; l'abandon du fils s'accompagnait des insolences de la mère... J'étais la victime, sans cesse ballottée, des fluctuations énervantes par où passait l'intermittent amour de ce gamin capricieux et sans coeur... C'est à croire que Madame dût nous espionner, écouter à la porte, se rendre compte par elle-même des phases différentes que nos relations traversaient... Mais non... Elle avait l'instinct du vice, voilà tout... Elle le flairait à travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du gibier.
* * * * *
Quant à Monsieur, il continuait de sautiller parmi tous ces événements, parmi tous les drames cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique et comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure de petit faune rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes bourrées de brochures pieuses et d'obscènes journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la démarche un peu plus lente, le geste un peu plus onctueux, le dos légèrement voûté, sans doute sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans la journée... Régulièrement, le vendredi, c'était toujours, presque sans variantes, la même scène burlesque.
--Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en me montrant sa serviette.
--Des cochonneries... répondais-je, en riant.
--Mais non... des gaudrioles...
Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, que je fusse à point, et se contentant de me sourire d'un air complice, de me caresser le menton, de me dire, en passant sa langue sur ses lèvres:
--Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette petite...
Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son manège et je me promettais bien de saisir l'occasion éclatante et prochaine de le remettre vivement à sa place.
Un après-midi, je fus très surprise de le voir entrer dans la lingerie où j'étais seule à rêvasser tristement sur mon ouvrage. Le matin, j'avais eu avec M. Xavier une scène pénible et l'impression n'en était pas encore effacée... Monsieur referma la porte doucement, déposa sa serviette sur la grande table, près d'une pile de draps, et, venant à moi, il me prit les mains, les tapota. Sous la paupière battante, son oeil virait, comme celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil. Il était à mourir de rire.
--Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous appeler Célestine... cela ne vous froisse pas?
J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...
--Mais non, Monsieur... répondis-je, en me tenant sur la défensive.
--Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante... voilà!
--Vrai, Monsieur?
--Adorable, même... adorable... adorable!
--Oh! Monsieur...
Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient le long de mon corsage, chargés de désirs, et de là, ils me caressaient le cou, le menton, la nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.
--Adorable... adorable!... soufflait-il.
Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, pour éviter ce baiser:
--Restez, Célestine... je vous en prie... Je t'en prie!... Cela ne t'ennuie pas que je te tutoie?
--Non, Monsieur... cela m'étonne.
--Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?... Ah! tu ne me connais pas!...
Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue moussait à ses lèvres.
--Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine je vais à Lourdes... oui, j'emmène à Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?... J'ai un moyen de t'emmener à Lourdes... Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de rien... Tu resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce que tu voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver dans ta chambre... dans ta chambre... dans ton lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais pas... tu ne sais pas tout ce que je suis capable de faire. Avec l'expérience d'un vieillard, j'ai les ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu verras... Oh! tes grands yeux polissons!...
Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition en elle-même,--je l'attendais depuis longtemps,--c'était la forme imprévue que Monsieur lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. Et désireuse d'humilier ce vieux paillard, de lui montrer que je n'avais pas été la dupe des sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, en pleine figure, ces mots:
--Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble que vous oubliez M. Xavier?... Qu'est-ce qu'il fera, lui, pendant que nous rigolerons à Lourdes, aux frais de la chrétienté?
Une lueur trouble... oblique... un regard de fauve surpris, s'alluma dans les ténèbres de ses yeux... Il balbutia:
--M. Xavier?
--Hé oui!...
--Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... Il ne s'agit pas de M. Xavier... M. Xavier n'a rien à faire ici...
Je redoublai d'insolence...»
--Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas le malin... Suis-je gagée, oui ou non, pour coucher avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien, je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça n'est pas dans les conventions... Et puis... vous savez, mon petit père... vous n'êtes pas mon type.
Et je lui éclatai de rire au visage.
Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. Mais il ne crut pas prudent d'engager une discussion, pour laquelle j'étais terriblement armée. Il ramassa avec précipitation sa serviette et s'esquiva poursuivi par mes rires...
Le lendemain, à propos de rien, Monsieur m'adressa une observation grossière. Je m'emportai... Madame survint... Je devins folle de colère. La scène qui se passa entre nous trois fut tellement effrayante, tellement ignoble, que je renonce à la décrire. Je leur reprochai, en termes intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs infamies, je leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier. Ils écumaient. Je saisis un coussin et le lançai violemment à la tête de Monsieur.
--Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... tout de suite, hurlait Madame, qui menaçait de me déchirer le visage avec ses ongles...
--Je vous raye de ma société... vous ne faites plus partie de ma société... fille perdue... prostituée!... vociférait Monsieur, en bourrant, de coups de poing, sa serviette...
Finalement, Madame me retint mes huit jours, refusa de payer les quatre-vingt-dix francs de M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les frusques qu'elle m'avait données...
--Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous êtes tous des maquereaux!...
Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire de police et du juge de paix...
--Ah! c'est du potin que vous voulez.--Eh bien, allons-y, tas de fripouilles!
Hélas, le commissaire de police prétendit que cela ne le regardait pas. Le juge de paix m'engagea à étouffer l'affaire. Il expliqua: