Le Journal d'une Femme de Chambre

Chapter 17

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Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans sa chambre. Sur une table, parée d'une nappe blanche, elle disposa un coussin de velours rouge avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement, elle coucha la précieuse relique. Ensuite elle couvrit le tout d'un globe de verre aussitôt flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. Et s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle invoqua, avec ardeur, le saint inconnu et admirable à qui avait appartenu, en des temps probablement très anciens, cet objet profane et purifié... Mais, bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée... Des préoccupations d'une précision trop humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à la joie pure de ses extases... Même des doutes terribles et lancinants s'insinuèrent en son âme.

--Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.

Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les _Pater_ et les_ Ave_, elle ne pouvait s'empêcher de penser à d'obscures impuretés et d'écouter une voix plus forte que ses prières, une voix qui venait d'elle, inconnue d'elle, et qui disait:

--Tout de même, ça devait être un bien bel homme!...

Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce que représentait ce bout de pierre. Elle faillit en mourir de honte... Et elle ne cessait de répéter:

--Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...

* * * * *

Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé toute la journée à nettoyer l'argenterie. C'est tout un événement... une époque traditionnelle comme celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une magnifique argenterie, des pièces anciennes, rares et de toute beauté. Elle vient du père de Madame qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en garantie d'une somme prêtée à un noble du voisinage. Il n'achetait pas que des jeunes gens pour la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il faut en croire l'épicière, l'histoire de cette argenterie serait des plus louches, ou des plus claires, comme on voudra. Le père de Madame serait rentré dans ses fonds et, grâce à une circonstance que j'ignore, il aurait gardé l'argenterie par-dessus le marché... Un tour de filou épatant!...

Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent jamais. Elle reste enfermée, au fond d'un placard de l'office, dans trois grandes caisses doublées de velours rouge et scellées au mur par de solides crampons de fer. Chaque année, le 10 novembre, on la sort des caisses et on la nettoie, sous la surveillance de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à l'année suivante... Oh! les yeux de Madame devant son argenterie... devant le viol de son argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu dans des yeux de femme une telle cupidité agressive...

Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui enfouissent leur argent, leurs bijoux, toutes leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent à vivre presque dans la gêne et dans l'ennui?

Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un an dans ses caisses, et Madame enfin partie avec la certitude qu'il ne nous en est rien resté aux doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:

--C'est une très belle argenterie, vous savez, Célestine... Il y a surtout «l'huilier de Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq mille francs, Célestine... peut-être plus... On ne sait pas ce que ça vaut...

Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au fond de l'âme:

--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?

* * * * *

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie de Madame et le petit café de Cherbourg?... En vérité, je ne sais pas pourquoi... les moindres paroles de Joseph me font trembler...

XII

12 novembre.

J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir de ce gamin me poursuit, me trotte par la tête, souvent. Parmi tant de figures, la sienne est une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit. J'en ai parfois des regrets et parfois des colères. Il était tout de même joliment drôle et joliment vicieux, M. Xavier, avec sa figure chiffonnée, effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille! Vrai! on peut dire de lui qu'il était de son époque...

Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue de Varennes. Une chouette maison, un train élégant... et de beaux gages... Cent francs par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le matin que j'arrivai, bien contente, dans ma place, Madame me fit entrer dans son cabinet de toilette... Un cabinet de toilette épatant, tendu de soie crème, et Madame une grande femme, extrêmement maquillée, trop blanche de peau, trop rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais jolie encore, froufroutante... et une prestance, et un chic!... Pour ça, il n'y avait rien à dire...

Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de traverser rapidement un intérieur parisien, je savais en juger les habitudes, les moeurs, et, bien que les meubles mentent autant que les visages, il était rare que je me trompasse... Malgré l'apparence somptueuse et décente de celui-là, je sentis, tout de suite, la désorganisation d'existence, les liens rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre, la saleté intime et cachée... pas assez cachée, toutefois, pour que je n'en découvrisse point l'odeur... toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers regards échangés entre les domestiques nouveaux et les anciens, une espèce de signe maçonnique--spontané et involontaire le plus souvent--qui vous met aussitôt au courant de l'esprit général d'une maison. Comme dans toutes les autres professions, les domestiques sont très jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement contre les intrusions nouvelles... Moi aussi, qui suis pourtant si facile à vivre, j'ai subi ces jalousies et ces haines, surtout de la part des femmes que ma gentillesse enrageait... Mais pour la raison contraire, les hommes--il faut que je leur rende cette justice--m'ont toujours bien accueillie...

Dans le regard du valet de chambre qui m'avait ouvert la porte chez Mme de Tarves, j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de boîte... des hauts et des bas... on n'y a guère de sécurité... mais on y rigole tout de même... Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans le cabinet de toilette, j'étais donc préparée--dans la mesure de ces impressions vagues et sommaires--à quelque chose de particulier... Mais, je dois en convenir, rien ne m'indiquait ce qui m'attendait réellement, là-dedans.

Madame écrivait des lettres, assise devant un bijou de petit bureau... Une grande peau d'astrakan blanc servait de tapis à la pièce. Sur les murs de soie crème, je fus frappée de voir des gravures du XVIIIe siècle, plus que libertines, presque obscènes, non loin d'émaux très anciens figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine, une quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières à miniatures, de petits saxes galants, d'une fragilité délicieuse. Sur une table, des objets de toilette, très riches, or et argent... Un petit chien, havane clair, boule de poils soyeux et luisants, dormait sur la chaise longue, entre deux coussins de soie mauve.

Madame me dit:

--Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas du tout ce nom... Je vous appellerai Mary, en anglais... Mary, vous vous souviendrez?... Mary... oui... C'est plus convenable...

C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons même pas le droit d'avoir un nom à nous... parce qu'il y a, dans toutes les maisons, des filles, des cousines, des chiennes, des perruches qui portent le même nom que nous.

--Bien, Madame... répondis-je.

--Savez-vous l'anglais, Mary?

--Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame.

--Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous un peu, Mary, que je vous voie...

Elle m'examina dans tous les sens, de face, de dos, de profil, murmurant de temps en temps:

--Allons... elle n'est pas mal... elle est assez bien...

Et brusquement:

--Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite... très bien faite?

Cette question me surprit et me troubla. Je ne saisissais pas le lien qu'il y avait entre mon service dans la maison et la forme de mon corps. Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se parlant à elle-même et promenant de la tête aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.

--Oui, elle a l'air assez bien faite...

Ensuite, s'adressant directement à moi, avec un sourire satisfait:

--Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je n'aime avoir auprès de moi que des femmes bien faites... C'est plus convenable...

Je n'étais pas au bout de mes étonnements. Continuant de m'examiner minutieusement, elle s'écria tout à coup:

--Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous coiffiez autrement... Vous n'êtes pas coiffée avec élégance... Vous avez de beaux cheveux... il faut les faire valoir... C'est très important, la chevelure... Tenez, comme ça... dans ce goût-là...

Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front, répétant:

--Dans ce goût-là... Elle est charmante... Regardez, Mary... vous êtes charmante... C'est plus convenable...

Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je me demandais si Madame n'était point un peu loufoque, ou si elle n'avait point des passions contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué que cela.

Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, elle m'interrogea:

--Est-ce là votre plus belle robe?...

--Oui, Madame...

--Elle n'est pas bien, votre plus belle robe... Je vous en donnerai des miennes que vous arrangerez... Et vos dessous?

Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement:

--Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du tout... Et votre linge... est-il convenable?

Agacée par cette inspection violatrice, je répondis d'une voix sèche:

--Je ne sais pas ce que Madame veut dire par convenable...

--Montrez-moi votre linge... allez me chercher votre linge... Et marchez un peu... encore... revenez... retournez... Elle marche bien... elle a du chic...

Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:

--Oh! cette toile... ces bas... ces chemises... quelle horreur!... Et ce corset!... Je ne veux pas voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous portiez ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...

Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un grand tiroir qui était plein de chiffons odorants, et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur le tapis.

--Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous verrez, il y a des points à refaire, des arrangements, de petits raccommodages... Vous les ferez... Prenez tout ça... il y a un peu de tout... il y a de quoi vous monter une jolie garde-robe, un trousseau convenable... Prenez tout ça...

Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, des bas de soie, des chemises de soie et de fine batiste, des amours de pantalons, de délicieuses gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une odeur forte, une odeur de peau d'Espagne, de frangipane, de femme soignée, une odeur d'amour enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont les couleurs tendres, effacées ou violentes chatoyaient sur le tapis comme une corbeille de fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je demeurais toute bête, contente et gênée à la fois, devant ces tas d'étoffes roses, mauves, jaunes, rouges où restaient encore des bouts de ruban aux tons plus vifs, des morceaux de dentelles délicates... Et Madame remuait ces défroques toujours jolies, ces dessous à peine passés, me les montrait, me les choisissait, en me faisant des recommandations, en m'indiquant ses préférences.

--J'aime que les femmes qui me servent soient coquettes, élégantes... qu'elles sentent bon. Vous êtes brune... voici un jupon rouge qui vous ira à merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien. Prenez tout...

J'étais dans un état de stupéfaction profonde... Je ne savais que faire... je ne savais que dire. Machinalement, je répétais:

--Merci, Madame... Que Madame est bonne!... Merci, Madame...

Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions le temps de se préciser... Elle parlait, parlait, tour à tour familière, impudique, maternelle, maquerelle, et si étrange!

--C'est comme la propreté, Mary... les soins du corps... les toilettes secrètes. Oh! j'y tiens, par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis exigeante... exigeante... jusqu'à la manie.

Elle entra dans des détails intimes, insistant toujours sur ce mot «convenable», qui revenait sans cesse sur ses lèvres à propos de choses qui ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait. Comme nous terminions le tri des chiffons, elle me dit:

--Une femme... n'importe quelle femme, doit être toujours bien tenue... Du reste, Mary, vous ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...

Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses armoires, ses penderies, la place de chaque chose, me mit au courant du service, avec des réflexions qui me paraissaient drôles et pas naturelles..

--Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier... vous ferez aussi le service de M. Xavier... C'est mon fils, Mary...

--Bien Madame...

La chambre de M. Xavier était située à l'autre bout du vaste appartement; une coquette chambre, tendue de drap bleu relevé de passementeries jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur, représentant des sujets de chasse, de courses, des attelages, des châteaux. Un porte-cannes tenait le milieu d'un panneau, véritable panoplie de cannes avec un cor de chasse au milieu, flanqué de deux trompettes de mail entrecroisées... Sur la cheminée, entre beaucoup de bibelots, de boîtes de cigares, de pipes, une photographie de joli garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie insolente de gommeux précoce, grâce douteuse de fille, et qui me plut.

--C'est M. Xavier... présenta Madame.

Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop de chaleur, sans doute:

--Oh! qu'il est beau garçon!

--Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.

Je vis que mon exclamation ne l'avait pas fâchée... car elle avait souri.

--M. Xavier est comme tous les jeunes gens... me dit-elle. Il n'a pas beaucoup d'ordre... Il faudra que vous en ayez pour lui... et que sa chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez chez lui, tous les matins, à neuf heures... Vous lui porterez son thé... à neuf heures, vous entendez, Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre tard... Il vous recevra peut-être mal... mais, cela ne fait rien... Un jeune homme doit être réveillé à neuf heures.

Elle me montra où l'on mettait le linge de M. Xavier, ses cravates, ses chaussures, accompagnant chaque détail d'un:

--Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant enfant...

Ou bien:

--Savez-vous plier les pantalons?... Oh! M. Xavier tient à ses pantalons, par dessus tout.

Quant aux chapeaux, il fut convenu que je n'avais pas à m'en occuper et que c'était le valet de chambre à qui appartenait la gloire de leur donner le coup de fer quotidien.

Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une maison où il y avait un valet de chambre, ce fût moi que Madame chargeât du service de M. Xavier.

--C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas très convenable... me dis-je, parodiant le mot que répétait constamment ma maîtresse, à propos de n'importe quoi.

Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans cette bizarre maison.

* * * * *

Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.

--Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça étonne d'abord, et puis on s'y fait. Des fois, il n'y a pas un sou, dans toute la maison. Alors Madame va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, des gros mots plein la bouche. Monsieur, lui, ne quitte pas le téléphone... Il crie, menace, supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître d'hôtel fût obligé de donner de sa poche des acomptes à des fournisseurs furieux, qui ne voulaient plus rien livrer. Un jour de réception, on leur coupa l'électricité et le gaz... Et puis, tout d'un coup, c'est la pluie d'or... La maison regorge de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux domestiques, ils attendent, des mois et des mois, leurs gages... Mais ils finissent toujours par être payés... seulement, au prix de quelles scènes, de quels engueulements, de quelles chamailleries!... C'est à ne pas croire...

Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était ma chance, pour une fois que j'avais de forts gages...

--M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit, dit le valet de chambre.

--Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec insistance, il rentrera peut-être, maintenant...

Et le valet de chambre raconta que, le matin même, un créancier de M. Xavier était venu encore faire du potin... Cela devait être bien malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait dû payer une forte somme, au moins quatre mille francs...

--Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. Je l'ai entendu qui disait à Madame: «Ça ne peut pas durer... Il nous déshonorera... il nous déshonorera!...»

La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de philosophie, haussa les épaules.

--Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en fichent un peu... C'est de payer qui les embête...

Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris, vaguement, qu'il pouvait y avoir un rapport entre les chiffons de Madame, les paroles de Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?

--C'est de payer qui les embête...

Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie par d'étranges rêves, impatiente de voir M. Xavier...

Le valet de chambre n'avait pas menti. Une drôle de boîte, en vérité.

Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais pas quoi, au juste... quelque chose comme président ou directeur... Il racolait des pèlerins où il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois l'an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes, à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit, bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et la religion triomphait. Monsieur s'occupait aussi d'oeuvres charitables et politiques: Ligue contre l'enseignement laïque... Ligue contre les publications obscènes... Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes... Association des biberons congréganistes pour l'allaitement des enfants d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement... Il présidait de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné, très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin et rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans les journaux, quelquefois... Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille fripouille et de sale canaille. À l'office, nous nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez des maîtres dont on parle dans les journaux.

Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dîner suivi d'une grande réception, où venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens, des sénateurs réactionnaires, des députés catholiques, des curés protestataires, des moines intrigants, des archevêques... Il y en avait un, surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours des méchancetés, avec des airs contrits et dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait des portraits du pape... Ah! il a dû en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Père.

Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moitié des choses qu'il faisait et des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux farceur.

Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais dans l'antichambre à endosser son pardessus:

--Est-ce que vous êtes de ma Société, me demanda-t-il, la Société des Servantes de Jésus?...

--Non, Monsieur...

--Il faut en être... c'est indispensable... Je vais vous inscrire...

--Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur ce que c'est que cette Société?

--Une Société admirable, qui recueille et éduque chrétiennement les filles-mères...

--Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...

--Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui sortent de prison... il y a les prostituées repenties... il y a un peu de tout... Je vais vous inscrire...

Il retira de sa poche des journaux soigneusement pliés et me les tendit.

--Cachez ça... lisez ça... quand vous serez seule... C'est très curieux...

Et il me prit le menton, disant avec un léger claquement de langue:

--Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, elle est ma foi, très drôlette...

Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu'il m'avait laissés. C'était le _Fin de siècle_... le _Rigolo_... les _Petites femmes de Paris_. Des saletés, quoi!

* * * * *

Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! J'en ai vu et des plus différents. Ils sont tous pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député républicain. Celui-là passait son temps à déblatérer contre les prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il ne voulait pas entendre parler de la religion, du pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait écouté, on eût renversé toutes les églises, fait sauter tous les couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la messe, en cachette, dans des paroisses éloignées... Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait refusé de se marier à l'église. Tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur genre...

* * * * *

Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés de bienfaisance, organisait des ventes de charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez elle; et la maison allait comme elle pouvait... Très souvent, Madame rentrait en retard, venant le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, le corps tout imprégné d'une odeur qui n'était pas la sienne. Ah! je les connaissais, ces rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et qu'il se passait de drôles de mic-macs dans ses comités... Mais elle était gentille avec moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... Elle se montrait familière, presque camarade, au point que, parfois, oubliant, elle sa dignité, moi mon respect, nous disions ensemble des bêtises et de raides... Elle me donnait des conseils pour l'arrangement de mes petites affaires, encourageait mes goûts de coquetterie, m'inondait de glycérine, de peau d'Espagne, m'enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces opérations, elle répétait:

--Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme soit bien tenue... qu'elle ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir l'entourer... Vous avez un très beau buste... il faut le faire valoir... Vos jambes sont superbes... il faut pouvoir les montrer... C'est plus convenable...

J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquiétude, d'obscurs soupçons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes que l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais l'éloge de Madame et que j'énumérais ses bontés pour moi...

--Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... C'est la fin qu'il faut voir. Ce qu'elle veut, c'est que vous couchiez avec son fils... pour que ça le retienne davantage, à la maison... et que ça leur coûte moins d'argent, à ces grigous... Elle a déjà essayé avec d'autres, allez!... Elle a même attiré des amies chez elle... des femmes mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes filles... la salope!... Seulement, M. Xavier n'y coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet enfant... vous verrez... vous verrez...

Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:

--Moi, à votre place... ce que je les ferais casquer!... Je me gênerais, peut-être.