Le Journal d'une Femme de Chambre

Chapter 14

Chapter 143,727 wordsPublic domain

--Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en plus par les paroles et par les allures de Joseph... Et vous avez beaucoup d'argent?

--Oh! un peu... seulement...

--Combien?... Faites voir!...

Joseph eut un léger ricanement:

--Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il est dans un endroit où il fait des petits.

--Oui, mais combien?...

Alors, d'une voix basse, chuchotée:

--Peut-être quinze mille francs... peut-être plus...

--Mazette!... vous êtes calé, vous!...

--Oh! peut-être moins aussi... On ne sait pas...

Tout à coup, les deux chiens, simultanément, dressèrent la tête, bondirent vers la porte et se mirent à aboyer. Je fis un geste d'effroi...

--Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant à chacun un coup de pied dans les flancs... c'est des gens qui passent dans le chemin... Et, tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais son pas.

En effet, quelques secondes après, j'entendis un bruit de pas traînant sur le chemin, puis un bruit plus lointain de barrière refermée... Les chiens se turent.

Je m'étais assise sur un escabeau, dans un coin de la sellerie. Joseph, les mains dans ses poches, se promenait dans l'étroite pièce où son coude heurtait aux lambris de sapin des lanières de cuir... Nous ne parlions plus, moi horriblement gênée, et regrettant d'être venue. Joseph visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à me dire. Au bout de quelques minutes, il se décida:

--Faut que je vous confie encore une chose, Célestine... Je suis de Cherbourg... Et Cherbourg, c'est une rude ville, allez... pleine de marins, de soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas sur le plaisir; le commerce y est bon... Eh bien, je sais qu'il y a à Cherbourg, à cette heure, une bonne occasion... S'agirait d'un petit café, près du port, d'un petit café, placé on ne peut pas mieux... L'armée boit beaucoup, en ce moment... tous les patriotes sont dans la rue... ils crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait l'instant de l'avoir... On gagnerait des mille et des cents, je vous en réponds... Seulement, voilà!... faudrait une femme là dedans... une femme d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et qui ne craindrait pas la gaudriole. Les marins, les militaires, c'est rieur, c'est farceur, c'est bon enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le sexe... ça dépense beaucoup pour le sexe... Votre idée là-dessus, Célestine?...

--Moi?... fis-je, hébétée.

--Oui, enfin, une supposition?... Ça vous plairait-il?...

--Moi?...

Je ne savais pas où il voulait en venir... je tombais de surprise en surprise. Bouleversée, je n'avais pas trouvé autre chose à répondre... Il insista:

--Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous qui vienne dans le petit café?... Vous êtes une bonne femme... vous avez de l'ordre... vous n'êtes point de ces mijaurées qui ne savent seulement point entendre une plaisanterie... vous êtes patriote, nom de nom!... Et puis vous êtes gentille, mignonne tout plein... vous avez des yeux à rendre folle toute la garnison de Cherbourg... Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous connais bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez faire... cette idée-là ne cesse de me trotter par la tête...

--Eh bien? Et vous?...

--Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne amitié...

--Alors, criai-je, subitement indignée... vous voulez que je fasse la putain pour vous gagner de l'argent?...

Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il dit:

--En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça se comprend, voyons...

Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les serra à me faire hurler de douleur, et il balbutia:

--Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le petit café... J'ai les sangs tournés de vous...

Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée de cet aveu, et sans un geste et sans une parole, il continua:

--Et puis... il y a peut-être plus de quinze mille francs... peut-être plus de dix-huit mille francs... On ne sait pas ce que ça fait de petits... cet argent-là... Et puis, des choses... des choses.. des bijoux... Vous seriez rudement heureuse, allez, dans le petit café...

Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant de ses bras... Et je sentais tout son corps qui tremblait de désirs contre moi... S'il avait voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que je tentasse la moindre résistance. Et il continuait de me décrire son rêve:

--Un petit café bien joli... bien propre... bien reluisant... Et puis, au comptoir, derrière une grande glace, une belle femme, habillée en Alsace-Lorraine, avec un beau corsage de soie... et de larges rubans de velours... Hein, Célestine?... Pensez à ça... J'en recauserons un de ces jours... j'en recauserons...

Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!... J'étais stupéfiée par cette chose, à laquelle je n'avais jamais songé... mais j'étais aussi, sans haine, sans horreur contre le cynisme de cet homme... Joseph répéta, de cette même bouche qui avait baisé les plaies sanglantes de la petite Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui avaient serré, étouffé, étranglé, assassiné la petite Claire dans le bois:

--J'en recauserons... je suis vieux... je suis laid... possible... Mais pour arranger une femme, Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a pas un comme moi... J'en recauserons...

Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, de sinistres!... Est-ce une menace?... Est-ce une promesse?...

Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de silence... On dirait que rien ne s'est passé, hier soir, entre nous... Il va, il vient, il travaille... il mange... il lit son journal... comme tous les jours... Je le regarde, et je voudrais le détester... je voudrais que sa laideur m'apparût telle, qu'un immense dégoût me séparât de lui à jamais... Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet homme me donne des frissons... et je n'ai pas de dégoût.. Et c'est une chose effrayante que je n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué, qui a violé la petite Claire dans le bois!...

X

3 novembre.

Rien ne me fait plaisir comme de retrouver dans les journaux le nom d'une personne chez qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce matin, plus vif que jamais, en apprenant par le _Petit Journal_ que Victor Charrigaud venait de publier un nouveau livre qui a beaucoup de succès et dont tout le monde parle avec admiration... Ce livre s'intitule: _De cinq à sept_, et il fait scandale, dans le bon sens. C'est, dit l'article, une suite d'études mondaines, brillantes et cinglantes qui, sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde... Oui, compte là-dessus!... En même temps que de son talent, on loue fort Victor Charrigaud de son élégance, de ses relations distinguées, de son salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant huit mois, j'ai été femme de chambre chez les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant!

Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud. Il a déjà publié une suite de livres à tapage. _Leurs Jarretelles_, _Comment elles dorment_, _Les Bigoudis sentimentaux_, _Colibris et Perroquets_, sont parmi les plus célèbres. C'est un homme d'infiniment d'esprit, un écrivain d'infiniment de talent et dont le malheur a été que le succès lui arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent les plus grandes espérances. Chacun était frappé de ses fortes qualités d'observation, de ses dons puissants de satire, de son implacable et juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule humain. Un esprit averti et libre, pour qui les conventions mondaines n'étaient que mensonge et servilité, une âme généreuse et clairvoyante qui, au lieu de se courber sous l'humiliant niveau du préjugé, dirigeait bravement ses impulsions vers un idéal social, élevé et pur. Du moins, c'est ainsi que me parla de Victor Charrigaud un peintre de ses amis qui était toqué de moi, que j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements qui précèdent et les détails qui vont suivre sur la littérature et la vie de cet homme illustre.

Parmi les ridicules si durement flagellés par lui, Charrigaud avait surtout choisi le ridicule du snobisme. En sa conversation verveuse et nourrie de faits, plus encore que dans ses livres, il en notait le caractère de lâcheté morale, de dessèchement intellectuel, avec une âpre précision dans le pittoresque, une large et rude philosophie et des mots aigus, profonds, terribles qui recueillis par les uns, colportés par les autres, se répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient, en quelque sorte, classiques tout de suite... On pourrait faire toute une étonnante psychologie du snobisme avec les impressions, les traits, les profils serrés, les silhouettes étrangement dessinées et vivantes que son originalité renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... Il semble donc que si quelqu'un devait échapper à cette sorte d'influenza morale qui sévit si fort dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, mieux que tout autre préservé de la contagion par cet admirable antiseptique: l'ironie... Mais l'homme n'est que surprise, contradiction, incohérence et folie...

A peine eut-il senti passer les premières caresses du succès, que le snob qui était en lui--et c'est pour cela qu'il le peignait avec une telle force d'expression--se révéla, explosa, pourrait-on dire, comme un engin qui vient de recevoir la secousse électrique... Il commença par lâcher ses amis devenus encombrants ou compromettants, ne gardant que ceux qui, les uns par leur talent accepté, les autres, par leur situation dans la presse, pouvaient lui être utiles et entretenir de leurs persistantes réclames sa jeune renommée. En même temps, il fit de la toilette et de la mode une de ses préoccupations les plus acharnées.

On le vit avec des redingotes d'un philippisme audacieux, des cols et des cravates d'un 1830 exagéré, des gilets de velours d'un galbe irrésistible, des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal, incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes somptueusement roulées dans des papiers d'or... Mais, lourd de membres, gauche de gestes, avec des emmanchements épais et des articulations canailles, il conservait, malgré tout, l'allure massive des paysans d'Auvergne, ses compatriotes. Trop neuf dans une trop soudaine élégance où il se sentait dépaysé, il avait beau s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette aisance, cette ligne souple, fine et droite qu'il enviait--avec quelle violente haine--aux jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres et des restaurants. Il s'étonna, car, après tout, il n'avait que des fournisseurs de choix, les plus illustres tailleurs, de mémorables chemisiers, et quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant dans la glace, il s'injuriait avec désespoir.

--J'ai beau sur mes habits multiplier velours, moires et satins, j'ai toujours l'air d'un mufle. Il y a là quelque chose qui n'est pas naturel.

Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et mise avec un goût discret, elle arbora, elle aussi, des toilettes éclatantes, fracassantes, des cheveux trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop riches, des airs de reine de lavoir, des majestés d'impératrice de mardi-gras... On s'en moquait beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades, à la fois humiliés et réjouis de tant de luxe et de mauvais goût, se vengeaient en disant plaisamment de ce pauvre Victor Charrigaud:

--Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...

Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes diplomaties et de plus incessantes platitudes, ils furent reçus dans ce qu'ils appelaient, eux aussi, le vrai monde, chez des banquiers israélites, des ducs du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage, et chez de très vieilles dames, folles de littérature, de proxénétisme et d'académie... Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer ces relations nouvelles, à en conquérir d'autres plus enviables et plus difficiles, d'autres, d'autres et toujours d'autres...

Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il avait maladroitement acceptée chez un ami sans éclat, mais qu'il tenait encore à ménager, Charrigaud lui écrivit la lettre suivante:

«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous de te manquer de parole, pour lundi. Mais nous venons de recevoir, précisément pour ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild... C'est la première... Tu comprends que nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait un désastre... Heureusement, je connais ton coeur. Loin de nous en vouloir, je suis sûr que tu partageras notre joie et notre fierté.»

Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait de faire d'une villa à Deauville:

--Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient ces gens-là... Ils nous prenaient sans doute pour des journalistes, pour des bohèmes... Mais je leur ai fait voir que j'avais un notaire...

Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des amis de sa jeunesse, ces amis dont la seule présence chez lui était un constant et désobligeant rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette infériorité sociale: la littérature et le travail. Et il s'ingénia aussi à éteindre les flammes qui, parfois, s'allumaient en son cerveau, à étouffer définitivement dans le respect ce maudit esprit dont il s'effrayait de sentir, à de certains jours, les brusques reviviscences et qu'il croyait mort à jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu chez les autres, il voulut à son tour recevoir les autres chez lui... L'inauguration d'un petit hôtel qu'il venait d'acheter, dans Auteuil, pouvait être le prétexte d'un dîner.

J'arrivai dans la maison au moment où les Charrigaud avaient résolu qu'ils donneraient, enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes, gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude et qui, durant quelques années, avaient fait leur maison si charmante, mais un dîner vraiment élégant, vraiment solennel, un dîner guindé et glacé, un dîner _select_ où seraient cérémonieusement priées, avec quelques correctes célébrités de la littérature et de l'art, quelques personnalités mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières non plus, mais suffisamment décoratives pour qu'un peu de leur éclat rejaillît sur eux...

--Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce n'est pas de dîner en ville, c'est de donner à dîner, chez soi...

Après avoir longuement réfléchi à ce projet, Victor Charrigaud proposa:

--Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons avoir tout d'abord que des femmes divorcées... avec leurs amants. Il faut bien commencer par quelque chose. Il y en a de fort sortables et que les journaux les plus catholiques citent avec admiration... Plus tard, quand nos relations seront devenues plus choisies et plus étendues, eh bien, nous les sèmerons les divorcées...

--C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour le moment, l'important est d'avoir ce qu'il y a de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau dire, le divorce, c'est une situation.

--Il a au moins ce mérite qu'il supprime l'adultère, ricana Charrigaud... L'adultère, c'est si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami Bourget pour croire à l'adultère--l'adultère chrétien--et aux meubles anglais...

A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton d'agacement nerveux:

--Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit et tes méchancetés... Tu verras... tu verras que nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous faire un salon comme il faut.

Et elle ajouta:

--Si tu veux devenir vraiment un homme du monde, apprends d'abord à être un imbécile ou à te taire...

On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après de laborieuses combinaisons, se trouva arrêtée comme suit:

La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste et député, Joseph Brigard.

La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son ami, le poète Théo Crampp...

La baronne Otto Butzinghen et son ami, le vicomte Lahyrais, clubman, sportsman, joueur et tricheur.

Mme de Rambure, divorcée, et son amie, Mme Tiercelet, en instance de divorce.

Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent pédéraste, et son jeune ami, Lucien Sartorys, beau comme une femme, souple comme un gant de peau de Suède, mince et blond comme un cigare.

Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie, numismate obscène, et Isidore Durand de la Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et sinologue sévère à l'Institut...

Le portraitiste Jacques Rigaud.

Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.

Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.

Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives entremises, acceptées, toutes...

Seule, la comtesse Fergus hésita:

--Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment une maison convenable?... Lui, n'a-t-il pas fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?... Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies obscènes, pour lesquelles il avait posé, avec des avantages en plâtre?... Et elle, ne courait-il pas de fâcheuses histoires sur son compte?... N'a-t-elle pas eu des aventures assez vulgaires avant son mariage? Ne dit-on point qu'elle a été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle horreur! Une femme qui se mettait toute nue devant des hommes... qui n'étaient même pas ses amants?...

Finalement, elle accepta l'invitation quand on lui eut affirmé que Mme Charrigaud n'avait posé que la tête, que Charrigaud, très vindicatif, serait bien capable de la déshonorer dans un de ses livres, et que Kimberly viendrait à ce dîner... Oh! du moment que Kimberly avait promis de venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si délicat, et si charmant, tellement charmant!...

Les Charrigaud furent mis au courant de ces négociations et de ces scrupules. Loin de s'en formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait plus maintenant que de se surveiller et, comme disait Mme Charrigaud, de se comporter en véritables gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement préparé et combiné, si habilement négocié, c'était vraiment leur première manifestation dans le nouvel avatar de leur destinée élégante, de leurs ambitions mondaines... Il fallait donc que ce fût épatant...

Huit jours avant, tout était sens dessus dessous dans la maison. Il fallut, en quelque sorte, remettre à neuf l'appartement et que rien n'y «clochât». On essaya des combinaisons de lumière et des décorations de table, afin de ne pas être embarrassé au dernier moment. A ce propos, M. et Mme Charrigaud se querellèrent comme des portefaix, car ils n'avaient pas les mêmes idées, et leur esthétique différait sur tous les points... elle inclinant à des arrangements sentimentaux, lui voulant que ce fût sévère et «artiste»...

--C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront être chez une grisette... Ah! ce qu'ils vont se payer nos têtes!...

--Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud, arrivée au paroxysme de la nervosité... Tu es bien resté le même qu'autrefois, un sale voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en ai plein le dos...

--Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit loup, divorçons... Au moins, de cette façon, nous compléterons la série et nous ne ferons pas tache parmi nos invités.

On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait, qu'il manquerait de la vaisselle et des cristaux. Ils durent en louer, et louer des chaises également, car ils n'en avaient que quinze; encore étaient-elles dépareillées... Enfin, le menu fut commandé à l'un des grands restaurateurs du boulevard.

--Que ce soit ultra-chic, recommanda Mme Charrigaud, et qu'on ne reconnaisse rien de ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons comme des gâteaux, des truffes en mousses, et des purées en branches... des cerises carrées et des pêches en spirale... Enfin tout ce qu'il y a de plus chic...

--Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je sais si bien déguiser les choses que je mets au défi quiconque de savoir ce qu'il mange... C'est une spécialité de la maison...

Enfin, le grand jour arriva.

Monsieur se leva de bonne heure, inquiet, nerveux, agité. Madame qui n'avait pu dormir de toute la nuit, fatiguée par les courses de la veille, par les préparatifs de toute sorte, ne tint pas en place. Cinq ou six fois, le front plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle passa la dernière revue de l'hôtel, dérangea et remit sans raison des bibelots et des meubles, alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi et comme si elle eût été folle. Elle tremblait que les cuisiniers ne vinssent pas, que le fleuriste manquât de parole et que les invités ne fussent point placés à table selon la stricte étiquette. Monsieur la suivait partout, vêtu seulement d'un caleçon de soie rose, approuvant ci, critiquant là.

--J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée tu as eue de commander des centaurées pour la décoration de la table... Je t'assure que le bleu en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées, après tout, ça n'est que de simples bleuets... Nous aurons l'air d'aller cueillir des bleuets dans les blés...

--Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant!

--Mais oui, des bleuets... Et les bleuets... Kimberly l'a fort bien dit l'autre soir, chez les Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde... Pourquoi pas aussi des coquelicots?...

--Laisse-moi tranquille... répondait Madame... Tu me fais perdre la tête, avec toutes tes observations stupides. C'est bien le moment, vrai!

Et Monsieur s'obstinait:

--Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu, mon Dieu! que tout se passe à peu près bien, sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs... Je ne savais pas que d'être des gens du monde, cela fût une chose si difficile, si fatigante et si compliquée... Peut-être aurions-nous dû rester de simples voyous?...

Et Madame grinçait:

--Parbleu! je vois bien que cela ne te changera pas... Tu ne fais guère honneur à une femme...

Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante à voir, mes maîtres m'avaient distribué aussi un rôle important dans cette comédie... Je devais d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou plutôt surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre grands lascars, à favoris immenses, choisis dans plusieurs bureaux de placement, pour servir cet extraordinaire dîner.

D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant une alerte. A neuf heures moins un quart, la comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle avait changé d'idée et résolu, au dernier moment, de ne pas venir? Quelle humiliation!... Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des têtes consternées. Joseph Brigard les rassura. C'était le jour où la comtesse présidait son oeuvre admirable des «Bouts de cigares pour les armées de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient très tard...

--Quelle femme charmante!... s'extasiait Mme Charrigaud, comme si cet éloge eût le pouvoir magique d'accélérer la venue de «cette sale comtesse» que, dans le fond de son âme, elle maudissait.

--Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud, en proie au même sentiment... L'autre jour, chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation qu'il fallait remonter au siècle dernier pour retrouver une si parfaite grâce, et une telle supériorité...

--Et encore! surabondait Joseph Brigard... Voyez-vous, mon cher monsieur Charrigaud, dans les sociétés égalitaires et démocratiques...

Il allait débiter un de ces discours mi-galants, mi-sociologiques qu'il aimait à colporter de salon en salon, lorsque la comtesse Fergus entra, imposante, majestueuse, dans une toilette noire brodée de jais et d'acier qui faisait valoir la blancheur grasse et la molle beauté de ses épaules. Et ce fut dans un murmure, dans un chuchotement d'admiration que l'on gagna cérémonieusement la salle à manger...