Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 11
--Encore... encore... encore!...
Un revirement subit s'était opéré en moi... Non seulement, je n'éprouvais plus de remords, mais lorsque M. Georges faiblissait, je savais, par des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer pour un instant ses membres brisés, leur redonner un semblant de forces... Mon baiser avait la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa.
--Toujours... toujours... toujours!...
Mon baiser avait quelque chose de sinistre et de follement criminel... Sachant que je tuais Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi, dans le même bonheur et dans le même mal... Délibérément, je sacrifiais sa vie et la mienne... Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je buvais la mort, toute la mort, à sa bouche... et je me barbouillais les lèvres de son poison... Une fois qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise plus violente que de coutume, je vis mousser à ses lèvres un gros, immonde crachat sanguinolent.
--Donne... donne... donne!
Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière, comme j'eusse fait d'un cordial de vie...
Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les crises devinrent plus fréquentes, plus graves, plus douloureuses. Il cracha du sang, eut de longues syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son corps s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point qu'il ressemblait véritablement à une pièce anatomique. Et la joie qui avait reconquis la maison se changea, bien vite, en une douleur morne. La grand'mère recommença de passer ses journées dans le salon, à pleurer, prier, épier les bruits, et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse d'entendre un cri... un râle... un soupir, le dernier... la fin de ce qui lui restait de cher et d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la chambre, elle me suivait, pas à pas, dans la maison, et gémissait:
--Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et qu'est-il donc arrivé?
Elle me disait aussi:
--Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous ne pouvez pourtant pas passer toutes vos nuits auprès de Georges... Je vais demander une soeur, pour vous suppléer...
Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage de ce refus... et aussi de ce qu'ayant accompli déjà un miracle, je pouvais en accomplir un autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier espoir!...
Quant aux médecins, mandés de Paris, ils s'étonnèrent des progrès de la maladie, et qu'elle eût causé en si peu de temps de tels ravages... Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent l'épouvantable vérité... Leur intervention se borna à conseiller des potions calmantes.
Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux, d'une gaîté constante, d'un inaltérable bonheur. Non seulement il ne se plaignait jamais, mais son âme se répandait, toujours, en effusions de reconnaissance. Il ne parlait que pour exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre, quelquefois, après des crises terribles, il me disait:
--Je suis heureux... Pourquoi te désoler et pleurer?... Ce sont tes larmes qui me gâtent un peu la joie... la joie ardente, dont je suis rempli... Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer cher le surhumain bonheur que tu m'as donné... J'étais perdu... la mort était en moi... rien ne pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me l'as rendue rayonnante et bénie... Ne pleure donc pas, chère petite... Je t'adore... et je te remercie...
Ma fièvre de destruction était bien tombée, maintenant... Je vivais dans un affreux dégoût de moi-même, dans une indicible horreur de mon crime, de mon meurtre... Il ne me restait plus que l'espoir, la consolation ou l'excuse que j'eusse gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui, en même temps que lui... Là où l'horreur atteignait son paroxysme, là où je me sentais précipitée dans le vertige de la folie, c'était lorsque monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras moribonds, collait sa bouche agonisante sur la mienne, voulait encore de l'amour, appelait encore l'amour que je n'avais pas le courage, que je n'avais même plus le droit--sans commettre un crime nouveau, et un plus atroce meurtre--de lui refuser...
--Encore ta bouche!... Encore tes yeux!... Encore ta joie!
Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses et les secousses. Souvent, il s'évanouit dans mes bras...
Et ce qui devait arriver, arriva...
Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement le 6 octobre. L'automne étant demeuré doux et chaud, cette année-là, les médecins avaient conseillé de prolonger le séjour du malade à la mer, en attendant qu'on pût le transporter dans le midi. Toute la journée du 6 octobre, monsieur Georges avait été plus calme. J'avais ouvert, toute grande, la grande baie de la chambre, et, couché sur la chaise longue, près de la baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures, il avait respiré, pendant quatre heures au moins, et délicieusement, les émanations iodées du large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs marines, la plage déserte, reconquise par les pêcheurs de coquillages, le réjouissaient... Jamais, je ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté sur sa face décharnée où la peau, de semaine en semaine plus mince, était sur l'ossature comme une transparente pellicule, avait quelque chose de funèbre et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il refusa que je lui lise des vers... Quand j'ouvris le livre:
--Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous mes poèmes... Et c'est bien plus beau, va!
Il lui était défendu de parler... La moindre conversation le fatiguait, et souvent amenait une crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque plus la force de parler. Ce qui lui restait de vie, de pensée, de volonté d'exprimer, de sensibilité, s'était concentré dans son regard devenu un foyer ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce soir-là, le soir du 6 octobre, il paraissait ne plus souffrir... Ah! je le vois encore, étendu, dans son lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses longues mains maigres, tranquillement, avec les franges bleues du rideau et me souriant, et suivant toutes mes allées et venues de son regard qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme une lampe.
On avait disposé, dans la chambre, une couchette pour moi, une petite couchette de garde-malade et,--ô ironie! afin, sans doute, de ménager sa pudeur et la mienne--un paravent, derrière lequel je pusse me déshabiller. Mais, je ne couchais pas, souvent, dans la couchette; monsieur Georges voulait toujours m'avoir près de lui. Il ne se trouvait réellement bien, réellement heureux que quand j'étais près de lui, ma peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas, nue comme sont nus les os.
Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil presque paisible, vers minuit, il se réveilla. Il avait un peu de fièvre; la pointe de ses pommettes était plus rouge. Me voyant assise à son chevet, les joues humides de larmes, il me dit sur un ton de doux reproche:
--Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu veux donc me rendre triste, et me faire de la peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens te coucher près de moi...
J'obéis docilement, car la moindre contrariété lui était funeste. Il suffisait d'un mécontentement léger, pour déterminer une congestion et que les suites en fussent redoutables... Sachant mes craintes, il en abusait... Mais, à peine dans le lit, sa main chercha mon corps, sa bouche ma bouche. Timidement, et sans résister, je suppliai:
--Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage, ce soir...
Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de désir et de mort, il répondit:
--Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même chose... Pas ce soir!... Ai-je le temps d'attendre?
Je m'écriai, secouée de sanglots:
--Ah! monsieur Georges... vous voulez donc que je vous tue?... vous voulez donc que j'aie toute ma vie le remords de vous avoir tué?
Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais mourir avec lui, mourir de lui, mourir comme lui.
--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Par pitié pour moi, je vous en conjure!
Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La mort était sur mes lèvres...
--Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais autant aimée que ce soir...
Et nos deux corps se confondirent... Et, le désir réveillé en moi, ce fut un supplice atroce dans la plus atroce des voluptés d'entendre, parmi les soupirs et les petits cris de Georges, d'entendre le bruit de ses os qui, sous moi, cliquetaient comme les ossements d'un squelette...
Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent, inertes, sur le lit; ses lèvres se dérobèrent et abandonnèrent mes lèvres. Et de sa bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis un flot de sang chaud qui m'éclaboussa tout le visage. D'un bond, je fus hors du lit. En face, une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante... Je m'affolai, et courant, éperdue, dans la chambre, je voulus appeler au secours... Mais l'instinct de la conservation, la crainte des responsabilités, de la révélation de mon crime... je ne sais quoi encore de lâche et de calculé... me fermèrent la bouche... me retinrent au bord de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement, très rapidement, je compris qu'il était impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état de désordre, dans l'état d'amour où nous étions, Georges, moi, et la chambre... je compris qu'il était impossible que quelqu'un entrât en cet instant, dans la chambre...
O misère humaine!... Il y avait quelque chose de plus spontané que ma douleur, de plus puissant que mon épouvante, c'étaient mon ignoble prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur, j'eus la présence d'esprit d'ouvrir la porte du salon... puis la porte de l'antichambre... et d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la maison... Alors, je revins près du lit... Je soulevai le corps de Georges, léger comme une plume dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à la maintenir droite dans mes mains... Le sang continuait de couler par la bouche, en filaments poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait par la gorge, avec un bruit de bouteille qu'on vide... Ses yeux révulsés ne montraient plus, entre les paupières agrandies, que leurs globes rougeâtres.
--Georges!... Georges!... Georges!...
Georges ne répondit pas à ces appels, à ces cris... Il ne les entendait pas... il n'entendait plus rien des cris et des appels de la terre:
--Georges!... Georges!... Georges!
Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le lit... Je lâchai sa tête; sa tête retomba, lourde, sur l'oreiller... Je posai ma main sur son coeur... son coeur ne battit pas...
--Georges!... Georges!... Georges!...
L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces lèvres muettes... de l'immobilité rouge de ce cadavre... et de moi-même... Et brisée de douleur, brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je m'écroulai sur le tapis, évanouie...
Combien de minutes dura cet évanouissement, ou combien de siècles?... Je ne le sais pas. Revenue à moi, une pensée suppliciante domina toutes les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser... Je me lavai le visage... je me rhabillai... je remis--oui, j'eus cet affreux courage--je remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... Et quand cela fut fini... je réveillai la maison... je criai la terrible nouvelle, dans la maison...
* * * * *
Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, de tortures tout ce qu'en contient l'enfer...
Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La tempête souffle, comme elle soufflait là-bas, la nuit où je commençai sur cette pauvre chair mon oeuvre de destruction... Et le hurlement du vent dans les arbres du jardin, il me semble que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de l'à jamais maudite villa d'Houlgate.
* * * * *
De retour à Paris, après les obsèques de M. Georges, je ne voulus pas rester, malgré ses supplications multipliées, au service de la pauvre grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne plus revoir ce visage en larmes, de ne plus entendre ces sanglots qui me déchiraient le coeur... j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, à ce besoin qu'elle avait, en sa détresse radotante, de me remercier sans cesse de mon dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa «fille... sa chère petite fille», de m'embrasser, avec de folles effusions de tendresse... Bien des fois, durant les quinze jours que je consentis, sur sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse de me confesser, de m'accuser, de lui dire tout ce que j'avais de trop pesant à l'âme et qui, souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce qu'elle en eût éprouvé un soulagement quelconque?... C'eût été ajouter une affliction plus poignante à ses autres afflictions, et cette horrible pensée et ce remords inexpiable que, sans moi, son cher enfant ne serait peut-être pas mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en sentis pas le courage... Je partis de chez elle, avec mon secret, vénérée d'elle comme une sainte, comblée de riches cadeaux et d'amour...
Or, le jour même de mon départ, comme je revenais de chez Mme Paulhat-Durand, la placeuse, je rencontrai dans les Champs-Elysées un ancien camarade, un valet de chambre, avec qui j'avais servi, pendant six mois, dans la même maison. Il y avait bien deux ans que je ne l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris que, ainsi que moi, il cherchait une place. Seulement, ayant de chouettes extras pour l'instant, il ne se pressait pas d'en trouver.
--Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me revoir... toujours épatante!...
C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui aimait la noce... Il proposa:
--Si on dînait ensemble, hein?...
J'avais besoin de me distraire, de chasser loin de moi un tas d'images trop tristes, un tas de pensées obsédantes. J'acceptai...
--Chic, alors!... fit-il.
Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand de vins de la rue Cambon... Sa gaîté lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me choquèrent point... Au contraire, j'éprouvai une certaine joie canaille, une sorte de sécurité crapuleuse, comme à la reprise d'une habitude perdue... Pour tout dire, je me reconnus, je reconnus ma vie et mon âme en ces paupières fripées, en ce visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le même rictus servile, le même pli de mensonge, le même goût de l'ordure passionnelle, chez le comédien, le juge et le valet...
Après le dîner, nous flânâmes quelque temps sur les boulevards... Puis il me paya une tournée de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la salle, pendant que, sur la plaque lumineuse, l'armée française défilait, aux applaudissements de l'assistance, il m'empoigna la taille et me donna, sur la nuque, un baiser qui faillit me décoiffer.
--Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom d'un chien!... ce que tu sens bon...
Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous restâmes là, quelques minutes, sur le trottoir, silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa canne, tapait la pointe de ses bottines... Moi, la tête penchée, les coudes au corps, les mains dans mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une peau d'orange...
--Eh bien, au revoir! lui dis-je...
--Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec toi... Voyons, Célestine?
Je me défendis, vaguement, pour la forme... il insista:
--Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des peines de coeur?... Justement... c'est le moment...
Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait pas trop à qui rentrait le soir... Avec son escalier étroit et noir, sa rampe gluante, son atmosphère ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la maison de passe et du coupe-gorge... Mon compagnon toussa pour se donner de l'assurance... Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:
--Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas d'Houlgate, ni les hôtels chauds et fleuris de la rue Lincoln...
A peine dans ma chambre, et dès que j'eus verrouillé la porte, il se rua sur moi et me jeta brutalement, les jupes levées, sur le lit.
Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!... Ah, misère de nous!
* * * * *
Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, ses changements de visage, ses liaisons finies aussitôt que commencées... et ses sautes brusques des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...
Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation amoureuse, dans une soif ardente de sacrifice, sincèrement, passionnément, avais voulu mourir, j'eus durant de longs mois la peur d'avoir gagné la contagion aux baisers de M. Georges... La moindre indisposition, la plus passagère douleur me furent une terreur véritable. Souvent, la nuit, je me réveillais avec des épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais des douleurs et des déchirements; j'interrogeais mes crachats où je voyais des filaments rouges: à force de compter les pulsations de mes veines, je me donnais la fièvre... Il me semblait, en me regardant dans la glace, que mes yeux se creusaient, que mes pommettes rosissaient, de ce rose mortel qui colorait les joues de M. Georges... A la sortie d'un bal public, une nuit, je pris un rhume et je toussai pendant une semaine... Je crus que c'était fini de moi... Je me couvris le dos d'emplâtres, j'avalai toute sorte de médecines bizarres... j'adressai même un don pieux à saint Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de ma peur, ma santé restait forte, que j'avais la même endurance aux fatigues du métier et du plaisir... cela passa...
* * * * *
L'année dernière, le 6 octobre, de même que tous les ans à cette triste date, j'allai déposer des fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était au cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je vis, devant moi, à quelques pas devant moi, la pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était vieille... et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux domestiques qui l'accompagnaient. Voûtée, courbée, chancelante, elle marchait pesamment, soutenue aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, aussi voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que leur maîtresse... Un commissionnaire suivait, qui portait une grosse gerbe de roses blanches et rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point les dépasser et qu'ils me reconnussent... Cachée derrière le mur d'un haut monument funéraire, j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse eût déposé ses fleurs, égrené ses prières et ses larmes sur la tombe de son petit-fils... Ils revinrent du même pas accablé, par la petite allée, en frôlant le mur du caveau où j'étais... Je me dissimulai davantage pour ne point les voir, car il me semblait que c'étaient mes remords, les fantômes de mes remords qui défilaient devant moi... M'eût-elle reconnue?... Ah! je ne le crois pas... Ils marchaient sans rien regarder... sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs yeux avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs lèvres allaient, allaient, et aucune parole ne sortait d'elles... On eût dit de trois vieilles âmes mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et cherchant leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... et ma face toute rouge... et le sang qui coulait par la bouche de Georges. Cela me fit froid au coeur... Elles disparurent enfin...
Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres lamentables?... Elles sont peut-être mortes un peu plus... elles sont peut-être mortes tout à fait. Après avoir erré encore, des jours et des nuits, peut-être qu'elles ont trouvé le trou de silence et de repos qu'elles cherchaient...
C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue l'infortunée grand'mère de me choisir comme garde-malade d'un aussi jeune, d'un aussi joli enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment, quand j'y repense, qu'elle n'ait jamais rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais rien vu... qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui m'épate le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... ils n'étaient pas bien malins, tous les trois... Ils en avaient une couche de confiance!...
* * * * *
J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la haie... Accroupi devant une plate-bande, nouvellement bêchée, il repiquait des plants de pensées et des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il a quitté son travail, et il est venu jusqu'à la haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout du meurtre de son furet. Il paraît même très gai. Il me confie, en pouffant de rire, que, ce matin, il a pris au collet le chat blanc des Lanlaire... Probable que le chat venge le furet.
--C'est le dixième que je leur estourbis en douceur, s'écrie-t-il, avec une joie féroce, en se tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les mains, noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter le terreau de mes châssis, le salaud... il ne ravagera plus mes semis, le chameau!... Et si je pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et sa femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... ah!... Ça, c'est une idée!...
Cette idée le fait se tordre un instant... Et, tout à coup, les yeux pétillants de malice sournoise, il me demande:
--Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du poil à gratter, dans leur lit?... Les saligauds!... Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...
Puis:
--A propos... vous savez?... Kléber?... mon petit furet?
--Oui... Eh bien?
--Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...
--Ça n'est pas très bon, dites?...
--Heu!... c'est comme du mauvais lapin.
Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.
Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, sous un tas de fagots, il a capturé un hérisson. Il est en train de l'apprivoiser... Il l'appelle Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête intelligente, farceuse, extraordinaire et qui mange de tout!...
--Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même journée, ce sacré hérisson a mangé du beefsteack, du haricot de mouton, du lard salé, du fromage de gruyère, des confitures... Il est épatant... on ne peut pas le rassasier... il est comme moi... il mange de tout!...
A ce moment, le petit domestique passe dans l'allée, charriant dans une brouette des pierres, de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris, qu'il va porter au trou à ordures...
--Viens ici!... hèle le capitaine...
Et, comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un après l'autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort:
--Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...
Les pierres volent, les débris tombent sur une planche fraîchement travaillée, où, la veille, Joseph avait semé des pois.
--Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore, par-dessus le marché!...
La planche est bientôt couverte de débris et saccagée... La joie du capitaine s'exprime par une sorte de ululement et des gestes désordonnés... Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me dit, d'un air conquérant et paillard:
--Mademoiselle Célestine... vous êtes une belle fille, sacrebleu!... Faudra venir me voir, quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est une idée!...
Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...
VIII
28 octobre.
Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sèche, cette lettre. On dirait à la lire qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime entre nous. Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un souvenir!... Il ne m'y parle que de lui... S'il faut l'en croire, il paraît que Jean est devenu un personnage d'importance. Cela se voit, cela se sent à cet air protecteur et un peu méprisant que, dès le début de sa lettre, il prend avec moi... En somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai toujours connu vaniteux--dame, il était si beau garçon!--mais jamais autant qu'aujourd'hui. Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès, ni la gloire...