Le Journal d'une Femme de Chambre
Chapter 10
L'installation à Houlgate se fit sans incidents, comme s'était fait le voyage. Tout était prêt lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus qu'à prendre possession de la villa, une villa spacieuse, élégante, pleine de lumière et de gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la plage. On descendait à la mer par un escalier de pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues venaient chanter sur les premières marches, aux heures de la marée montante. Au rez-de-chaussée, la chambre de M. Georges s'ouvrait par de larges baies, sur un admirable paysage de mer... La mienne,--une chambre de maître, tendue de claire cretonne,--en face de celle de M. Georges, de l'autre côté d'un couloir, donnait sur un petit jardin où poussaient quelques maigres fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer par des mots ma joie, ma fierté, mon émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil pur et nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise comme une dame, au bien-être, au luxe, au partage de cette chose si vainement convoitée, qu'est la famille... expliquer comment, par un simple coup de baguette de cette miraculeuse fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en fut fini du souvenir de mes humiliations passées, et que je conçus tous les devoirs auxquels m'astreignait cette dignité d'être humain, enfin conférée, je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est que, véritablement, je connus la magie de la transfiguration... Non seulement le miroir attesta que j'étais devenue subitement plus belle, mais mon coeur me cria que j'étais réellement meilleure... Je découvris en moi des sources, des sources, des sources... des sources intarissables, des sources sans cesse jaillissantes de dévouement, de sacrifice... d'héroïsme... et je n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités merveilleuses, sauver M. Georges de la mort...
Avec une foi robuste dans ma puissance de guérison, je disais, je criais à la pauvre grand'mère, qui ne cessait de se désespérer et souvent, dans le salon voisin, passait ses journées à pleurer:
--Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons... Je vous jure que nous le sauverons...
De fait, au bout de quinze jours, M. Georges se trouva beaucoup mieux. Un grand changement s'opérait dans son état... Les crises de toux diminuaient, s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se régularisaient... Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs abondantes et terribles, qui le laissaient, au matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient au point que nous pouvions faire de longues courses en voiture, et de petites promenades à pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque sorte, une résurrection... Comme le temps était très beau, l'air très chaud, mais tempéré par la brise de mer, les jours que nous ne sortions pas, nous en passions la plus grande partie, à l'abri des tentes, sur la terrasse de la villa, attendant l'heure du bain, «de la trempette dans la mer», ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il était gai, toujours gai, et jamais il ne parlait de son mal... jamais il ne parlait de la mort. Je crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne prononça ce mot terrible de mort... En revanche, il s'amusait beaucoup de mon bavardage, le provoquait, au besoin, et moi, confiante en ses yeux, rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence et sa gentillesse, je lui disais tout ce qui me traversait l'esprit, farces, folies et chansons... Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes diverses stations chez des maîtres cocasses ou infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du monde, si enfermé qu'il eût toujours été, par une prescience, par une divination merveilleuse qu'ont les malades, il comprenait tout, de la vie... Une vraie amitié, que facilita sûrement son caractère et que souhaita sa solitude, et, surtout, que les soins intimes et constants dont je réjouissais sa pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi dire automatiquement, s'était établie entre nous... J'en fus heureuse au delà de ce que je puis exprimer, et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au contact incessant du sien.
M. Georges adorait les vers... Des heures entières, sur la terrasse, au chant de la mer, ou bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire, de Verlaine, de Maeterlinck. Souvent, il fermait les yeux, restait immobile, les mains croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était endormi, je me taisais... Mais il souriait et il me disait:
--Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends mieux ainsi ces vers... j'entends mieux ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...
Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après s'être recueilli, il récitait lentement, en prolongeant les rythmes, les vers qui l'avaient le plus enthousiasmé, et il cherchait--ah! que je l'aimais de cela!--à m'en faire comprendre, à m'en faire sentir la beauté...
Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles comme une relique:
--Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c'est qu'il n'est point besoin d'être un savant pour les comprendre et pour les aimer... au contraire... Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer les vers, il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute nue, comme une fleur... Les poètes parlent aux âmes, des simples, des tristes, des malades... Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien que, lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours un peu poète?... Et toi-même, petite Célestine, souvent tu m'as dit des choses qui sont belles comme des vers...
--Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez de moi...
--Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as dit ces choses belles... Et c'est ce qui est délicieux...
Ce furent pour moi des heures uniques; quoi qu'il arrive de la destinée, elles chanteront dans mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai cette sensation, indiciblement douce, de redevenir un être nouveau, d'assister, pour ainsi dire, de minute en minute, à la révélation de quelque chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était moi... Et, aujourd'hui, malgré de pires déchéances, toute reconquise que je sois par ce qu'il y a en moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet élan vers des choses supérieures à mon milieu social et à moi-même, si, tâchant à reprendre confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai osé, moi, ignorante de tout, écrire ce journal, c'est à M. Georges que je le dois...
Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout de voir le gentil malade renaître peu à peu... ses chairs se regonfler et refleurir son visage, sous la poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie, et des espérances, et des certitudes que la rapidité de cette résurrection donnait à toute la maison, dont j'étais, maintenant, la reine et la fée... On m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes soins, à la vigilance de mon dévouement et, plus encore peut-être, à ma constante gaieté, à ma jeunesse pleine d'enchantements, à ma surprenante influence sur M. Georges, ce miracle incomparable... Et la pauvre grand'mère me remerciait, me comblait de reconnaissance et de bénédictions, et de cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a confié un baby presque mort et qui, de son lait pur et sain, lui refait des organes... un sourire... une vie.
Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me prenait les mains, les caressait, les embrassait, et, avec des larmes de bonheur, elle me disait:
--Je savais bien... moi... quand je vous ai vue... je savais bien!...
Et déjà des projets... des voyages au soleil... des campagnes pleines de roses!
--Vous ne nous quitterez plus jamais... plus jamais, mon enfant.
Son enthousiasme me gênait souvent... mais j'avais fini par croire que je le méritais... Si, comme bien d'autres l'eussent fait à ma place, j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah! malheur!...
Et ce qui devait arriver arriva.
Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvait éclater. M. Georges n'était pas sorti, même sur la terrasse, et nous étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une nervosité due sans doute aux influences électriques de l'atmosphère, il avait même refusé que je lui lise des vers.
--Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs, je sens que tu les lirais très mal, aujourd'hui.
Il était allé dans le salon, où il avait essayé de jouer un peu de piano. Le piano l'ayant agacé, tout de suite il était revenu dans la chambre où il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant d'après moi, quelques silhouettes de femmes... Mais il n'avait pas tardé à abandonner papier et crayons, en maugréant avec un peu d'impatience.
--Je ne peux pas... je ne suis pas en train... Ma main tremble... Je ne sais ce que j'ai... Et toi aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens pas en place...
Finalement, il s'était étendu sur sa chaise longue, près de la grande baie par où l'on découvrait un immense espace de mer... Des barques de pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant, rentraient au port de Trouville... D'un regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et leurs voilures grises...
Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne tenais pas en place... et je m'agitais, je m'agitais... afin d'inventer quelque chose qui occupât son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien... et mon agitation ne calmait pas celle du malade...
--Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver ainsi?... Reste auprès de moi...
Je lui avais demandé:
--Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces petites barques, là-bas?... Moi, si!...
--Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon dire des choses inutiles... Reste auprès de moi.
A peine assise près de lui, et la vue de la mer lui devenant tout à coup insupportable, il m'avait demandé de baisser le store de la baie...
--Ce faux jour m'exaspère... cette mer est horrible... Je ne veux pas la voir... Tout est horrible, aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne veux voir que toi...
Doucement, je l'avais grondé.
--Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas sage... Ça n'est pas bien... Et si votre grand'mère venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la feriez encore pleurer!...
S'étant soulevé un peu sur les coussins:
--D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur Georges»?... Tu sais que cela me déplaît..
--Je ne peux pourtant pas vous appeler «monsieur Gaston»!
--Appelle-moi «Georges» tout court... méchante...
--Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais jamais!
Alors il avait soupiré.
--Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une pauvre petite esclave?
Puis il s'était tu... Et le reste de la journée s'était écoulé, moitié dans l'énervement, moitié dans le silence, qui était aussi un énervement, et plus pénible...
Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le vent se mit à souffler avec violence, la mer à battre la digue avec un grand bruit sourd... M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait qu'il lui serait impossible de dormir, et c'est si long, dans un lit, les nuits sans sommeil!... Lui, sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour, une lampe qui répandait autour de nous une clarté rose et très douce, nous ne disions rien... Quoique ses yeux fussent plus brillants que de coutume, M. Georges semblait plus calme... et le reflet rose de la lampe avivait son teint, dessinait, dans de la lumière, les traits de sa figure fine et charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage de couture.
Tout à coup, il me dit:
--Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et viens près de moi...
J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices... Il avait des effusions, des enthousiasmes d'amitié que j'attribuais à la reconnaissance... J'obéis comme les autres fois.
--Plus près de moi... encore plus près... fit-il.
Puis:
--Donne-moi ta main, maintenant...
Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre ma main qu'il caressa:
--Comme ta main est jolie!... Et comme tes yeux sont jolis!... Et comme tu es jolie, toute... toute... toute!...
Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais il ne m'avait dit que j'étais jolie--du moins, jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là... Surprise et, dans le fond, charmée de ces paroles qu'il débitait d'une voix un peu haletante et grave, instinctivement je me reculai:
--Non... non... ne t'en va pas... Reste près de moi... tout près... Tu ne peux pas savoir comme cela me fait du bien que tu sois près de moi... comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis plus nerveux, agité... je ne suis plus malade... je suis content... je suis heureux... très... très heureux...
Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il m'obligea de m'asseoir près de lui, sur la chaise longue... Et il me demanda:
--Est-ce que tu es mal ainsi?
Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses yeux un feu plus ardent... Sa voix tremblait davantage... de ce tremblement que je connais--ah oui! que je connais!--ce tremblement que donne aux voix de tous les hommes, le désir violent d'aimer... J'étais très émue, très lâche... et la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à me défendre de lui, et surtout à le défendre énergiquement contre lui-même, je répondis d'un air gamin:
--Oui, monsieur Georges; je suis très mal.. Laissez-moi me relever...
Son bras ne quittait pas ma taille.
--Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...
Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la douceur câline, il ajouta:
--Tu es toute craintive... Et de quoi donc as-tu peur?
En même temps, il approcha son visage du mien... et je sentis son haleine chaude... qui m'apportait une odeur fade... quelque chose comme un encens de la mort...
Le coeur saisi par une inexprimable angoisse, je criai:
--Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!... Laissez-moi... Vous allez vous rendre malade... Je vous en supplie!... laissez-moi...
Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse, par respect pour la fragilité de ses membres... J'essayai seulement--avec quelles précautions!--d'éloigner sa main qui, gauche, timide, frissonnante, cherchait à dégrafer mon corsage, à palper mes seins... Et je répétais:
--Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous faites-là, monsieur Georges... Laissez-moi...
Son effort pour me maintenir contre lui l'avait fatigué... L'étreinte de ses bras ne tarda pas à faiblir. Durant quelques secondes, il respira plus difficilement... puis une toux sèche lui secoua la poitrine...
--Ah! vous voyez bien, monsieur Georges... lui dis-je, avec toute la douceur d'un reproche maternel... Vous vous rendez malade à plaisir... vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout recommencer... Vous serez bien avancé, après... Soyez sage, je vous en prie! Et si vous étiez bien gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous vous coucheriez tout de suite...
Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur la chaise longue, et, tandis que je replaçais sous sa tête les coussins qui avaient glissé, très triste, il soupira:
--Après tout... c'est juste... Je te demande pardon...
--Vous n'avez pas à me demander pardon, monsieur Georges... vous avez à être calme...
--Oui... oui!... fit-il, en regardant le point du plafond où la lampe faisait un rond de mouvante lumière... J'étais un peu fou... d'avoir songé, un instant, que tu pouvais m'aimer... moi qui n'ai jamais eu d'amour... moi qui n'ai jamais eu rien... que de la souffrance... Pourquoi m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de t'aimer... Depuis que tu es là, près de moi et que je te désire... depuis que tu es là, avec ta jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes mains... tes petites mains tout en soie, dont les soins sont des caresses si douces... et que je ne rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme et dans mon corps, des vigueurs nouvelles... toute une vie inconnue bouillonner... C'est-à-dire, je sentais cela... car, maintenant... Enfin, qu'est-ce que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi... c'est juste...
J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire; je ne savais que faire... Des sentiments puissants et contraires me tiraillaient dans tous les sens... Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré m'en éloignait... Et niaisement, parce que je n'étais pas sincère, parce que je ne pouvais pas être sincère dans une lutte où combattaient avec une égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais:
--Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez pas à ces vilaines choses-là... Cela vous fait du mal. Voyons, monsieur Georges... soyez bien gentil...
Mais, il répétait:
--Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu as raison de ne pas m'aimer... Tu me crois malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche aux poisons de la mienne... et de gagner mon mal--le mal dont je meurs, n'est-ce pas?--dans un baiser de moi!... C'est juste...
La cruelle injustice de ces paroles me frappa en plein coeur.
--Ne dites pas cela, monsieur Georges... m'écriai-je, éperdue... C'est horrible et méchant, ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de peine... trop de peine...
Je saisis ses mains... elles étaient moites et brûlantes. Je me penchai sur lui... son haleine avait l'ardeur rauque d'une forge:
--C'est horrible... horrible!
Il continua:
--Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection... mon rappel complet à la vie... Ah! tu as cru sérieusement à tes bains... à ton Porto... à ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton amour que je me suis baigné... c'est le vin de ton amour que j'ai bu... c'est la révulsion de ton amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant espéré, tant voulu, tant attendu, que je me suis repris à vivre, à être fort... car je suis fort, maintenant... Mais, je ne t'en veux pas de me le refuser... tu as raison de me le refuser... Je comprends... je comprends... Tu es une petite âme timide et sans courage... un petit oiseau qui chante sur une branche... puis sur une autre... et s'en va, au moindre bruit... frroutt!
--C'est affreux ce que vous dites là, monsieur Georges.
Il continua encore, tandis que je me tordais les mains:
--Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce n'est pas affreux... c'est juste. Tu me crois malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a de l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est de la vie... de la vie éternelle... Oui, oui, je comprends... puisque ton baiser qui est la vie pour moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour toi, la mort... N'en parlons plus...
Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la pitié?... était-ce ce que contenaient de sanglants reproches, d'amers défis, ces paroles atroces et sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif et barbare qui, tout à coup, me posséda?... Je n'en sais rien... C'était peut-être cela, tout ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai tomber, comme une masse, sur la chaise longue, et, soulevant dans mes mains la tête adorable de l'enfant, éperdument, je criai:
--Tiens! méchant... regarde comme j'ai peur... regarde donc comme j'ai peur!...
Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai mes dents aux siennes, avec une telle rage frémissante, qu'il me semblait que ma langue pénétrât dans les plaies profondes de sa poitrine, pour y lécher, pour y boire, pour en ramener tout le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses bras s'ouvrirent et se refermèrent, dans une étreinte, sur moi...
Et ce qui devait arriver, arriva...
Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus je suis sûre que ce qui me jeta dans les bras de Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes, ce fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux, spontané de protestation contre les sentiments bas que Georges attribuait--par ruse, peut-être--à mon refus... Ce fut surtout un acte de piété fervente, désintéressée et très pure, qui voulait dire:
--Non, je ne crois pas que tu sois malade... non, tu n'es pas malade... Et la preuve, c'est que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la tienne, à la respirer, cette haleine, à la boire, à m'en imprégner la poitrine, à m'en saturer toute la chair... Et quand même tu serais réellement malade?... quand même ton mal serait contagieux et mortel à qui l'approche, je ne veux pas que tu aies de moi cette idée monstrueuse que je redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...
Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui, fatalement, devait résulter de ce baiser, et que je n'aurais point la force, une fois dans les bras de mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de m'arracher à cette étreinte, et de repousser ce baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un homme me tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me tourne... me tourne... Je deviens ivre... je deviens folle... je deviens sauvage... Je n'ai plus d'autre volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me laisse mener par lui, docile et terrible... jusqu'au crime!...
Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses caresses maladroites et délicieuses... l'ingénuité passionnée de tous ses gestes... et l'émerveillement de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé, de la femme et de l'amour!... Dans ce premier baiser, je m'étais donnée, toute, avec cet emportement qui ne ménage rien, cette fièvre, cette volupté inventive, dure et brisante, qui dompte, assomme les mâles les plus forts et leur fait demander grâce... Mais, l'ivresse passée, lorsque je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque pâmé dans mes bras, j'eus un remords affreux... du moins la sensation, et, pour ainsi dire, l'épouvante que je venais de commettre un meurtre...
--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Je vous ai fait du mal... Ah! pauvre petit!
Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et confiante, avec quelle reconnaissance éblouie, il se pelotonna contre moi, comme pour y chercher une protection... Et il me dit, ses yeux pleins d'extase:
--Je suis heureux... Maintenant, je puis mourir...
Et comme je me désespérais, comme je maudissais ma faiblesse:
--Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste avec moi... ne me quitte pas de toute la nuit. Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas supporter la violence, pourtant si douce, de mon bonheur...
Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une crise de toux... Elle fut courte heureusement... Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme déchirée... Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri, j'allais le tuer, désormais?... Je crus que je ne pourrais pas retenir mes larmes... Et je me détestai...
--Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en souriant... Il ne faut pas te désoler, puisque je suis si heureux... Et puis, je ne suis pas malade... je ne suis pas malade... Tu vas voir comme je vais bien dormir contre toi... Car, je veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant, entre tes seins... ma tête entre tes seins...
--Et si votre grand'mère me sonnait, cette nuit, monsieur Georges?...
--Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera pas... Je veux dormir contre toi...
Certains malades ont une puissance amoureuse que n'ont point les autres hommes, même les plus forts. C'est que je crois réellement que l'idée de la mort, que la présence de la mort aux lits de luxure, est une terrible, une mystérieuse excitation à la volupté... Durant les quinze jours qui suivirent cette mémorable nuit--nuit délicieuse et tragique--ce fut comme une sorte de furie qui s'empara de nous, qui mêla nos baisers, nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une possession sans fin. Nous avions hâte de jouir, pour tout le passé perdu, nous voulions vivre, presque sans repos, cet amour dont nous sentions le dénouement proche, dans la mort...