Le jour naissant

Part 9

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De son règne, on ne sait, à vrai dire, que peu de chose: il accrut ses domaines, en repoussa les frontières vers l'horizon, assura pour l'avenir son trône et répandit beaucoup de sang. Sage autant qu'il était fort, il édicta des lois excellentes. L'une d'elles ordonnait à tous ses descendants d'ériger leur image sculptée sur le chemin qui traversait les bois. Chacune représentait par avance la haute vertu du règne en cours et devait la perpétuer. Quand le roi vivant laissait au peuple sa dépouille mortelle pour remonter au palais de la nuit supérieure, l'image se divinisait de ce fait même, aussi ce chemin était-il bordé d'une haie redoutable de dieux.

* * * * *

Balthasar regarde la dernière statue de bois, celle qu'il fit sculpter à la ressemblance de son corps, avant de partir pour la guerre. Un large sourire se répand sur son visage: il est satisfait de l'oeuvre, il se reconnaît en elle. Un progrès notable s'y manifeste, l'artiste ayant su diviser les doigts de la main, détacher du corps le bras puissant, fouiller la musculature du torse. Les jambes engainées, plantées dans le sol, rappellent par leur vigoureuse minceur le fort jaillissement d'un tronc d'arbre.

A l'heure lointaine où Balthasar tombera de son haut dans la poussière et ne sera plus que de la chair morte, livrée au sable, c'est là qu'il revivra en sa gloire, c'est dans cette figure de bois qu'il se reposera, sous cet aspect qu'il deviendra pareil aux dieux, ses ancêtres d'aujourd'hui, demain, ses pairs.

Murmure, léger murmure familier, frémissement furtif de la petite gorge musicienne... L'oiseau va-t-il chanter encore?

Cette statue est bien faite à l'image de Balthasar. Il eut raison d'en livrer aux bêtes l'habile artisan, afin que jamais rien d'autre ne fût sculpté par de si expertes mains. Ce que le roi veut être, et qu'il aspire à devenir dans la mémoire de son peuple, la fibreuse statue l'explique sans mystère.--Quelle inquiétude le harcelait, quand il résolut de traverser la fournaise? Ne se trouve-t-il pas assez grand? La statue confirme cependant sa puissance de façon indubitable. Il fut, il est encore, il sera toujours le roi terrible.--Ce front têtu le prouve, têtu mais noble, et la bouche féroce aux dents découvertes sous les lourdes lèvres, et les yeux ronds, et l'encolure de taureau, comme aussi les majestueuses épaules. Terrible! cela représente assurément un roi terrible, dont le seul aspect fait trembler chacun, dont la colère s'apparente à celle de la foudre. Si terrible, on devrait le nommer le roi de la colère: par la colère il a vaincu, il a doublé ses Etats, illustré sa race. Balthasar sera le roi de l'Impérieuse Colère.

Fine, très fine, insistante et matoise, la chanson renaît, mais ce qu'elle semble dire est en désaccord avec les pensées de Balthasar.

D'abord la voix frêle s'étonne: le roi n'a-t-il pas vu d'autre colère que la sienne? Celle de l'orage est cependant plus tonitruante, ses éclats sont plus émouvants; celle du vent est pire, aux mauvais jours d'été, quand il soulève le sable en tourbillonnantes nuées, ou quand, la nuit, il gronde, hurle, siffle et, soudain, transperce l'ombre chaude d'un cri.--Se peut-il que le roi veuille rivaliser?

D'un coup de tête impatient, Balthasar se débarrasse de l'oiseau qui se perche aussitôt sur l'autre tête, sur le front de l'image de bois, et qui se remet à chanter. On chante mieux ainsi: face à face, l'on s'exprime de manière plus précise... Oh! la petite voix a décidément perdu toute nuance de respect.--Ecoutez ce qu'elle sous-entend...

«Un homme, fût-il tout noir et de haute taille, qui beugle, fait des gestes égarés, bat une servante oublieuse et frappe l'esclave paresseux, cela n'est pas très redoutable! Un homme, fût-il couronné, qui s'exaspère parce que le soleil cuit sa royale peau, rayonne trop à son avis et le met en moiteur, risque-t-il pas le ridicule? Il s'essoufflera vite, il finira par se taire... Assurément, le vent du ciel se ménage mieux!»

Balthasar va parler, va répliquer; non pas à l'oiseau (que dirait-il au faible oiseau?) mais à l'image de bois. C'est à lui-même, en somme, qu'il s'adresse. Il parle bas, en accents confus et difficiles; il se sent aussi troublé qu'à son départ du palais; néanmoins, il faut qu'il parle et se délivre de son inquiétude.

* * * * *

«Je te somme de répondre! Toi qui devras me représenter dans ma colère, devant ceux qui me suivront, et qui dois être ce que je serai toujours, réponds-moi! Je me sens moins grand, moins fort, moins sûr de ma colère et de ses effets. On dirait qu'une mouche méchante tourne autour de moi, et nul ne peut écarter la mouche. J'ai reçu comme une cruelle piqûre qui ne me laisse aucun repos. Je voudrais tuer quelqu'un, fracasser quelque chose, mais je me demande à quoi cela servirait! Jusqu'à ce jour, je ne pensais pas ainsi; cela me fait mal de penser autrement. Viens à mon aide! Jamais je n'ai imploré personne, mais à toi je puis parler, car tu es pareil à moi, car tu le seras plus encore.--Que l'ennemi m'écoute et surprenne mon discours, je m'en soucie peu, étant toujours le plus puissant; je hausse magnifiquement les épaules; mais toi, je t'appelle à mon aide, toi seul!--Non sans respect, puisque je m'adresse à ma propre personne, je t'enjoins de répondre... Que se passe-t-il en moi?»

Depuis des années, Balthasar n'a tant parlé de suite; jamais, en tout cas, il ne s'est imposé pareil effort de l'esprit. Il en éprouve une certaine fatigue et, maintenant, il attend, le regard posé droit devant lui, que l'image parle à son tour.

Or les yeux de bois restent immobiles, comme s'ils ne voyaient rien, et la bouche ne desserre pas ses grosses lèvres, et nul geste ne s'ébauche qui puisse signifier quelque chose. Même il semble que la sublime colère de la statue soit moins intense, moins évidente. Balthasar l'admire moins.

Mais, si la statue reste muette, l'oiseau rouge, après quelques sautillements, ébouriffements et piaulements de prélude, dit, d'un petit air très dégagé, très insolent, ce qui lui reste à dire.

«Sans doute, Balthasar est-il lassé par ses devoirs royaux, ou par la grande chaleur, ou par son extrême ennui...

«En vérité, je m'ébahis à l'entendre!

«Il parle à un morceau de bois!

«Cela est-il possible, raisonnable?

«Parler à du bois mort!

«Parle-t-on à un mur?»

Rien d'autre... L'oiseau se tait.

Balthasar se demande avec inquiétude si l'oiseau n'a pas raison. Cette image n'est point divinisée; l'esprit ne l'anime pas encore. Du bois... du bois qui sera dieu, demain, mais... mais, aujourd'hui?... Ah! qu'il est difficile de réfléchir!--Dure épreuve, lorsqu'on se sait maître de la terre, lorsqu'on y tient tant de place par son omnipotence, par son seul corps, et qu'un petit oiseau rouge vous importune, et qu'il faut prendre un parti!

Lentement, une idée rampe dans l'esprit de Balthasar; elle en fait le tour, ce qui prend un certain temps; elle s'y installe enfin; il la conçoit; bientôt, il l'adopte.--Le roi de l'Impérieuse Colère se décide: il ira plus loin, devant la statue sculptée à la ressemblance de son père; il suivra le chemin sacré jusqu'au roi de l'Incommensurable Paresse... Hélas! le méchant oiseau l'accompagne. Sur la tête de la seconde statue, Balthasar retrouve l'oiseau.

* * * * *

Le père de Balthasar fut paresseux; il s'illustra par une paresse quotidienne, persévérante et majestueuse, qui provoqua l'admiration au cours d'un très long règne monotone. Elle était bien digne d'un roi. Elle possède encore cette statue, moins savamment sculptée que celle de Balthasar mais pleine d'éloquence, qui bâille, qui se détend, les bras ballants, qui s'abandonne pour toujours. Celle-là, on se sent pris de torpeur rien qu'à la regarder!--Balthasar la contemple avec une filiale vénération: elle dira peut-être quelque chose...

«Eh! non, elle ne dira rien!»

C'est l'oiseau qui chante, sans qu'on l'en prie.

«Que veut-on qu'elle dise?

«Elle sommeille dans son bois!»

Le roi préférerait ne pas entendre, mais il entend, il entend trop; il ne peut s'empêcher d'écouter et pendant que sa cervelle obtuse filtre la blessante épigramme, il se rend compte avec un peu d'effarement que le souvenir des lentes heures où il tâchait d'imiter la vertu de son père et se livrait, suivant le glorieux exemple, au bienfait de la paresse, ne lui donne plus aucune joie. Il s'ennuyait, sans contredit, et d'un irrespectueux ennui, d'un ennui presque sacrilège. N'est-ce pas une lourde faute que de juger son père? n'est-ce pas déchoir que de ne l'égaler point?

Plus avant! Balthasar ira plus avant, plus haut dans sa race, le long du chemin de la palmeraie, vers la statue de son grand-père, le roi glouton, le roi de la Prodigieuse Gourmandise.

Aussitôt, l'oiseau murmure, sur un ton léger:

«Comme le roi voudra...»

Et s'envole.

* * * * *

Une bouche ou, pour la dépeindre mieux, une gueule grande ouverte, armée de redoutables dents blanches, brillant sur un fond très sombre... on ne voit d'abord que cette gueule et deux oreilles en éventail. Les yeux, plissés par l'ouverture extrême de la gueule affamée, disparaissent, pour ainsi dire; le menton se perd dans un cou puissant et, tout de suite au-dessous, c'est un ventre énorme, tendu, ballonnant, marqué au centre d'un nombril compliqué, peint en rouge.--Un ventre noir, un nombril rouge, une gueule caverneuse à denture d'ivoire, cela représente la personne entière du roi, la vertu particulière du dieu qu'il devint, son histoire, enfin, très simple: il monta sur le trône, il mangea, il mourut, la gueule pleine... Ce fut tout.

Or ce puissant monarque, tant vanté par ceux qui le virent se repaître de nourritures, les déchirer, les mordre, les mâcher et les engloutir, ce dévorateur déjà légendaire de tant de belles viandes, Balthasar, son petit-fils, ne l'admire plus.--Lui aussi mangea beaucoup et s'en fit gloire, comme il sied, mais par une faiblesse singulière, se rappeler les fameux festins, les beuveries sans fond où il se complaisait, hier encore, le soulève, à cette heure, lui donne des douleurs d'entrailles, étrangle sa gorge d'un hoquet.

L'oiseau ne chante ni ne persifle: laissant Balthasar à ses réflexions, il achève tranquillement un léger repas de graines tombées du feuillage d'alentour sur le front fuyant et plat du roi glouton. Il becquète, il picore, voici qu'il a fini.

Plus loin! plus haut!... Le roi Balthasar marche à grands pas sous le dais bruissant du feuillage; il remonte la lignée de ses ancêtres, de ses dieux.

Celui-ci cherchait son contentement et sa renommée en amassant des richesses qu'il allait quérir jusqu'au bout du monde et déposait dans le palais bien clos dont il était le rusé gardien. Du roi de l'Insondable Avarice, les mains seules sont sculptées, le reste est informe, mais ces vastes mains prenantes se serrent sur un trésor.--Balthasar possède tous les objets de prix, les métaux rares, les pierres brillantes et chatoyantes que recueillit son bisaïeul; cependant il ouvre rarement les coffres à triple serrure qui les enferment et, même alors, se lasse vite de les contempler.--Certains de ces beaux cailloux translucides retiennent dans leur masse une petite nuée, d'autres, une étoile, d'autres, un coin du ciel bleu ou le semblant d'un regard. Des vases, modelés par un artiste inconnu, sont tout encerclés de plaisantes histoires peintes, et il y a un sceptre dont la splendeur éclairerait la nuit, et des cymbales d'or dont le froissement doux surprend, et des flûtes d'ébène décorées, et des flûtes d'ivoire enchanteresses...

«Enchanteresses? dit l'oiseau perché;

«Moins que mon chant, pourtant;

«Moins que la flûte libre de mon chant!»

Plus loin! plus loin! le roi Balthasar va plus loin.

* * * * *

Celui-là... non, il ne s'arrêtera pas devant celui-là, le roi de l'Irrépressible Envie, qui sut rendre ses Etats plus vastes sans coup férir. Jamais Balthasar ne l'estima très haut. Il convoitait en son coeur le bien de ses voisins; toute suprématie à côté de la sienne lui paraissait odieuse, mais il ne fit aucun usage des armes. L'envie ne grandissait pas son ardeur combative, d'autres moyens lui plaisaient mieux: plutôt aimait-il discuter, tromper par de longues palabres, trahir au besoin.

Non, Balthasar ira plus avant, et l'oiseau ne le retient pas, il l'encourage même par trois notes joyeuses.

* * * * *

Et celui-là, l'un des plus célèbres, qui fut le roi de l'Infatigable Luxure... Ah! que de récits brûlants viennent hanter la mémoire de Balthasar, qui font revivre d'anciennes orgies, et ces nuits noires où passaient des flambeaux, et ces nuits sourdes où le roi se trouvait seul avec la femme choisie, bientôt rejetée! Egarements auxquels l'ennui vient se mêler avant peu, et toujours un regret... Balthasar les conçoit clairement pour la première fois, cet ennui morne de son aïeul, ce regret, tantôt hargneux, tantôt presque désespéré, de n'avoir pas aimé! Balthasar a vu des bergers s'aimer avec tendresse, et même des esclaves, tout entiers voués l'un à l'autre, qui préféraient mourir que de vivre désunis, mais le roi luxurieux n'aimait pas et ne pouvait se faire aimer.

--A quoi bon implorer celui-là?--Balthasar passe.

* * * * *

L'ancêtre! voici le grand ancêtre! le roi, le dieu du Primitif Orgueil! l'Enfant-roi qui descendit du ciel noir pour instaurer sur terre son royaume et créer une race prodigieuse!

Un tronc d'arbre écorcé... l'image de l'Enfant-roi n'est rien de plus qu'un tronc d'arbre écorcé, fiché dans le sol comme un pieu et surmonté d'une grosse boule, sa tête: une noix sombre, cueillie naguère à un cocotier. Les rares filaments qui la couronnent représentent sans doute des cheveux, mais Balthasar éprouve quelque peine à revoir la sommaire figure de son premier ancêtre et bien que les savants assurent que l'oeuf était, pour ce crâne, la seule apparence honorable, puisque l'Enfant-roi fut l'oeuf même de sa race, cela ne le convainc qu'à demi.

Chemin montant butte devant cette statue; au delà, l'oasis est plus clairsemée bientôt, elle se perdra dans le sable. De ce haut lieu, on découvre un peu d'horizon, un peu d'azur. La quête de Balthasar, s'est prolongée de dieu en dieu, de roi en roi, depuis l'heure de midi jusqu'à celle-ci, déjà plus douce, en attendant le crépuscule qui s'approche.

Balthasar tient ses yeux fixés sur L'Enfant-roi. Il ressentait pour lui une vénération profonde; au retour de la guerre, c'est à lui qu'il fit l'offrande pieuse de sa hache maculée de sang, de sa lance meurtrière. Elles sont encore là, toutes deux, accotées à la statue, mais le sang, le luxueux sang pourpre a séché, laissant une tache vilaine...

Balthasar contemple l'Enfant-roi; ses yeux clignent maintenant; il cherche à s'exprimer dans la forme suppliante à laquelle un dieu même ne résiste pas.--Quelle émotion trouble à ce point le roi Balthasar? Que va-t-il dire, que va-t-il faire? quel est, au juste, son désir?

Pour incertain qu'il soit, meurtri et révolté, Balthasar espère encore: son orgueil le soutient un peu et aussi le Primitif Orgueil de l'Enfant-roi dont il descendit. Ce grand ancêtre ne saurait l'abandonner; il attend avec un reste de confiance l'intervention du fils de la nuit. Mais... ah! qu'il voudrait voir une autre figure à ce tronc d'arbre mort! Il écoute, cependant, avec quelle passion têtue! quelle éperdue volonté!--Et son attente sera bientôt récompensée.

Là-bas, le soleil couchant lance de longs rayons sous bois; tout l'occident se dore.--Balthasar admire... Cette fête d'une belle fin de jour lui clarifie l'âme, mais il souffre encore d'un cruel tourment: son dieu l'a trahi.--Il passait devant les autres; celui-là seul l'arrête, sombre et muet, quand il voudrait aller plus loin.

Soudain, une petite voix se dégage de la feuillée. Sans l'avoir vu, Balthasar reconnaît l'oiseau.

«Marche vers le pays que je chante!

«En ce pays les palmes jasent,

«Les flots de la mer savent rire

«Et les lacs sont bleus.»

Ce pays, Balthasar l'imagine aussitôt. Est-il donc si beau? Il voudrait le connaître...

La nuit se fonce; on aperçoit quelques étoiles, déjà.--Dans l'ombre, la statue de l'Enfant-roi a presque disparu.

«Le soir les grands jardins embaument

«Et sur les pelouses plus sombres

«La lune verse de l'argent.»

Il partira! Balthasar fait un pas en avant et brusquement, brutalement, se heurte au bloc de bois dur.--Une furieuse colère l'agite incontinent: la brute se retrouve. A tâtons, il cherche sa hache glorieuse, il en saisit le manche de ses puissantes mains, il la brandit et voici que d'un geste où il met tout son vouloir, toute sa colère, tout son obscur désir de délivrance, il l'abat d'un seul coup sur le chef de l'Enfant-roi.--La tête éclate, le bois se fend, le bois s'ouvre et l'Enfant-roi se déchire en deux.

* * * * *

Humble, plus humble encore, Balthasar, debout devant la statue divisée et détruite, se sent très peu vainqueur et très humble... Il a laissé tomber sa hache, puis il lève les yeux vers le ciel, d'un air stupide.

Maintenant, son regard s'éclaire. Il voudrait... Que voudrait-il? Peut-être découvrir plus humble que lui et l'élever au-dessus de lui; s'incliner devant un si prodigieux exemple d'humilité, afin de lui vouer ses forces.--Quelle absurde rêverie!

Mais cette étoile?...

* * * * *

Au fond du ciel noir, Balthasar voit une étoile étrangère. Souvent il a regardé l'ombre des nuits, or il ne connaît pas cette très lumineuse étoile. Que signifie cette étoile nouvelle?

Et, parce qu'il ne peut faire autrement, et tandis qu'une joie, timide encore, impatiente déjà, le parcourt, Balthasar, sans savoir pourquoi, se met à chanter.--La grosse voix fruste s'exhale à grand bruit; la forte voix rustique s'exprime en un cantique maladroit; Balthasar chante.

Vraiment différente des autres, cette étoile!... L'étoile bouge!

Balthasar chante. Il franchit le dieu mort, il s'avance, il marche vers l'étoile; il chante en marchant.

* * * * *

Alors l'oiseau, qui n'était pas intervenu, s'occupa d'autre chose. Sa tâche accomplie, dans l'obscur bosquet où il s'envola, il se mit à gazouiller doucement. Bientôt, de très loin, une autre chanson lui répondit, plus douce encore, où il reconnut la chanson de bienvenue et d'amour d'une compagne.--Il voyait dans l'ombre; il perçut un duvet mince qui passait et le happa du bec. Sans doute songeait-il à la construction prochaine d'un nid où ce brin de duvet serait très à sa place...

Et, durant ce temps, le grand nègre drapé de noir marchait droit devant lui, chantant à pleine voix, de tout son souffle, de toute sa ferveur, et l'étoile glissait sur les bords du ciel nocturne, et le grand nègre vociférant suivait cette étoile mobile.

CHAPITRE VIII

LA VIGILE DE L'ADVERSAIRE

La vasque sombre, cachée au milieu du bois, s'éveillait peu à peu; la lune filtrant par les feuilles y versait sa lumière. Des bêtes rapides aux longues pattes coururent sur la surface argentée; quelques graines tombées de haut la ridèrent, tandis que des bulles montaient du fond obscur. Des crapauds dispersés firent entendre leur petit chant pointu. Tout le bois frissonnait et une colombe s'envola soudain du saule qui, tout contre le bord, ouvrait deux grosses branches comme les accoudoirs d'un siège rustique.

Ce fut là que vint se reposer celui qui n'était pas un habitant de la terre et qui, du ciel, ne gardait qu'un éblouissant souvenir. Il s'assit dans la fourche des deux branches, les jambes croisées. Il était nu, magnifique dans cette pose lasse qui l'appuyait au vieux saule. Sa chevelure en boucles noires se couronnait du feuillage d'un rameau penchant. Son corps semblait envahi par une fatigue extrême, mais son esprit veillait. La tête droite, il regardait devant lui; ses grands yeux verts étaient fixés au loin; sa bouche ne tremblait pas; ses mains unies sur sa jambe pliée tenaient nonchalamment une corolle pourpre, somptueuse et lourde, marbrée de taches rousses, enivrante, répandant son inquiétant parfum et qui, plutôt qu'une fleur, semblait une coupe de fête où boire du poison.

Il était mince et fort; il était beau; il le savait.--La lueur de la lune, rampant vers lui, le toucha dans la verdure. Il fut avant peu couvert de cendre. En s'inclinant, il put voir son image au sein de la vasque; elle lui plut; il sourit à cette image reconnue.--C'était bien là sa bouche mince, rougie de sang, prête à railler, prête à former les paroles insidieuses qui charment d'abord, puis désespèrent qui les entend, une bouche prête à mordre sous le baiser. Il revit l'ombre de ses cheveux bouclés, son front bas, ses yeux d'eau perfide, son nez courbe et fin, le noble menton volontaire et le col élancé. Il revit la peau mate des épaules et la naissance harmonieuse des bras; il revit sa poitrine, perçut le rythme lent, animateur de sa poitrine, et, devant la perfection de cette oeuvre vivante, eut, un instant, le regret de n'être pas un autre, pour mieux se voir, pour mieux s'admirer. Alors il se redressa, leva vers son visage ses mains jointes sur la grande fleur et, d'une inspiration profonde, goûta le parfum.

Il n'en ressentit nulle joie. Il résolut de s'éloigner. Il erra quelque temps sous les arbres noirs, pensif, ne disant mot. L'ombre, autour de lui, bruissait, bourdonnait, gazouillait parfois. Une plainte se prolongeait parmi les hautes branches, puis c'était un glapissement bref à la gueule d'un terrier, puis, soudain, la vocalise éperdue d'un rossignol, une poursuite d'écureuils, le sourd fracas d'un galop, mais il ne prêtait l'oreille à rien de tout cela. Il marchait sur les mousses humides, spectre nu, révélé d'aventure par quelque rais de lune, spectre silencieux que les bêtes, ni les plantes, ni les choses de cette nuit ne semblaient entendre ni voir, et qui passait.

Il atteignit enfin la lisière du bois et ce fut, devant lui, la longue plaine, déjà plus claire sous le ciel vaguement nacré, d'où peu à peu, l'aube étant proche, les étoiles s'évanouissaient. Une d'elles, pourtant, gardait tout son éclat, singulier à cette heure. Il la regarda. Il rit d'un rire subit, coupant et sec; le visage sardonique se fit plus cruel encore: il y avait de la haine dans ce visage, une haine inquiète et aussi un grand besoin de repos. Il s'assit sur le tronc d'un arbre tombé; il regarda l'étoile.

C'était la même étoile, celle dont le scintillement l'avait surpris, un soir, et que depuis lors, dès la nuit close, il considérait en souriant avec mépris, quand son coeur oppressé battait si dur dans sa poitrine, en raillant parfois, bien que son âme fût jusqu'au tréfonds troublée. Il l'observait longuement, fixement; il voulait la bien connaître, la tenant pour ennemie. Sa seule défense était de ne pas baisser les yeux, car il lui semblait que l'étoile le regardait plus encore qu'il ne la regardait lui-même. S'il s'échappait quelque temps dans l'ombre des arbres, dans l'abri d'une cabane, il en revenait bientôt et reprenait le cours obstiné de sa contemplation.

Ce soir-là, il fut distrait par l'approche de quelqu'un, d'un homme de haute taille qui portait un sac sur son épaule. Il marchait lourdement, sa charge étant pesante, d'un pas hâtif cependant, car l'aube se muait en aurore et cet homme avait peur d'être dénoncé par la lumière avant que de pouvoir se garer. On le devinait bien à sa bouche serrée, au regard furtif de ses petits yeux jaunes.--Il s'arrêta brusquement devant celui qui observait une étoile, il le frôla presque et cependant ne le vit point. Un instant, il posa sa charge à terre, n'en pouvant plus, il s'assit sur le même tronc d'arbre que lui, tout à côté de lui, et cependant ne le vit point.