Le jour naissant

Part 8

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Respectueusement, l'assemblée se retirait à petit bruit. Le roi Melchior, caressant sa barbe grise, regardait partir ceux qu'il venait de juger, mais dès qu'il se trouva seul, son angoisse de père le reprit. Enfin, la tâche faite, il pouvait mieux goûter sa douleur, il pleurerait peut-être... Il se leva, il s'en fut d'un pas rapide auprès de celle qui l'attendait en souffrant.

Et durant ce temps, libérés de souci, ses sujets reconnaissants descendaient la pente rocheuse qui les menait à leurs maisons. Ils s'étonnèrent d'abord de les voir si désertes: point de rires fous, point de jeux... Leurs enfants, qu'étaient-ils devenus? Ils ne tardèrent pas à l'apprendre. Un vieux serviteur du palais avait décidé leur départ en communiquant une nouvelle: la princesse voulait des fleurs. Aussitôt, le fils du jardinier s'empressa, il courut chercher la fille du forgeron, le fils de la brodeuse. Ils conférèrent. Leurs compagnes, leurs compagnons, mandés au plus vite, se réunirent devant l'auberge.

«La princesse veut des fleurs.

--Nous lui cueillerons les plus belles.

--Non! pas celles des jardins: les fleurs de la forêt lui plaisent mieux.

--Au pied de la falaise, j'ai vu des fleurs mauves.

--Une grappe bleue retombe du vieux chêne, à la croisée des chemins.

--De grandes fleurs jaunes sont écloses dans un fourré que je connais.

--Elle aime ces fleurs d'un bleu sombre qui tremblent sur leurs tiges.

--A quelques pas de la cascade, on voit comme des étoiles blanches sur un buisson.

--Allons les cueillir toutes pour elle...»

Ils se partagèrent la besogne et se dispersèrent le long des pentes. Ce coin de forêt humide fut bientôt peuplé de leurs courses, de leurs appels, de leur industrieuse quête, de leur jubilation pour une trouvaille imprévue, et quand ils se rejoignirent, chargés de bouquets et de gerbes, ils surent que ce lourd butin qui leur faisait honneur, serait digne de la princesse aimée.

* * * * *

Dans la chambre où repose sa fille, le roi veille auprès de la couche, le roi souffre en silence, priant parfois, toujours en vain: l'enfant n'a pas dormi, n'a cessé de gémir, et la fièvre empourpre ses joues.

Voici que l'on gratte à la porte... Des voix murmurent au dehors. Le gardien entr'ouvre et Melchior aperçoit la jeune troupe sous le faix de ses fardeaux embaumés. Tout doucement, les enfants s'avancent, muets, retenant leur souffle, se gardant de faire le moindre bruit, et déposent leur belle cueillette. Mais en voyant le visage de leur amie et ses pauvres bras maigres et son regard absent et surtout ce long frisson qui la parcourt à tout moment, ils pleurent... Seul le roi ne pleure pas et, quand les enfants ont disparu, c'est lui qui frissonne...

La chambre est pleine de fleurs, de branches fleuries... Melchior a vu des tombes ornées de même. Certains de ses sujets se plaisent à fleurir les lieux où leurs morts sont couchés. Des fleurs bientôt fanées, pour rappeler, sans doute, que la vie est précaire... Quoi! sa fille va donc mourir? sa fille va se raidir dans la mort, se dépouiller, se détruire et n'être plus qu'un peu de cendre inerte sous le poids de la terre?

Dès lors, il n'ose plus la regarder, il détourne les yeux vers la baie ouverte dont on vient de soulever le lourd rideau. La princesse respirait mieux sous l'air du soir... Un ciel pourpre, déjà foncé... Ce jour finissant serait-il son dernier jour? Melchior étouffe d'angoisse, debout au milieu de la jonchée qui l'encense de parfums.

* * * * *

De nouveau, quelqu'un gratte à la porte, quelqu'un entre: un tout petit homme, robuste, vraiment bien petit, d'apparence assez surprenante. Des bras noueux, des jambes tortues, un plaisant visage encadré de boucles blondes à reflets de cuivre. Un bonnet vert foncé le coiffe que dépassent les oreilles en pointe. Aucun poil, aucun duvet n'ombre sa face couperosée, toute rubiconde. Son regard veille comme une eau tranquille sous le sourcil broussailleux. Il est vêtu de verdure moussue, du même vert que son bonnet; ses pieds sont chaussés de feuilles sèches. Il tient un bouquet à la main.

Un intrus! le roi s'étonne... Mais le petit homme s'approche du roi; il parle bas, et Melchior l'écoute avec stupeur, car ce n'est pas une voix humaine... Ah! il la reconnaît soudain! c'est la voix de la brise dans la forêt, la voix que sa fille aimait tant:

«Seigneur, dit le petit homme, ne vous troublez pas! Je suis le génie des bois, je distribue dans les brises les parfums de la résine et je fourbis les rayons jaunes des soleils couchants. Bien des fois la princesse s'est promenée en mon domaine, bien des fois, je l'accompagnai le long des sentes. Pour elle, j'écartais les rameaux du fourré, vers ses doigts j'inclinais une tige et j'avertissais les abeilles de sa venue quand elle visitait les ruches. La princesse a demandé qu'on lui portât des fleurs: il en est de plus rares que celles-ci et qu'elle avait découvertes par mes soins... Car je connais la fleur que le poète préfère, celle amie de la lune qui, suivant la lune, s'accroît et diminue, la fleur que les chauves-souris couronnent de leurs brusques danses, la fleur qui ne fleurit qu'un jour et celle aussi qui n'est qu'une coupe claire tendue à la rosée.--Agréez, Seigneur, le modeste hommage de ces quelques fleurs choisies pour la princesse, votre fille.»

Melchior, se penchant sur le petit homme, posa la main sur son épaule et murmura tendrement:

«Ces fleurs, offre-les lui toi-même, génie des bois.»

Tous deux s'approchèrent alors du lit et là le petit homme, debout, très grave, un peu solennel, présenta, l'une après l'autre, les cinq merveilleuses fleurs de son bouquet. Il les posait sur le lit près du visage de l'enfant malade et, chaque fois, prononçait quelques paroles...

«Une pour les belles pensées qui s'éployaient en votre esprit...

«Celle-ci comme un souvenir de l'astre blanc que vous aimiez...

«Celle-ci pour la fantaisie des rêves qui vous ravissaient...

«Celle-ci pour que vous sentiez que la douleur est éphémère...

«Et cette coupe d'onde claire pour les pleurs qu'elle fait verser.»

Il se retira lentement, avec force saluts et déférentes courbettes, mais le roi ne le vit pas sortir. Melchior regardait le visage de sa fille: calme, ce visage, sans nulle angoisse, reposé, heureux, semblait-il, et dans les yeux d'azur, grands ouverts, qui contemplaient l'air obscurci du soir, deux larmes se formaient qui roulèrent le long des joues maintenant pâlies.

Ce fut alors que le roi put pleurer.

Il pleurait à sanglots pressés. Sa douleur n'était plus inquiète ni troublée, elle se lavait dans les pleurs. Libre, enfin, Melchior se donnait à sa peine comme l'on s'abandonne à la joie. Un double ruisseau noyait sa vieille face et des deux mains il tenait sa barbe grise, la tête penchée sur l'enfant mourante dont les yeux ne se fermaient pas. Il priait en pleurant, ses larmes baignaient son oraison et la prière fraîche éclose montait comme un encens.

... Est-ce donc que son regard le trompe?... Quoi? que signifie l'extase sereine qui, maintenant, transfigure sa fille, cette expression de bonheur surhumain, de radieuse délivrance? Les lèvres balbutient, dirait-on. Le roi se penche plus encore, il écoute de plus près... Les lèvres de l'enfant vont-elles ébaucher une requête, lui révéler un secret?

Quelque temps, il écoute en vain, puis il croit deviner...

«Plus haut, Père! lève les yeux plus haut!»

A-t-il bien entendu?...

Le faible corps dévoue ses forces dernières à lui faire partager une pensée.

«Lève les yeux plus haut!»

Elle a dit cela.

Melchior se redresse: il regarde alentour, au hasard, les murs de la chambre vide et, par la baie ouverte, un carré de ciel noir...

Avant peu, il pourra comprendre; peut-être a-t-il compris déjà.

Quelle est cette étoile étrangère, cette étoile nouvelle qui, lentement, se meut dans la nuit?

Oh! la face de l'enfant devient toute pâle, sa bouche se décolore... Va-t-elle souffrir de nouveau?--Non, l'enfant meurt, simplement, l'enfant meurt de joie!

Une étoile mobile, un astre nouveau... Le roi l'admire...

La poitrine de l'enfant se soulève une fois encore, un dernier souffle s'en échappe. La princesse est morte... Voyez ses yeux ravis, sa bouche souriante... En vérité, la princesse est morte de joie.

Et, dressé tout droit à son chevet, les bras tendus vers l'ombre, Melchior chante, soudain. Il pleure, mais il chante, et ce chant est une prière aussi. Devant sa fille morte, le roi Melchior chante de sa vieille voix grave et passionnée. Le roi Melchior chante un chant mouillé de pleurs et que ses prières emportent; il chante pour célébrer une étoile neuve qui se déplace au firmament.

CHAPITRE VII

BALTHASAR ET L'OISEAU ROUGE

Le ciel est bleu, tout bleu, durement bleu, du zénith où flambe un soleil aveuglant jusqu'au lointain horizon où nulle vapeur ne traîne; il est bleu, de ce bleu sans nuances, de ce bleu dur qui blesse le regard, de ce bleu parfait où l'oeil se perd; il est impeccablement bleu de ce bleu qui brûle et dont l'oiseau même s'épouvante.--L'un, cependant, a pu s'aventurer dans ce désert de feu et s'y maintient à petits coups d'ailes pressés; il marque d'un point infime le centre de toute cette ardeur, bête active, bête minuscule, perdue au sein de la chaleur transparente et torride, mais qui sait bien ce qu'elle fait là.--Dans cet univers bleu, volant très haut, voyez ce léger oiseau rouge.

* * * * *

Au centre de la plaine ardente, un palais de terre battue s'étend, bas et lourd, écrasé par la chaleur. Il ne brille pas, il ne scintille pas; il absorbe le jour, il se brûle à boire ses rayons. Il n'élève aucune flèche hardie, aucune tour; il ne se couronne de nul minaret peint, de nul mince clocheton. Ce palais plat est comme une bête morte, à peau grenue de couleur terne, une large bête ocreuse, crevée en plein air, et qui, sous le ciel qui l'opprime, sèche sans fin.

Voyez encore: l'oiseau rouge se plaît à dessiner des danses; il brise son vol par un écart soudain, des chutes, des reprises; il le varie par mille fantaisies. Il chante aussi, mais son essor est à lui seul un chant, déjà, un chant très fol, très libre, très nombreux, imprévu en ses arabesques.--L'oiseau rouge domine de sa haute danse versatile l'humble palais du roi Balthasar.

* * * * *

Pendant ce temps, le roi Balthasar s'étire et bâille. Cela fait un prodigieux spectacle qui étonne, qui saisit, et l'on ne sait si l'effroi s'impose d'abord ou le respect, ou même le dégoût, devant ce géant à peau noire, à face stupide, couché nu sur une grossière natte de paille qu'il pénètre de sueur. Il ouvre ses fortes mains moites, il les referme, étend ses bras dont les muscles jouent, bâille encore d'un vaste bâillement où les dents brillent dans la sombre bouche, se soulève un peu et retombe, inerte, les yeux clignotants, puis tâche de dormir, mais, pour dormir, vraiment il fait trop chaud. La salle basse n'ouvre que par deux portes sur la fournaise du dehors, c'en est assez pour accabler le roi Balthasar, pour assommer le roi Balthasar, grand nègre étendu au centre du palais qui marque le centre de son royaume et, par conséquent, celui de l'univers.

Ce monarque est, en effet, le plus puissant qui soit: nul n'en doute, ni lui, ni personne autour de lui. D'ailleurs, il vient encore de le prouver et d'affirmer son omnipotence en vainquant son voisin, le roi Nobal, qu'il a mis en fuite, poursuivi, dépisté, rejoint et tué, devant son peuple, d'un coup de lance en plein coeur.--On ne saurait faire mieux, plus grand; l'exploit est sublime, sa mémoire doit se perpétuer éternellement.

Cela se passait hier; il se repose, aujourd'hui, de l'honorable aventure, il en rappelle le souvenir, il réentend les cris des femmes prisonnières, le râle des blessés; il revoit, sur le sable aveuglant, la tache des longs cadavres; il hume encore la chère odeur, la bonne odeur du sang, mais il ne s'ennuie pas moins, il n'arrive pas à dormir, il bâille inutilement sur la frontière du sommeil.

Une troupe de femmes silencieuses, princesses et servantes, l'environne; l'une d'elles a tenté d'essuyer le corps suant, une autre de démêler et d'huiler la chevelure crêpue, une autre offrait à boire, une autre glissait entre les lourdes lèvres la tranche fraîche d'un fruit. Il les écarte du geste. Sauf, à son chevet, cette enfant maigre qui lui évente le front avec un bouquet de plumes, toutes sont maintenant accroupies autour de la salle, immobiles, muettes, attentives à surprendre un désir, tandis que, sur ses nattes trempées, le roi Balthasar s'ennuie comme seul un roi peut faire, sue à toute peau, magnifiquement, et bâille à toute gueule comme un fauve repu.

Il ne veut rien, ni manger, ni boire, ni se plaire à la mélodie d'une flûte, ni goûter à l'amour, rien, sinon dormir. Lourdement il se demande, par un effort confus de sa pensée, comment le démon qui verse le sommeil a tant d'audace qu'il refuse la pitance d'une sieste au roi victorieux. Et, tout à coup, durant que cette nouvelle idée s'installe en lui avec lenteur, il se sent parcouru d'un frisson brusque et bref. Un instant, un très court instant, le roi qui suait d'ennui sous la chaleur a frémi de la tête aux pieds, et toutes les femmes, aussitôt, ont frémi de même, par nécessité, par prudence et peur, plus attentives encore à guetter ce que le frisson du roi signifie.--Qu'est-il donc arrivé? une mouche a-t-elle piqué l'inégalable jambe, le torse sans rival? Non, la raison est autre: Balthasar ne fait aucun geste de défense, mais on dirait que, se tournant un peu sur sa couche, il prête l'oreille. Chacun écoute. On écoute avec lui, passionnément.

En quoi! serait-ce... ne serait-ce que cela?

Un chant, rien qu'un chant tout mince, tout menu, gracieux et limpide. Sur le pas de l'une des portes, un petit oiseau rouge s'est posé qui chante ainsi. Or le roi vient d'être surpris par ce chant et le roi s'en trouve offensé. Il l'a perçu tout de suite; son épaisse cervelle discerne l'insolence de ce chant gratuit, non demandé, que la bestiole lui impose. Car ce chant ne ressemble à aucun autre chant: il est sec, il est pointu comme une épine, il est ironique et, surtout, il le vise. Peut-être Balthasar serait-il peu sensible à l'ironie, mais l'insulte le touche, trop évidente. Il refuse d'être insulté par un oiseau.

L'oiseau s'est moqué du roi, ouvertement, indubitablement, à l'instant même où le roi s'indignait de ne pas dormir, et le roi s'en est rendu compte, au point d'avoir frémi de tout son grand corps.

Goutte à goutte, la chanson s'égoutte, injurieuse, et le blesse à chaque fois; goutte à goutte, la chanson s'exprime, insupportable, par de petites notes dures et rondes, par de petits grelons; goutte à goutte, la chanson le harcèle, et quand elle se réunit comme ferait une eau qui file, le filet de musique offense plus encore, son irrespect s'augmente. Balthasar va se fâcher pour tout de bon... Et pourquoi l'enfant qui l'éventait cesse-t-elle de balancer son bouquet de plumes pour sourire à l'oiseau?

«Cet oiseau rouge, chassez-le!»

Toutes les femmes se précipitent en murmurant, elles se bousculent, elles s'effondrent sur le seuil, mais l'oiseau passe par dessus le tas d'esclaves, par dessus le grand roi suant, et s'élève dans la salle. Voici qu'il se pose sur une des lampes de cuivre pendues au faîte. Il se rengorge un peu, puis il chante de nouveau.

«Balthasar est-il un grand roi?

«On voudrait bien le croire,

«Mais il ne peut dormir!

«Tuer Nobal d'un coup de lance

«Est un exploit plus difficile!

«Que n'a-t-il asservi le démon du sommeil?

«D'où vient qu'il ne dort pas?»

Oui, c'est cela que l'oiseau chante et qui est insupportable à Balthasar.

Un ordre rauque... la lampe tombe sous le coup de matraque, fort habile, certes, mais pas assez pour toucher l'oiseau qui perche, maintenant, sur la lampe voisine. Toutes les femmes s'agitent, lèvent les bras et piaillent: gestes trop courts et clameurs vaines; l'oiseau reste hors d'atteinte, les cris ne l'émeuvent point.

«Le buffle dort sur sa litière, entouré de fades relents,

«Le flamant dort sur une patte, la tête sous son aile,

«Le chameau dort dans l'ombre incertaine des palmes,

«Le sanglier dans sa bauge puante,

«L'aigle dans l'air...

«Mais le roi Balthasar ne dort pas!»

Furieux, il saute de sa couche; il se dresse, et l'oiseau, pour paraître plus petit, sans doute, se pose à ses pieds, tout près, et lève le bec, et hoche la queue, et se moque sans pitié, infime touffe de duvet rouge devant le si grand roi, le si grand nègre nu qui sue de chaude colère et ne dit rien.--Balthasar avancerait si peu que ce fût, qu'il écraserait sans peine ces quelques plumes ébouriffées autour d'un coeur battant; assurément; on dirait même que l'oiseau l'y invite... Or le roi ne bouge pas.

Cela est absurde! Plutôt devrait-on penser que la seule paresse entrave Balthasar, ou la très ferme volonté de rester immobile, néanmoins...

Le grand roi a l'air instable sur ses jambes, instable aussi dans son esprit. Il balbutie, il penche plus encore la tête vers l'oiseau. Il vacille; tout entier, il hésite... Pourquoi? Tâcherait-il de réfléchir?--Tombant de si haut, le regard de ses gros yeux naïfs est très ridicule, ce regard offensé dont il veut châtier l'oiseau.

L'oiseau a cessé de chanter; il se demande quand le roi Balthasar aura fini sa méditation: lui est accoutumé à méditer plus vite; il s'étonne, il s'impatiente et, pour se distraire, aiguise prestement son bec sur le cuivre de la lampe abattue, ce qui fait un petit bruit râpeux très agaçant.

Les femmes le surveillent, inquiètes, l'haleine courte, ne devinant pas si l'aventure est terminée ou va reprendre dans le tumulte, les cris mêlés et, comme à l'ordinaire, dans le sang répandu.

Mais l'oiseau n'a pas de temps à perdre: il vole soudain vers la porte, en franchit le seuil, se pose de nouveau, se retourne, puis, sur un ton différent, salue le roi par trois notes de flûte, cordiales, familières, très douces, cette fois. Il le regarde avec malice, la tête oblique.--Balthasar a-t-il compris?

* * * * *

Le roi veut mettre son manteau noir. Aussitôt, les femmes s'empressent et le lui posent sur les épaules; elles roulent un turban noir à son front, elles le chaussent de sandales noires, elles l'arment de sa hache, et quand, enfin, sans savoir pourquoi, Balthasar s'ébranle et sort à grands pas, l'oiseau se perche sur sa tête, petit plumet précieux qui semble compléter son costume et coiffe, frémissant, fragile et rouge, le solide géant noir.

Non! un geste arrête net ceux qui pensaient l'accompagner: le roi sortira sans nulle escorte, nulle ombrelle qui le protégerait, nulle trompette déchirante pour annoncer de loin sa venue.--Il entre seul dans la fournaise... presque seul.

L'air y palpite toujours, irrespirable; c'est un grand incendie sans flammes qui brûle sous la coupole bleue. A gauche, la ville brûle de même, dans un silence poignant, toute plate; en face, la plaine s'étend, brillante de sel et de mica, monotone jusqu'à l'horizon, déserte, sauf cette ligne indécise d'une caravane de passage; mais à droite, le regard se repose sur la bordure sombre de grands bois.

«L'air est moins chaud sous la voûte des branches;

«On y trouve parfois un peu de brise errante,

«Les eaux sylvestres gardent leur fraîcheur...»

L'oiseau rouge propose et, comme s'il obéissait à l'oiseau, c'est vers le bois que Balthasar dirige ses pas.

* * * * *

Le sable fait, à cette heure, une piste suppliciante: il agrippe le pied du passant pour mieux le blesser, ou bien il se dérobe, et l'on trébuche tout à coup.--Balthasar avance avec peine, égaré dans la lumière qui l'aveugle, éperdu de chaleur, pâmé. Il marche, il s'obstine à marcher; un roi ne s'arrête pas en route... Eh! que ne restait-il sur sa couche, parmi des femmes habiles à l'éventer?

L'air ardent s'épaissit devant lui; le pénétrer demande un effort qu'il faut à chaque instant reprendre. Quand le laboureur écorche en plein soleil un sol dur, il travaille ainsi, mais un roi ne peut-il se distraire d'autre façon?

Le roi Balthasar marche encore sous le ciel qui l'accable; il marche vraiment sans aucune dignité; cela ne convient guère à son rang sublime. Il n'a plus l'imposante prestance dont le peuple s'épouvantait; on dirait d'un pauvre homme pliant sous le faix; le ciel de feu pèse sur ses épaules, il pèse lourd.

Balthasar ne sait plus marcher: un faux pas le jette à gauche, puis il glisse à droite, puis il se heurte à cette barrière épaisse de chaleur qui, parfois, le fait trépigner sur place. Il marche encore, comme il peut, mais un esclave pris de boisson ne marcherait pas autrement.

Le roi souffre de sa déchéance, il en ressent une douleur extrême, mêlée de honte et de colère. Or cette colère, il ne peut la diriger sur personne; à quoi servirait-elle? et cette honte insidieuse l'affaiblit. La douleur seule, toute simple, pourtant si vive, ne le brise pas; il semble qu'elle le soutienne un peu, mais comme il souffre!

Alors, très bas, sans ironie, l'oiseau se reprend à chanter: gazouillis rafraîchissant, notes brouillées qui se confondent et que traverse un courant d'eau claire.--Il s'en dégage un sens évident. L'oiseau rouge parle d'un ciel supérieur où le vent passe, d'une cascade lointaine dont se disperse la fumée, d'un sous-bois plein de murmures où l'on peut dormir dans l'ombre tiède, d'un lac froid, pur et bleu, où l'on peut se baigner, d'une nuit aérée que des fleurs embaument.--Ces images chantées, Balthasar les voit. Il marche et les emporte avec lui; l'oiseau les répète; elles se dessinent mieux, se complètent. Brûlé par les feux du jour, Balthasar avance péniblement, les bras tendus, comme quelqu'un qui implore. Il souffre en sa chair, en son esprit, mais il marche vers la brise, la cascade, l'ombre, le lac froid et les corolles odorantes.

Le roi marche toujours. Voici que l'oiseau s'est tu. Le roi vient d'atteindre l'orée verte du bois.--C'est une belle oasis touffue, aux arbres variés, et que parsèment quelques puits. Un long chemin la traverse que le roi suivit, récemment encore, de bout en bout, quand il revint de la guerre, chargé de gloire. Les mêmes rameaux, un peu jaunis, ombragent le sol, filtrant des taches de lumière. Ce chemin tout droit, ce chemin triomphal qui le vit passer en tête de ses guerriers sanglants et d'un troupeau courbé de femmes gémissantes, Balthasar le retrouve avec étonnement, car lui-même a beaucoup changé.

Il n'est plus un roi vainqueur, satisfait de la tâche accomplie; il est un roi inquiet d'une autre tâche mal définie, d'un devoir obscur qui se dissimule, d'un désir qu'il ne conçoit pas. Que fait-il au juste, en ce lieu? Il l'ignore.--Se battre à coups de lance, ravager une ville, tuer, réduire à merci, ce sont là des actions aisées, bien que sublimes, dont il se charge volontiers, qu'il accomplit en un élan joyeux, mais cette action confuse qu'il entreprend aujourd'hui, où le mènera-t-elle?--Peu importe!... Le roi Balthasar, dont le turban porte en cimier un vivant oiseau rouge, entre, drapé de noir, dans le bois de ses ancêtres, de ses dieux.

* * * * *

Nul n'ignore que la race de Balthasar remonte à la limite même du souvenir; qu'elle est, proprement, une race divine.--L'Enfant-roi qui, jadis, en des temps très reculés, la fonda, descendit du ciel sombre, on ne sait comment, et fut découvert, dès les premiers rayons du jour, sur un tertre de l'oasis, par les femmes et les esclaves qui allaient puiser de l'eau. Assis dans l'herbe chaude, il tenait entre ses petits doigts, avec beaucoup de dignité, une longue plume d'autruche. C'était un enfant de leur race, de peau très noire. Comme rien n'expliquait sa venue, il fut reconnu pour être un fils de la Nuit et, subsidiairement, le monarque de la vaste terre.