Part 7
--Mais moi... moi, je resterai seul, et c'est un mal que je ne saurais plus souffrir. Avant de t'avoir vue, j'étais seul au milieu d'une foule prosternée, seul debout... Un soir, tu vins t'appuyer à moi, te reposer sur moi, te lier à moi; je sentais ta force augmenter ma force, ta sève se mêler à ma sève, tes bras m'enchaîner... Mon bonheur naissait, le bonheur de l'esclave, peut-être... eh! qu'importe: j'étais heureux! Vivre seul, de nouveau, sans ma souple liane, non, je ne pourrais!»
Il s'était accroupi près d'elle. Il se tenait auprès d'elle, tandis qu'elle, assise à terre, immobile, pressait le sol de ses mains, la face levée, les yeux au loin.
Un homme qui n'ose, un homme tendre, un homme qui voudrait se révolter et qui ne peut...
Une femme qui attend...
Le soir tombait, équivoque et doux, tiède, un peu mauve; de tout le parc montaient des vapeurs odorantes; quelques rossignols se comptèrent en divers lieux par de petits préludes, tandis que, sur les terrasses, un choeur de voix tristes se répandait comme une brume, la voix des esclaves revenant de la cueillette des fruits, chargés de paniers lourds, plainte harmonieuse et désespérée qui se perdait dans l'ombre naissante.--Soudain, une troupe de zèbres traversa la prairie en un galop désordonné, avec des reniflements, des pétarades, des écarts, et Gaspard les regarda s'éloigner avec une parfaite indifférence.--Hier encore, ce spectacle l'eût ravi.
* * * * *
«Non! je ne pourrai pas... Je sais qu'elle ne parlera plus, qu'elle n'a rien à dire, ayant tout dit. Et cependant, chaque jour, entre elle et moi, cette image reviendra, gâtant la joie du matin et la paix nocturne, faisant du plaisir d'hier un tourment et le promettant pire pour demain; mais souffrir près d'elle, c'est encore la voir un peu. Si le mal devient trop cuisant, si je crie, elle m'entendra crier, je surprendrai peut-être sur sa bouche quelque pitié passagère, au lieu que loin d'elle ce cri se perdrait comme, dans le silence du désert, celui du voyageur qui veut boire.
«Qui donc viendra me secourir? Si je la supplie, aussitôt le bouffon paraîtra, je verrai sa bosse ridicule, sa face tordue et ses yeux dont elle vante la profondeur marine. Vivant, j'ignorais ma haine; j'avais besoin de lui, je croyais l'aimer comme les autres bêtes de mes jardins; mort, il me harcèle, il m'offre son aide à tout venant, il me montre ce qu'il fit pour moi, il gâte même mes souvenirs.
«Ah! qu'une peste me ronge, me jette à terre, me détruise, mais que je puisse dormir en paix, sans que la voix du méchant fantôme vienne murmurer à mon oreille: «J'ai fait ceci, j'ai fait cela; tu croyais vivre, je vivais à ta place!»
«Je suis un puissant monarque, le plus grand de la terre, au dire de chacun, et je ne sais pas comprendre le regard d'une femme que j'aime, et je n'ose la tuer!... Ah! le très puissant monarque! ah! le grand roi!... Où trouver un enfant plus faible?--L'enfant sourit parfois et l'on ne résiste pas à ce sourire; si je souris à celle que j'aime, un autre sourire s'interpose, plus beau que le mien, puisqu'au mien nulle réponse n'est donnée, puisqu'elle ne voit que l'autre.--Et si l'enfant fait un geste tremblant, à peine indiqué, l'homme victorieux cède aussitôt, le bras du guerrier plie sous la petite main; moi, je puis imposer toute ma force; pour qu'elle défaille, il suffit d'un regard.
«Un roi... un grand roi... où trouverai-je ce grand roi, puissant comme un enfant nouveau-né? Celui-là, peut-être, m'aiderait... Mais il est donc, par le monde, un monarque dont la gloire me dépasse, devant qui je m'inclinerais?... Où le chercher, d'abord? en quel palais le découvrir? quelles offrandes poser à ses pieds? Déjà je me sacrifie à lui et je sens toute l'amertume de ce présent. J'offre à ce roi redoutable mon orgueil blessé, ma grandeur brisée, mon amour à la torture, ma honte tout entière et ma lâcheté... mais ce don, voudra-t-il l'accueillir?»
* * * * *
Le crépuscule se changeait en nuit; l'herbe devenait obscure. Plein de sourdes rumeurs, l'arbre rappelait ses oiseaux; une légère teinte grise couvrait tous les jardins et, sur ce gris, des chants singuliers semblaient se dessiner en clair.
Gaspard ne disait plus mot: la paix d'alentour ne le touchait pas; de cette unanime embellie, son coeur était forclos. Sa compagne, immobile, n'entendait rien, ne voyait rien, souffrait toujours en silence.--Quelques moments passèrent que le chant des rossignols rendit plus beaux.
* * * * *
Et, tout à coup, le roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre avec ce même geste par lequel l'empereur et le mendiant supplient, geste pathétique et passionné, très humble en sa haute éloquence.
Le grand roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre et s'écria:
«O roi! monarque dont je ne sais ni la demeure, ni la race, ni l'apparence, daigne m'écouter, cependant!
«Accepte le sacrifice de ma vengeance et l'oubli volontaire d'une douleur imméritée!
«Laisse-moi m'approcher de toi, m'incliner devant toi, et daigne agréer mon hommage!
«Je te salue, Seigneur inconnu, roi que je n'ai jamais vu, plus puissant que moi-même!
«Enseigne-moi le chemin qui mènerait vers toi: je veux le suivre!»
Seuls, trois rossignols chantaient... de quelle voix!
Gaspard quêtait l'ombre, les yeux clos. Il les entr'ouvrit, sentant sa main légèrement touchée et vit la lumière d'un rayon se poser en sa paume.
Il se leva, il regarda le ciel et, dans le ciel, il aperçut une étoile, une étoile nouvelle, et cette étoile lui paraissait mouvante, et cette étoile se déplaçait, lui semblait-il, suivant une route sûre, par décision réfléchie...
Alors, sans qu'il sût pourquoi, le roi Gaspard se mit à chanter. Rien, à cet instant précis, n'aurait pu l'empêcher de chanter; il lui fallait chanter; il chantait donc.
Et le roi Gaspard s'en fut, marchant vers l'étoile brillante, chantant toujours.
Et la femme qu'il aimait le suivait d'un très doux regard étonné.
CHAPITRE VI
DOULEUR DE MELCHIOR
Elle respirait mal, avec effort: l'air lui déchirait la poitrine et, chaque fois, noyant les yeux, empourprant soudain les joues blêmies, déformant la bouche avide de son souffle, une angoisse si torturante se lisait sur sa jeune face que le vieillard penché sur elle ne se dominait plus, perdait courage, étouffé lui-même par cette petite toux sèche et répétée, qui, lentement, lui ravissait sa fille.
L'enfant souffrait, l'enfant gémissait. Il l'écoutait gémir. La mémoire lui revenait d'un rire insouciant, de courses libres dans les prés, au printemps, de ce regard bleu dont l'assurance tranquille le surprenait toujours: un regard confiant qui se donnait au monde lumineux, où se reflétaient les plus belles apparences et qui savait rendre par de délicats présents de bonté, de douceur et de joie l'ivresse offerte par les fleurs, le chant des sources, la voix des oiseaux.--Alors le père se rappelait que ce regard, bientôt, pourrait s'éteindre.
Elle était l'enfant de sa vieillesse: la mère, morte en couches, lui avait laissé ce portrait d'elle-même. L'épouse chérie, l'épouse vénérée avait un peu revécu, dès les premiers mois de son absence, dans le dessin délicat des traits, dans le sourire des prunelles embuées, point encore habituées au jour, dans la grâce naïve de quelques gestes ébauchés. La détresse du roi se distrayait à ce spectacle que lui offrait, chaque matin, l'enfant balbutiante et rieuse, extase continuelle, chargée d'attente inquiète et d'incertitude, mais qui lui comblait le coeur de l'espoir d'un bonheur nouveau. Il revivait ainsi, il sortait de l'ombre sous l'injonction puérile de ces yeux livrant leur azur.
* * * * *
L'enfant avait grandi; elle s'était révélée bonne, intelligente et belle, douce envers les malheureux et les malades, compatissante aux affligés et, surtout, éblouie de vivre. Elle se donnait tout entière aux délices quotidiennes; elle en goûtait la saveur; elle en retenait l'accent; elle les accueillait, bras tendus et mains ouvertes, remerciant chaque chose d'être si merveilleuse, la plus fugitive image de tant l'émouvoir. La vieillesse du roi Melchior trouvait en elle son parfum, son harmonie, son enchantement. Il la serrait sur son coeur comme un trésor vivant chaque jour plus précieux.
En cette demeure haute et nue, accrochée au versant de la montagne, elle se plaisait bien: elle aimait parcourir les vastes salles austères dont quelques peaux de bêtes, quelques armes pendues étaient tout l'ornement; elle contemplait, du faîte des murs, le royaume paternel pour en connaître les diverses splendeurs, pour mieux en mesurer l'étendue, depuis la frontière interdite des neiges et des glaciers jusqu'à celle, indistincte et lointaine, de la mer. Alentour, il y avait la forêt, peuplée parfois de cris farouches et que le vent faisait hurler des nuits entières. De telles clameurs, et si effrayantes, ne la troublaient pas, ne lui causaient aucune peur: c'était le cri de ses chères bêtes, de ses chers arbres; elle leur répondait secrètement, et quand un cèdre craquait sous la tourmente de façon trop lugubre, elle se pressait le coeur des deux mains pour aider son ami à supporter l'assaut.
De grands oiseaux survolaient l'abrupt domaine: ils tournoyaient avec lenteur dans l'air froid; elle les suivait du regard, elle les enviait de voguer ainsi, au-dessus des bois, au-dessus des cimes blanches, tout baignés dans le plein jour. De la lumière elle recevait ses plus belles joies. Elle observait les premiers rayons du soleil perçant un ciel brumeux, teignant de rose les neiges, débordant leur crête pour caresser la chevelure des forêts, plongeant au fond d'une vallée obscure et se répandant sur la plaine, réchauffée aussitôt jusqu'à son bord marin qui brasillait ou montrait de l'écume.
Chacun l'aimait. Dans le village groupé au pied même du palais, sur le flanc touffu de la montagne, pas un berger, pas une fermière, pas un vieux bûcheron qui n'interrompît son travail pour sourire à la jeune fille familière, passant, les bras chargés de fleurs cueillies par elle dans la vallée. Ils la saluaient respectueusement, par des paroles joyeuses; elle y répondait de façon si courtoise, s'enquerrant de tout avec tant de bonne grâce, que ceux-là qui la voyaient passer, de grand matin, en gardaient jusqu'au soir du plaisir. Les serviteurs du palais, vêtus de bure sombre, la rencontraient souvent dans les hautes salles rougies par le soleil couchant. Comme elle les connaissait tous, toujours elle trouvait à leur dire quelques mots justes et doux, de ces mots qui aident à vivre.
Mais plus encore, plus passionnément, les enfants l'adoraient. La princesse était leur compagne chérie. La fille du forgeron, toute ronde, toute replète, le fils du jardinier, un grand gars pataud dont on se moquait, les quatre filles de la meunière, très délurées, les fils jumeaux du corroyeur, si ressemblants qu'on les distinguait mal, le fils rouquin de la brodeuse, quelques autres avaient été ses premiers amis. On les entendait rire et chanter ensemble, ils dansaient dans les clairières, ou bien ils parcouraient de conserve la forêt d'alentour, visitant le vivier, les ruches, buvant aux vasques vertes où le torrent versait sa cascade, grimpant aux arbres et fouillant les terriers.
Jamais ils ne s'éloignaient beaucoup, par crainte des bêtes méchantes: l'enfant royale étant confiée à son escorte, celle-ci faisait bonne garde. Tous rentraient vers le crépuscule, hélés du haut du palais par le beuglement d'une conque tordue, rapportant l'odeur des mousses, des résines, des fruits mûrs, brisés de fatigue heureuse et les yeux ravis.
Certes, le roi Melchior avait placé auprès de sa fille des maîtres illustres qui lui enseignaient le mystère des choses, les influences des constellations, la merveilleuse nomenclature des bêtes et des plantes, celle plus secrète des métaux qui semblent dormir au sein de la terre et pèsent néanmoins sur la destinée de l'homme, celle enfin des habitants du céleste domaine, au sujet desquels tant de savants esprits disputèrent en de longues controverses, mais si passionnantes et profondes que fussent ces leçons dont elle sentait le prix, la jeune princesse préférait l'étude quotidienne que lui permettaient ses libres promenades. Suivre le vol brisé d'une chauve-souris lui plaisait plus que de l'entendre décrire, surveiller les abeilles d'une ruche la renseignait mieux qu'un discours à leur sujet, et rien n'approchait de l'extase où l'incitait la contemplation des astres durant une nuit d'été. A voir son enfant se créer ainsi une sagesse, Melchior goûtait la plus ineffable joie et quand elle partait à l'aventure avec ses petits compagnons, toujours il descendait jusqu'au seuil du palais afin de lui donner un baiser d'adieu. Parfois il disait:
«Je te souhaite que le monde soit encore plus beau qu'il n'était hier.»
Mais il advint un jour funeste où le coeur du roi fut déchiré, où l'ombre alourdit son âme.
* * * * *
La princesse était sortie de grand matin. Melchior la regardait s'éloigner au milieu de sa troupe fidèle. Il les vit s'engager dans la forêt, disparaître en chantant... Et rien ne lui signala par avance la détresse prochaine: nul souffle surgi de l'air, nulle voix chuchotant au fond du sommeil, nul pressentiment secret ne l'avertit. Cette aurore d'été ressemblait à telle autre aurore d'été.--Pourtant, vers l'heure de midi, d'insignes nuées chevauchèrent l'horizon... Le vent les pousserait-il au large? Elles paraissaient très noires, vaguement éclairées par de fulgurantes lueurs. Puis une tempête s'éleva qui, bientôt, gagna le rivage, projetant sur les flots des reflets violets, qui balaya les côtes de son haleine humide, prit la mesure de son aire et se mit à hurler. Le sonneur de trompe lançait en vain ses appels sur les bois: le tumulte orageux dominait un si petit bruit. Il ne pleuvait pas encore, mais l'atmosphère s'obscurcissait étrangement: c'était la nuit en plein jour, une nuit bourdonnante, emplie par le grondement long d'un tonnerre dispersé. Les cris, les éclats du vent, la plainte des arbres à la torture se mêlaient au sifflement d'un tourbillon d'air, colonne vivante qui se déplaçait avec lenteur contre le flanc de la montagne ravagée dont les échos se rejetaient de roche en roche ces voix élémentaires.
Puis les nuées se réunirent dans le haut du ciel où se forma un grand bouclier obscur, lourd de désastres. Brusquement, la foudre qu'il portait en lui le fit craquer de bout en bout; ce fut, une seconde à peine, un éblouissement bleu d'acier. Le paysage se représenta soudain par des profils cernés et durs; la moindre chose revécut: le dessin d'un rameau de cèdre, la courbe d'un caillou, le miroir d'une flaque parmi les mousses.--Tout s'éteignit et, noyant le sol de cataractes, le ciel saturé se déversa, crevé d'un vaste trou. La terre s'ouvrait à ce déluge, elle s'en abreuvait et, ne pouvant boire davantage, rejetait le surplus. Les torrent gonflés débordèrent; les clameurs de l'air furent étouffées par les clameurs de l'eau. Elle bondissait le long des pentes, effondrant les murs, déracinant les arbres, se creusant de nouveaux lits.--Un puissant désordre régna quelque temps; enfin, dans la voûte vidée, se découvrit furtivement un peu d'azur.
* * * * *
Quand la princesse fut ramenée au palais, ruisselante, elle tremblait de fièvre, elle claquait des dents. Son regard perdu ne reconnaissait personne.--Elle ne s'était plus relevée et, dès le premier instant, la plus noire détresse avait saisi le coeur de Melchior.
Voir sa fille souffrir était pour lui un supplice sans égal; il en sentait à plein toute l'horreur; il eût voulu fuir et n'osait quitter le chevet de ce lit. Quand, recru de fatigue et de désespoir, il se décidait à sommeiller un peu, c'était là, par terre, sur une couverture jetée, et d'un somme bien court.
* * * * *
Le délire avait cessé avec la nuit; les yeux avaient retrouvé leur intelligence des choses, mais l'angoisse ne diminuait guère: un pauvre corps brisé, un visage très pâle, empourpré soudain, une bouche flétrie où le père croyait parfois deviner l'approche de quelque parole...
«Non, disait-il, ne parle pas! repose, mon enfant. J'ai compris.»
Alors elle tâchait de sourire, ah! le pauvre sourire! des pleurs eussent été moins cruels. Les gestes de ses faibles mains faisaient peine: gestes couchés, retrait affreux, quand venaient les quintes, des doigts maladroits contre le lit.
* * * * *
Melchior n'a pu s'empêcher de gémir: voici qu'un peu de mousse rouge paraît au bord des lèvres. Doucement, il l'essuie.
La nuit se traîne, l'aube se lève enfin, un nouveau jour commence, s'illumine, s'obscurcit, sombre dans une nouvelle nuit, et les jours succèdent aux jours, tous faits d'heures égales, et les nuits succèdent aux nuits, variées par les seuls cauchemars. L'enfant souffre toujours autant, Melchior la veille, se désespère sans pleurer, attentif à la plainte, au soupir, à l'expression fugitive, à la faible requête balbutiée, au bruit harcelant de la petite toux plus fréquente.
Des médecins sont venus, hommes très illustres, guérisseurs de haut renom. Ils apportaient leur contingent de phrases savantes, glorieuses à dire et superflues. Telle herbe fut cueillie à la limite des neiges: infusée, elle devait soulager la malade; telle queue de lézard, séchée au soleil, fut pilée en un mortier pour calmer le coeur affolé; tel champignon peu commun, découvert au fond des bois, apaiserait la fièvre; tel joyau brillant, de vertu certaine, placé sur la poitrine nue, attirerait le mal au dehors.--Le remède essayé, poudre, subtile influence ou tisane, toussait-elle moins? montait-il moins de sang à ses lèvres, moins de pourpre à ses joues?... Non: davantage.
Puisque toute tentative reste vaine, puisque l'instant qui vient est plus suppliciant encore que l'instant échu, qu'on laisse en repos le roi Melchior. Il n'est qu'un père surveillant l'agonie de sa fille. Il ne se connaît pas d'autres devoirs.
Ah! que semble-t-elle dire? qu'a-t-il lu sur sa bouche?... Par la baie ouverte, l'aurore jette dans la chambre des rayons d'une fraîcheur neuve. La princesse sourit à la lumière survenue; elle murmure en accents à peine sensibles:
«Des fleurs... Père, je voudrais des fleurs.»
Rapidement, il s'éloigne de quelques pas; il donne un ordre bref par la lourde porte entrebâillée, mais des voix s'insinuent aussitôt, pressantes, confuses...
On ne lui permettra pas de n'être qu'un père! Il est un roi, d'abord, un prêtre, un juge aussi. Ces voix le lui rappellent; il s'en souvient lui-même avec effroi. Durant des années, d'un coeur aimant et généreux, il a gouverné son peuple, il a enseigné Dieu à ses sujets et, suivant sa conscience, leur a rendu la justice. Maintenant, on le réclame pour résoudre un conflit où fut lésée certaine famille de pauvres gens. Ils n'ont foi qu'en lui seul, ils attendent sa sentence; mais aujourd'hui, lui feront-ils abandonner sa fille?
La douleur de Melchior s'envenime d'un trouble insupportable. Comment remplir son office de roi, loin de celle qui par sa présence l'inclinait à plus de douceur, toujours, qui retenait parfois les gestes souverains et le faisait aimer de son peuple? Comment va-t-il montrer à ce peuple la route qui mène vers Dieu quand lui-même ne la retrouve pas? Depuis que la princesse souffre, le roi prie. La nuit, le jour, il présente à Dieu son oraison, mais Dieu ne répond pas. Ses longues prières, nourries de ferveur et dont sa peine lui dicte les mots, il lui semble qu'elles retombent au lieu de s'échapper, car le ciel les refuse. Et surtout comment jugera-t-il autrui suivant une claire équité quand lui-même ne se reconnaît plus? Comment son âme porterait-elle la lumière en d'autres âmes, étant obscure, la certitude, étant incertaine? Comment pèserait-il justement d'une balance faussée?
Son désir ne faiblit ni ne varie: être seul auprès d'elle, pouvoir pleurer enfin, car il n'a pas pleuré encore, se vouer tout entier à cette veille au chevet de l'enfant qui meurt.
Mais, s'imaginant l'étonnement des chers yeux limpides s'il agissait ainsi et qu'elle s'en rendît compte, il hésite... Elle ne l'approuverait pas, celle qui, toujours, entre ses belles mains, tenait une balance juste.
Il se décide; il fait appeler la nourrice de sa fille. L'effort est rude, moins rude pourtant qu'il ne pensait. Le roi confie la malade à cette servante dévouée, puis il descend dans la grande salle où l'attend une assemblée inquiète d'hommes et de femmes, jeunes et vieux.
* * * * *
«Seigneur! l'impôt est lourd à nos épaules...
--Seigneur! mon père m'oblige à travailler pour lui et ne me donne aucun salaire...
--Il nous a volé notre bien, Seigneur! il refuse de le rendre et nous sommes de pauvres gens...
--Seigneur! j'ai soif de sagesse, mais je ne sais en découvrir la source; cette source, montrez-la moi...
--Seigneur, le percepteur de l'impôt ne se montre pas équitable...
--La chair de porc est-elle impure, Seigneur, comme le disent certains, ou ne l'est-elle pas?...
--Ma fille a quitté la maison paternelle avec un étranger; comment punir son séducteur?...
--J'aspire à la vertu, mais chaque jour, je pèche plus grièvement; enseignez-moi, Seigneur, une façon de me contraindre...
--Mes bestiaux ont été frappés d'un mal étrange...
--Les olives de mon champ...
--Seigneur! je veux répudier ma femme...
--Seigneur! le vin de ma vigne...»
* * * * *
Il lui fallut bien entendre, donner un conseil, proposer une médiation, rendre une sentence. Des serviteurs venaient parfois murmurer quelques mots à son oreille: la princesse respirait mieux, la princesse avait moins toussé. Il écoutait, le coeur battant. Il reprenait ensuite sa tâche.
Melchior a vaincu la tentation, qui, d'abord, lui paraissait irrésistible, de remettre au lendemain l'obsédant devoir ou de s'en décharger sur un autre. Il eût voulu se désintéresser de ces choses... mais le souvenir des yeux clairs... Lorsque l'on prétend être un juge, se refuse-t-on à juger?
Autant qu'il le pouvait, il a donc fait ce qu'il devait faire, alors pourquoi n'en ressent-il aucun bénéfice, pas le moindre allégement? C'est d'un esprit un peu distrait qu'il écoute ces gens lui présenter leurs hommages, le louer de sa haute vertu, célébrer son équité... à vrai dire, il ne les écoute plus: il s'écoute méditer. S'il a eu tant de peine à rendre la justice, son angoisse de père est-elle seule en cause? Il lui semble avoir jugé sans liberté, à la suite d'une réflexion asservie où sa conscience ne participait pas. Ses raisons de se décider, de conclure, il les prenait dans un fonds très ancien de décisions traditionnelles, de conclusions analogues. Il a donc jugé par tradition, par analogie, non d'après un ordre de lui-même... Que vaut cette méthode? n'est-elle point celle de l'esclave enchaîné? Sa sentence devrait jaillir du débat obscur à l'instant où lui, le juge, y porte la lumière, or elle s'en est déduite péniblement sans que la flamme évidente, convaincante eût paru.
Scrupule étrange!... rien de pareil, jamais, ne l'a troublé. Ce que disaient jadis son père et ses aïeux demeurait bien dit. Il le croyait, hier, en est-il certain, aujourd'hui? La peine des hommes lui semble plus diverse et réclamer un arrêt neuf, chaque fois, brillant d'un éclat neuf qui rassure le coeur contrit et l'âme inquiète, de même que le soleil, à chaque aurore, est un soleil nouveau, donnant une nouvelle allégresse.
* * * * *