Le jour naissant

Part 5

Chapter 53,782 wordsPublic domain

«L'instant tragique est proche! Je ne le vois pas clairement, mais je l'entends, je le flaire! Sans doute serait-il convenable de déchirer ma robe, de pleurer à longs sanglots, de crier mon angoisse vers les dieux supérieurs et même d'évoquer ceux d'en bas pour leur demander quelques sombres lumières... non: j'ai besoin de réflexion, de recueillement, et, me rendant compte du désastre, d'en mesurer, avant de gémir, la stupéfiante étendue.

«J'ai tâché, en somme, de vivre honnêtement, sans plus, et si l'on m'aime dans ce pays, si vous m'aimez, comme j'en eus maintes fois la preuve, c'est pour cette seule raison. A ce propos, ne m'en veuillez pas de certains gestes inconsidérés ou de tels mouvements d'humeur que je déplore, mes chères bêtes! Songez que le vent du sud est souvent cruel aux vieilles femmes lassées... N'importe! je n'omettais rien de ma besogne quotidienne: chaque soir, je résumais les prophéties de la journée; à chaque lune nouvelle, je faisais le compte de mon travail du mois, je vérifiais mes prédictions, mes enchantements, mes conseils, mes incantations, mes philtres et mes baumes, je recommençais tous mes calculs, toutes mes analyses, et sitôt que j'y relevais une erreur, j'avais grand soin d'avertir la personne intéressée.

De Rachel, du moins, on ne dira jamais qu'elle prophétisait au hasard, qu'elle se laissait influencer par des présents ou des paroles flatteuses.

«Ce soir, la question se pose autrement.

«Tous mes comptes, toutes mes prophéties, la moindre prédiction, le moindre enseignement magique, le plus petit essai de lecture infernale ou céleste, tout sera faux, tout! entendez-vous?--Mes baumes deviendront maléficieux, mes philtres vains; la brise, l'étang, se refuseront à m'écouter; la fleur cueillie au clair de lune se fanera entre mes doigts et le cristal peuplé d'images restera vide sous mon regard.

«Hélas! trois fois hélas! un jour viendra où vous-mêmes, mes bêtes, ne m'obéirez plus... et ce jour sinistre n'est pas loin.--Tout en me chérissant, vous ne pourrez m'obéir, vous ne devrez pas m'obéir... Ah! misère profonde! Cela, plus que tout le reste, me torture et rouvre la source de mes larmes... je vous chérissais tant!»

De sa souffrance, elle prenait les bêtes à témoin.

«Si vieille... car j'ai vraiment perdu le compte de mes ans, je ne puis vivre les siècles qu'il faudrait pour me refaire une méthode, pour recréer cet art, cette science que j'aimais si passionnément, et ne serait-ce point déchoir que de m'y livrer encore, sachant qu'une erreur se glissera toujours dans mes travaux?--Que dirait ma conscience? que diraient les gens de bien, les villageois, les voyageurs, ceux qui viennent de si loin pour me consulter, ceux qui, parfois, mettent en mes paroles leur dernier espoir,--l'élite de ma clientèle?...

«Ils diraient: «Ce n'est point là une magicienne honnête: Rachel nous trompe, nous en tenons la preuve.

«Que leur répondre?»

* * * * *

A ce moment, elle s'aperçut que Nyctalope, le chat noir, lui mordillait, à petits coups pointus, le bord d'un ongle.

«Oui, tu as raison: je m'écarte de mon sujet! j'y reviens; pardon!

«Depuis quelques jours, je ne me sentais pas à mon aise; un trouble singulier m'envahissait tout entière: je n'étais plus moi-même... Vous l'aviez peut-être remarqué?»

De la barbe et des cornes, Pandémon salua gravement: elle disait vrai...

«D'abord, j'en accusai le mauvais temps qui me donnait des douleurs de tête, puis je l'expliquai par une influence lunaire, très possible aux époques de solstice, ou simplement par le poids des années... Je ne m'en inquiétais pas moins... mais aujourd'hui, un enfant, celui dont tu pansas la blessure, Pénélope, me pria de lire en son avenir (il m'offrait cinq pièces de cuivre, le pauvre petit!) et bientôt je notai avec terreur que j'y voyais mal... L'eau du puits se refusait-elle à répondre ou mes yeux faiblissaient-ils?... Le miroir profond ne s'éveillait que difficilement et même, plus tard, ses images furent imprécises, nébuleuses, brouillées. Enfin, pour augmenter encore mon désarroi, je compris que je les interprétais avec peine, avec maladresse, comme ferait une débutante en magie. Ah! que je me sentais donc soucieuse!

«Je renvoyai l'enfant, ce bel enfant méchant qui m'inspirait tant de compassion.--Il s'en allait sur la route, dans l'ombre, et je me reprochais de n'avoir pas soulagé sa détresse, quand, tout à coup, il s'arrêta, regardant le ciel... alors moi aussi, je levai les yeux et... comprenez si vous l'osez, si vous n'avez pas trop peur et s'il est en votre pouvoir de comprendre... une étoile... une étoile nouvelle, inconnue, qui n'existait pas, hier, montait lentement dans la nuit... Elle brille encore là, caressante, limpide, toute neuve, car elle sort à peine des mains du grand semeur. Le ciel en est désorganisé, le ciel compte une étoile de plus!

«L'enfant poursuivit sa route, peu après. Assurément, il avait vu l'étoile... que pouvait-il en déduire?--Moi, je ne devinai rien, moi qui prétends lire dans les astres et apprécier leurs vertus, mais j'eus tout de suite la vision nette, irréfutable, de ma carrière brisée, de mes comptes désormais faux, de mes calculs absurdes, de mes prophéties malfaisantes, puisque la nuit se parait d'une étoile nouvelle. Alors, en grande hâte, je suis venue me réfugier ici, auprès de vous!»

* * * * *

Elle pleurait contre ses mains, elle se livrait tout entière à sa douleur.

On l'entendit encore qui disait:

«Quand le mystère s'éclaircira-t-il? Cette lumière d'un jour naissant, je ne la verrai pas!»

Et elle se reprit à pleurer.

* * * * *

Ses bêtes restaient frappées de stupeur, sans pouvoir d'abord émettre la moindre plainte. Cependant le chat noir miaula (de quel pauvre miaulement!) et le grand Pandémon, toujours planté sur ses pattes sèches, se tint plus affaissé, trouvant soudain trop lourde sa tête cornue. Les autres, de la chouette à l'araignée, eurent simplement un frisson, un affreux, un cruel frisson.

«Allons! courage! dit Rachel. Mes enfants, il ne faut pas vous laisser abattre!»

* * * * *

Successivement, elle les regarda tous, réfléchissant au destin réservé à chacun d'eux, puis elle murmura d'une voix timide:

«Je crois qu'il serait plus courageux de regarder notre avenir en face que de trembler à son propos. Nous devons, dorénavant, nous considérer comme faisant partie du commun des êtres, jouissant, il est vrai, d'un peu plus de sagesse, mais aussi d'un peu moins d'expérience, car vous avez été jusqu'à ce jour des bêtes choisies, élevées loin des dangers et des traverses ordinaires. Moi, je fus une magicienne respectée, honorée, et, de ce fait, je n'ai pas connu les petits ennuis de l'existence, ni sans doute ses pires misères.»

A cet instant, quel élan d'amour souleva le coeur des huit bêtes réunies! Ce bel amour sans paroles, comment en exprimer la ferveur?

* * * * *

«Or, disait Rachel, dès demain, tu ne seras plus, Pandémon, qu'un bouc entre les boucs et toi, cher Nyctalope, un chat comme les autres... de même pour vous tous, et moi, je ne serai qu'une vieille entre les vieilles, clopinant sur la route, son bâton à la main.

«Je ne vois en effet d'autre solution honorable à ce problème que de nous séparer. Je vais vous dire adieu, mais, auparavant, il me serait doux de vous donner quelques conseils. Ne croyez pas que votre vie perde quoi que ce soit en noblesse parce que vous cessez d'être les bêtes amies, collaborant aux travaux d'une magicienne.--Cette vie imprévue et nouvelle, pour ma part, je la regarde avec confiance et j'espère lier des fagots, ramasser au besoin des ordures ou quêter une aumône, du même coeur que j'interrogeais, hier, l'oeil des astres.

«Chacun de nous doit vivre de son mieux et trouvera le bonheur s'il sait bien le chercher. Il en est un que, parmi les hommes, l'on peut atteindre: l'homme n'aime que les images, ne se plaît qu'aux images, ne se grise que d'images; tâchons de les lui fournir. Quelque jour, un poète en fera de beaux vers; ce sera notre récompense.

«Toi, Pandémon, qui n'es qu'un vieux bouc, sois pour l'homme le demi-dieu de la pénombre chaude, des champs que la lune argente, des sous-bois. Ta tête inopinée, apparue au-dessus d'un buisson, épouvantera l'enfant blonde qui se baignait dans l'étang, mais déjà elle se croit surprise par un chèvre-pieds, elle s'enfuit, elle va le dire à sa mère en ajoutant que tu pressais une flûte à tes lèvres et que, de cette mélodie, tout le crépuscule était comme enchanté.--D'autres qui t'auront vu debout, cabré contre un mur pour en brouter la mousse, te décriront dansant au sein de la nuit cendrée, des roses liant tes cornes et trois nymphes te regardant, le souffle court.--Que sais-je encore!... Enfin, crois-moi: l'on n'osera tirer le poil gris de ton menton sans quelque crainte, et ceux-là même qui se sentiront le coeur soulevé en humant tes puanteurs, te tiendront néanmoins pour une bête de qualité, je le gagerais, Pandémon!

«Hélas! je n'ai rien de mieux à te dire! Cette nuit, je ne console pas: j'exécute, j'achève. J'ai renvoyé un enfant triste dans la nuit, sans un mot qui pût lui indiquer sa route. Il s'est déjà fourvoyé, je le crains. Sois plus habile, Pandémon, sois plus sage... et, maintenant, va-t'en! Tu cesses d'être mon bouc familier, celui que Rachel emmenait certains soirs, quand elle allait cueillir des simples; tu n'es plus qu'un bouc ordinaire... Va rejoindre ton troupeau!»

Pandémon lui jeta un regard désolé. Certes, son destin lui paraissait bien cruel, mais il n'eut pas le moindre mouvement de révolte ou de colère; il ne protesta point. Il salua de nouveau, très bas, et sa barbe vint frôler le pied nu de Rachel, puis il obéit en toute simplicité; il partit. Sans se hâter, il gagna la porte, pesa sur elle du poids de son front cornu et sortit, laissant le battant ouvert.--On ne le vit plus.

* * * * *

Cependant la lune levante éclairait faiblement les champs; un peu de sa lumière entrait dans le hangar.--Rachel cueillit la baguette, désormais inutile, dont les trois corolles s'éteignirent aussitôt. Elle l'agitait, tout en parlant, pour dessiner sur la pénombre d'alentour des signes vagues. Puis elle dit d'une voix qu'elle tâchait d'affermir:

«Je vous chéris du fond du coeur, un coeur de mère et d'amie; je souffre de vous quitter, mais, pour votre plus grand bien, mes enfants, il faut que vous fassiez comme a fait Pandémon: il faut partir. Malgré les histoires absurdes que l'on répète (des contes à dormir debout!), je puis vous affirmer que la vie courante, quotidienne, la vie de tout le monde, est encore très possible à vivre. Pour l'honnête crapaud, fût-il bleu, pour le bon corbeau, pour le beau chat, pour le serpent, la chouette et la chauve-souris, il reste des heures heureuses, tout comme pour le vieux bouc.»

* * * * *

Elle tendit sa main vers le crapaud bleu.

«Saute, Clorinde!»

Clorinde y sauta.--Rachel poursuivit:

«... De sorte qu'à l'un comme à l'autre, je dirai presque les mêmes paroles: celles-ci, en résumé.

«Ne perdez pas le respect de votre condition, ne la méprisez pas, si modeste qu'elle paraisse; il vous suffira d'y remplir tous vos devoirs pour vous en accommoder, mais sachez vous élever au-dessus d'elle. Ne soyez pas seulement une bête, devenez image, légende ou peut-être symbole.

«Toi, Clorinde, sois le crapaud rare devant lequel la répugnance de l'homme hésite, qui le fait rêver de turquoise et s'étonner que l'on puisse, vêtu de si belles teintes, être pourtant crapaud... Va-t'en Clorinde!»

Et Clorinde, à petits bonds flasques et courts, s'empressa de sortir.

* * * * *

«Toi, Koa, par les allures sinistres que tu affectes en survolant un champ, tu sauras vite mériter le respect de l'homme, mais retiens un peu ton appétit devant les charognes trop évidentes... Cela dégoûte, à l'ordinaire; on te jugerait mal si tu insistais.--Va-t'en!»

Et le corbeau s'en fut en sautillant.

* * * * *

«Toi, Sigma, tâche surtout de charmer par la grâce, la finesse et la rapide aisance de ta course basse, de surprendre aussi, d'inquiéter parfois... mais ne te vante pas à tout venant de ton venin (si l'on peut dire! car il est très inoffensif, à mon avis).--Va-t'en!»

Et Sigma disparut comme sur une faible pente s'écoule un filet d'eau.

* * * * *

«Toi, Pénélope, mets bien en valeur ton industrie, suspends tes toiles dans un rayon de lune ou de soleil, retiens les gouttes de rosée, laisse flotter tes plus longs fils sur la brise; l'homme en arrivera presque à t'aimer.--Va-t'en!»

Et Pénélope remonta vers son domaine supérieur, car elle comptait sortir par en haut.

* * * * *

«Toi, Artémise, n'oublie pas que la nuit t'est favorable. Dès que l'ombre descend et pendant que l'homme peut te voir encore, hâte-toi de faire tes cabrioles fantasques, tes culbutes les plus compliquées, cela lui donnera des pensées graves, de même qu'un ululement de Roxane l'engage à songer à son dernier jour.--Partez, toutes deux!»

Et toutes deux, la chauve-souris et la chouette, l'une par des vols silencieux, coupés en oblique, l'autre tout droit, dans un bruit de plumes, passèrent au dehors.

* * * * *

«Enfin toi, Nyctalope...»

A ce point, sa voix se brisa.--Sous ses paroles retenues, on sentait sourdre le chagrin: il bouillonnait dans sa poitrine.--Ces adieux, elle les avait prononcés sur un ton vraiment étrange. On eût dit, au juste, d'une vieille femme qui, durant une heure de loisir, cause avec des bêtes familières, leur contant des histoires de couleur un peu triste, sans beaucoup d'émoi, mais quand il lui fallut donner congé à Nyctalope, au grand chat efflanqué, nerveux et vif, à ce chat d'un si beau noir de nuit, si bien armé de griffes et de dents, qui savait marcher à la façon d'une ombre et miauler mieux que ne se plaindrait une âme en peine, et se blottir, et ronronner, et jouer avec le vent qui passe, et bondir soudain... ah! cela fut au-dessus de ses forces et les larmes vinrent à nouveau, avec des hoquets aigus et des gestes de désolation.

«Non! non! je n'ai rien à te dire, à toi!--Va-t'en, va-t'en tout de suite!»

Aussitôt, comme les autres, Nyctalope disparut.

* * * * *

Rachel était seule sur l'aire où la lune semait sa cendre pâle, seule, toute seule. Elle écouta: pas un frisson, pas le moindre bruissement, pas un murmure. Elle se leva.

Seule... On peut supporter d'être seule, mais seule de cette façon! abandonnée, pour tout dire!--Maintenant, elle ne pleure plus par chagrin d'une séparation douloureuse, non, c'est sur elle-même: elle pleure en songeant au destin de Rachel, magicienne réputée qui reste seule, perdue dans la nuit, sans amis, sans compagnons, sans serviteurs, seule, en un mot, et sans nul espoir.

«Devant mes bêtes, je gardais un certain courage; devant moi-même, c'est autre chose... Ah! comme ils m'ont quittée facilement! tous respectueux, à coup sûr, tristes, réfléchis, renfrognés, mais pas un qui ait hésité! pas un!--Va-t'en... et ils sortaient.--Pas un qui se le soit fait redire! Ils sont partis, Pandémon et Clorinde, Pénélope et Sigma, Artémise, Koa, Roxane, et jusqu'à mon cher Nyctalope!... Elle était donc de si peu de poids, l'affection de mes bêtes? Autant vivre parmi les hommes, vraiment.»

* * * * *

Ce fut alors qu'elle entendit une voix proche, une voix faible, tendre, insinuante, qui, tout bas, miaulait.

«Nyctalope!»

Il s'allongeait, il s'étirait aux pieds de Rachel avec des mouvements lents d'une grâce vigoureuse, les reins creux, le regard séducteur. Mais elle en voulut à cette bête de se trouver là quand elle regrettait son absence: il avait donc surpris ses paroles désolées, ses pleurs... Enfin, à quoi bon s'attendrir? Il fallait, de toutes façons, qu'il partît; dès lors, pourquoi différer?

«Oui, oui, mais va-t'en! tu n'as rien à faire ici; je n'ai pas besoin de toi; va-t'en!»

Il griffa le sol, puis tout son corps se courba en arc de cercle, en un gros dos de quelle majestueuse acrobatie!

«Va-t'en! tu m'espionnais!»

C'était, n'est-ce pas, d'une injustice criante?--Il tourna prestement la tête, comme fait le chat quand il s'étonne. Elle eut, pour l'écarter, un geste de mauvaise humeur. Sans se hâter, il commença de s'enrouler à terre, se préparant, semblait-il, au sommeil. Rachel perdit patience, elle le heurta du pied; il se peut même que, de sa baguette éteinte, elle l'eût frappé. Satisfait de sa place, il ronronna.

«Va-t'en tout de suite! je te l'ordonne! va-t'en! sors d'ici!»

Elle le poussait; il bondit, mais ce n'était pas vers la porte, et Rachel se résolut à le poursuivre. Elle le battit; il s'en moquait bien! Elle le chassa de tous côtés; il l'évitait par de longs sauts nerveux et sûrs. Elle se jetait sur lui, les mains en avant; il était déjà plus loin. Elle manqua de tomber en lui marchant sur la queue, si cruellement qu'il hurla de douleur. Ils passaient de la lumière à l'ombre où, de la bête, on ne voyait rien que, parfois, une vive étincelle, mais quand la lune les éclairait, Rachel apparaissait soudain, ivre de colère, agitant des haillons rouges, et follement jetée à la poursuite d'un chat terrifiant, vomi sans doute par l'Erèbe.

Elle le perdit un instant; aussitôt, elle buta contre lui, par hasard. Alors ils reprirent leur course suivant un mode vertigineux, tourbillonnant, baroque. Il grimpait aux murs, elle savait l'y atteindre; elle le délogea d'une lucarne; il la trompa encore en se cachant derrière le banc de pierre, elle le débusqua et le saisit par l'oreille; il se dégagea, lui laissant du sang aux doigts; il miaulait, il criait sur ce ton paradoxal et monstrueux des félins en amour; elle crut enfin le tenir à sa merci au fond du hangar, dans un coin, mais ce fut entre ses jambes qu'il s'échappa, cette fois. Elle le vit gagner la porte par un saut qui était presque une culbute.--Il disparut.

Epoumonnée, haletante, Rachel se trouva seule de nouveau.--D'abord, elle se reposa un peu, elle s'assit, la tête égarée par cette course. Elle se forçait à rester immobile. Les coudes posés sur ses genoux, elle tenait mollement, elle laissait pendre la baguette aux corolles froissées; elle ne savait d'ailleurs qu'en faire, non plus que d'elle-même; elle attendait l'apaisement.

«Si j'allais respirer l'air frais, au dehors?»

Elle sortit.--Sur terre, un grand silence pur, chargé de parfums, et, dans le ciel, les fêtes magnifiques de la lune... Elle admira les vastes prairies d'argent, les gouffres sans fond d'azur sombre; elle écouta la nuit muette; elle aspira son parfum. Elle n'interrogeait pas: elle contemplait et, par insensibles degrés, le calme lui revint.

* * * * *

«Dois-je aussi me séparer de ma baguette fleurie? songeait-elle. La garder?... elle ne me servirait de rien: une vieille femme qui passe sur la route n'a nul besoin d'un rameau magique. La jeter, pour que, demain, elle soit flétrie, séchée?... non, j'en aurais trop de peine.--Mais ne vivrait-elle pas si je la libérais, elle aussi? Ne puis-je lui trouver un moyen de vivre?»

Elle réfléchit encore quelques instants, puis, choisissant un point abrité contre le mur, elle planta en terre la baguette.

«Baguette fleurie de trois fleurs! baguette magique! je voudrais, dit-elle, te transformer en une plante heureuse. A cette place que je te destine, le soleil te touchera dès son lever, il te réchauffera durant toute sa course et ses derniers rayons viendront te dorer. Tu ne sentiras pas le vent froid du septentrion, mais la brise tiède te caressera; tu pourras fleurir, tu pourras embaumer, tu pourras croître à ton gré; toute cette cabane, autrefois mon domaine, est à toi. Orne-la, couvre-la, sois une forte plante que l'on admire, aux senteurs de laquelle on s'enivre et dont la splendeur étonne. Je te quitte, baguette fleurie de trois fleurs... je te délivre!»

Alors, dans le rayonnement du clair de lune, on vit la baguette bourgeonner, pousser en petites branches minces, fleurir en pétales nouveaux, verdoyer, bourgeonner encore, s'accrocher au mur du hangar, grandir, s'étendre, se diviser, jeter à droite, à gauche, de longues tiges incertaines où naissaient tout à coup des corolles pourpres, s'incurver autour de la porte pour ne point la masquer, monter plus haut, se rabattre, tourner un coin, y joindre un de ses propres rameaux, s'entrelacer à lui, retomber ici par une branche inutile et là se nouer à une pierre, fleurir, fleurir toujours, par cent fleurs, par mille fleurs; être enfin, autour du hangar, un bosquet majestueux, pourpre et vert, un radieux bosquet plein de sève, un bosquet vivant.

* * * * *

Rachel regardait son oeuvre; elle admirait, elle souriait. Elle cueillit une fleur au bosquet, une seule, et la mit dans son sein, puis elle rentra.--Sur le sol, la lune posait un large rayon dur. Le hangar était vide, mais Rachel n'y sentait plus cette impression d'affreuse solitude qui l'avait transie et consternée; elle se laissait reprendre par des projets domestiques dont la réalisation immédiate occuperait son esprit.--Après un séjour si prolongé, pouvait-elle partir ainsi, quitter pour toujours l'enclos de ces quatre murs, sans rien nettoyer ni remettre en ordre, sans y donner même un coup de balai? Elle décida de se livrer au plus tôt à ce travail qui d'ailleurs serait une excellente école, s'il lui fallait, un jour, se louer comme servante.

Un balai?... elle possédait assurément un balai, mais enfoui dans quel recoin? Un balai! objet inutile, peut-être, à une personne occupée spécialement de magie, objet indispensable tout de même.--Elle le trouva soudain; il était devant elle, à deux pas, appuyé contre le mur. Comment ne l'avait-elle pas aperçu? Elle le prit et, quelque temps, se promena dans le hangar, traînant nonchalamment le balai derrière elle, sans intention précise, toute envahie par une paresse singulière qu'elle ne s'expliquait pas, une molle paresse de canicule. Il lui était doux d'errer près du rayon de la lune, en compagnie de ce balai sympathique. Elle le regarda: elle eût aimé le palper, le tâter, en polir le bois... un beau balai, sans contredit. Alors, elle commença le nettoyage projeté, pourtant il ne semblait pas qu'elle y prêtât grande attention: un peu de poussière s'élevait du sol, tourbillonnait, poudrait le rayon... Rachel balayait faiblement, distraitement, l'esprit au loin: un espoir mal défini, fumeux encore, se formait en elle.

Partir, oui, mais vers quelle contrée, vers quelle ville, et comment vivre, une fois partie? Entreprise malaisée, à son âge, que de changer de métier; aventure hasardeuse que de s'employer dans un monde hostile, sans magiciennes! Il n'y en aurait donc plus, d'aucune sorte, nulle part?

Elle baissa les yeux... elle avait cru que le balai frémissait sous ses doigts; aussitôt elle éclata de rire.

Magicienne! rester magicienne! quelle idée absurde! Rachel tâchait de se voir comme elle était à cette heure: échevelée, en haillons et tenant un balai... une magicienne tenant un balai! Scandale! Elle riait de bon coeur devant cette caricature.

«Il faudrait changer de nom, s'écria-t-elle, riant encore, passer inaperçue, exercer mon art prudemment, en secret, sous le masque, me faire connaître seulement par une enseigne d'apothicaire ou de marchande d'herbes aromatiques...

«Que ce balai est donc étrange! à le sentir tressauter ainsi, on le croirait impatient!»

Mais son rêve l'occupait toujours... Ce besoin de savoir la couleur de l'avenir n'était-il pas inhérent à l'homme? Demain, dans quelques siècles, ailleurs, ne pourrait-elle, même dépenaillée, même avec son balai, faire bonne figure et recommencer une carrière honorable?