Part 4
--Oui, Rachel! s'écria l'enfant qui se livrait tout entier, semblait-il, en une brusque effusion, dites-moi ce qui m'arrivera demain! J'ai si peur, quelquefois; c'est comme un chien baveux qui tourne derrière un mur et qui me saute dessus. On n'a pas le temps de se garer, de se défendre. Chaque jour, il arrive une petite chose nouvelle; on marcherait sur la petite chose, mais tout de suite elle grandit, elle grossit, elle est comme une maison! Quand je saurai celle qui arrivera demain, je n'aurai plus peur, je serai si content! Je pourrai vivre comme ma mère, me coucher dans le jardin, manger des figues dans l'ombre!»
Rachel lui prit le menton d'un geste familier et, tout tristement:
«Isaac, dit-elle, tu parles comme un vieillard! D'où te viennent ces idées de vieillard?»
Ce sont là des questions auxquelles on ne répond guère.
«Je ne sais pas! je ne sais pas! dit l'enfant. C'est mon père qui parle comme ça. Je l'écoute et j'ai peur, mais vous savez, Rachel, je comprends, et si c'était vrai, ce serait terrible: il faudrait faire attention tout le temps à tout ce qu'on va faire... il faudrait ne plus jeter des cailloux à un oiseau, ne plus...»
Tant de choses interdites lui venaient à l'esprit! Il secoua la tête.
«Non! non! c'est impossible, et mon père est un méchant homme! Je vais chercher mon poignard au pied du mur.»
Mais, bientôt, une autre pensée l'inquiéta. Respectueusement, timidement, il tira le bord de la robe de Rachel qui se levait et murmura:
«Rachel, les hommes qui viennent ici apprendre ce qui arrivera demain sont des hommes très riches; ils payent le secret avec des pièces d'or; moi, je ne puis pas, mon père ne me donne jamais rien. J'ai seulement cinq pièces de cuivre. Les voici, pour payer le beau secret.»
Il vida une pochette qu'il portait au cou et aligna sur le banc les cinq pièces.--Rachel ne se retourna pas. Alors il les reprit.--La vieille femme se parlait à elle-même, debout, une main posée sur sa bouche, l'autre bras abandonné le long du corps.
«Je vais tâcher de lire sa vie dans l'eau profonde.»
Paroles toutes basses, presque étouffées; mais l'enfant les entendit.
«Je saurai! je saurai enfin!»
Il était vraiment redevenu un enfant: ses grands yeux brillaient de joie, sa bouche souriait; il battit des mains.
«Tu sauras peut-être quelque chose, répondit Rachel, peut-être... non, je ne crois même pas! Allons! viens!»
Elle l'enveloppa d'un geste et l'entraîna dehors.
* * * * *
Presque à l'orée du village, il y avait un grand puits auquel on n'accédait que par un chemin dallé qui en faisait le tour. Des plantes grasses lui servaient de bordure, gardiennes de l'eau fraîche qu'elles encerclaient comme d'un large et haut diadème. Bizarrement enchevêtrées, hostiles, méchantes, dressant leurs raquettes et pointant leurs épieux, elles formaient par leur ensemble un redoutable buisson grouillant d'insectes, où l'oiseau ni la bête n'osait s'aventurer (tout au plus la minuscule musaraigne), où se dessinaient d'invraisemblables formes végétales: gros serpents verts, poussiéreux, boudinés et bagués de gris, disques verts, hérissés d'épines, plateaux verts chargés de fruits roses, mains estropiées, monstrueuses mains vertes, oeufs verts bien vernis, sacs de sève, bouches gluantes, pustules,--et d'où s'élevaient parfois de nobles hampes armées en fer de lance d'une braise fleurie.
Ce fut là que Rachel mena l'enfant.
Cette journée s'achevait en fête: de souples banderoles rouge clair traînaient sous un vaste nuage blanc, au-dessus de l'horizon pourpre. Nulle brise, pas un souffle; des grillons faisaient leur bruit coutumier, quelques lézards parcouraient les dalles en se dépêchant beaucoup; suspendu au ciel, un grand rapace planait, qu'on eût dit immobile.
Isaac et la vieille femme s'assirent sur la margelle du puits. Rachel se pencha aussitôt pour regarder l'eau lointaine et profonde.
«Non, il est encore trop tôt, dit-elle; attendons.»
Ils attendirent en silence, Rachel croisant encore et décroisant ses doigts nerveux, Isaac tout ébahi, d'aspect naïf, content de se sentir en sécurité auprès de cette vieille femme et derrière un si puissant rempart de pointes et d'épines.
L'heure passa, la lumière faiblit, fonça; l'air devint mauve, l'ombre du buisson menaçant était violette.--Rachel se pencha de nouveau sur le puits.
«Voici sans doute le moment.»
D'abord elle cueillit à terre trois petits cailloux qu'elle choisit avec soin, ensuite, elle vérifia son choix minutieusement, les regardant de près, les retournant, les essuyant, les polissant, puis elle les jeta l'un après l'autre dans le puits et, chaque fois, elle compta jusqu'à sept (il semblait à l'enfant que, de très haut, les trois cailloux tombaient dans son coeur...) enfin elle prononça les paroles d'incantation:
* * * * *
«Par Vénus qui se plaisait à contempler son image divine en un miroir de cuivre,
«Par le trop charmant Narcisse dont les traits se doublaient dans une source claire,
«Par le saule qui se penche sur un étang,
«Par l'oiseau qui vient boire à l'étang,
«Par le croissant de lune dont le semblant s'y retrouve,
«Par la nuit noire à qui tu te montres plus noire...
«Eau profonde, informe et multiforme!
«Eau fraîche, douce et désaltérante!
«Eau secrète, solitaire et savante!
«Donne-moi le reflet d'un jour qui va venir!
«Donne-moi ce reflet!
«Laisse-moi lire en toi!
«Dis-moi ce que, demain, deviendra cet enfant!»
Elle attendit.
* * * * *
«L'eau profonde a gardé ses images, l'eau fraîche ne fait rien éclore, l'eau secrète se tait.»
Elle attendait toujours...
«C'est la première fois que l'eau résiste à mon appel, quand l'heure fut bien choisie! Terrible aventure! trouble affreux qui m'obsède et dont m'échappe la raison! Que peut signifier ce trouble?»
Cherchait-elle donc un fantôme? Pourquoi ces gestes lents où, de ses longues mains, elle prenait la pénombre d'alentour, inutilement?... Un dernier regard dans le puits... Ses bras se tendaient vers l'eau profonde...
* * * * *
«Eau profonde! dit-elle, puisque tu ne réponds pas à mon incantation, dois-je te supplier?
«Par la bête blessée qui vint s'abreuver à l'étang,
«Par la fleur affaiblie et fanée qui retrouva sa splendeur près des eaux de l'étang,
«Par le vagabond poudreux et brisé dont la soif s'étanchait à l'étang...
«Eau profonde, je t'implore!
«Dis-moi ce que, demain, deviendra cet enfant...
«Et, s'il te faut des larmes...»
Elle se penchait plus avant; ses paupières se mouillèrent de pleurs, trois larmes se détachèrent de ses yeux et tombèrent...
«... Voici les trois plus belles larmes que j'aie jamais versées!»
Isaac tremblait: de ces trois larmes, il se sentait tout le coeur inondé.
Le visage de Rachel s'éclaira.
* * * * *
«La lumière paraît dans l'eau profonde! l'eau fraîche va me parler! je vais lire dans l'eau secrète!--Ecoute! écoute bien; surtout, n'oublie pas!»
* * * * *
Et ce fut vraiment comme si elle lisait dans l'eau profonde, comme si les images que l'eau fraîche lui révélait se muaient en paroles sur ses lèvres, comme si, de l'eau secrète, montait la voix de l'avenir.
Elle la transmettait en accents haletants, en phrases ténues, brisées par de longs silences. Elle se penchait sur le puits; elle interrogeait l'eau profonde qui lui donnait des images; elle se redressait un peu sur le coude; elle livrait ces images à l'enfant, simplement, honnêtement; elle n'expliquait rien: elle parlait à la façon d'un écho fidèle qui répète, qui n'invente pas. Le ton restait le même: pimpant, flûté, mais elle ne pouvait tout à fait maîtriser son émoi qui, souvent, coupait le gazouillis pur d'un sanglot.
Sans bouger, sans parler, l'haleine courte et le coeur battant, Isaac écoutait.
* * * * *
«C'est la nuit... d'aujourd'hui? de demain? je ne sais...
«Tu marches d'un air mécontent, la tête basse. Oui, tu portes ta tête de façon hargneuse. Tu marches sur la route; le ciel est sans lune, tout brillant d'étoiles... Tu t'arrêtes, tu lèves les yeux, tu hésites, tu t'étonnes... Même dans cette ombre, je vois que tu t'étonnes, que tu hésites... Serais-tu incertain de ta route? déjà perdu? Je ne sais...
«Tu te remets à marcher, tu hâtes le pas. Les heures passent. Tu traverses prudemment des villages ou tu les contournes. Les heures passent. Tu te sens très las. Ton visage est désespéré. Tout de bon, t'es-tu trompé de route? je ne sais...
«Voici l'aube, l'aurore, sans joie pour toi... Le soleil monte. La fatigue t'a rompu. Tu dors dans un champ de blé... Le soleil monte... Je vois des laboureurs. Ils suivent leurs sillons; ils chantent... Tu dors. Le soleil monte... Je vois aussi des gens qui viennent sur la route, de tout là-bas. Ils regardent à droite, à gauche. Ils parlent aux laboureurs et leur posent des questions. Ils s'approchent; ils te découvrent; ils te réveillent. Ce sont les serviteurs de ton père; tu les as reconnus. Ils t'emmènent avec eux.»
Isaac sursauta.
«Tu te laisses conduire, docilement, sans protester. Tu ne penses qu'à une chose. Cela aussi je le vois dans tes yeux. Tu penses à ton hésitation, la veille, quand tu partis sur la route sombre, à ton incertitude, à cet étonnement dont j'ignore la cause... Des chevaux de ton père sont piquetés au prochain village, l'un est sellé pour toi. Vous partez... Tu ne dis mot.
«Un jour... Encore un jour... Vous arrivez à Jérusalem, chez ton père. Tu entres dans le jardin de ton père. Tu te jettes à genoux, tu pleures; ta mère pleure aussi; ton père te pardonne. Tu t'assieds dans un coin du jardin. Tu ne bouges pas. Non, tu ne penses plus à tuer ton père. Une autre émotion t'occupe et te consterne... Pourquoi hésitais-tu dans la nuit, au départ? Quel est donc ce tourment persistant? je ne sais...»
Elle fit une longue pause...
* * * * *
«L'eau profonde devient grise; les jours succèdent aux jours, sans changement; les nuits sont toutes pareilles; tes songes ne varient guère; je vois flotter sur toi le même songe qui te fait crier dans l'ombre, et parfois tu te lèves, tu cours au jardin, tu regardes le ciel, tu l'implores, mais le ciel jamais ne répond... et les années passent, te laissant cette même inquiétude... Qu'avais-tu décidé, cette nuit, au départ? Moi, je ne sais...
«Trente ans se sont succédés... une année encore, et encore une année... une autre année commence... Ah! cette image brille en rouge! du haut de ce mont, je vois le couchant rouge! le couchant se teinte de sang!... Te voilà! Pour la première fois tu n'es plus obsédé, tu sembles d'esprit libre... Des hommes, des femmes sont là qui vont gravir la colline. Tu t'arrêtes, tu les regardes. Un autre homme est là qui souffre, portant je ne sais quel fardeau... Tu le regardes aussi, tu te sens inquiet, tu hésites... Oh! c'est comme sur la route, jadis!... Que vas-tu faire?... Tes yeux se sont fermés, un instant.--Ah!... Ah!... pourquoi viens-tu de rire?»
La voix de Rachel devenait perçante; elle ne se brisait plus, elle se déchirait.
* * * * *
«Image! reste claire!
«Eau profonde! ne retiens pas ton secret!»
Elle poursuivit:
«Tu parais t'être décidé... à quoi? je ne sais... Tu t'éloignes, tu es parti, je ne te vois plus, c'est l'ombre.»
Elle se tut; elle ne pouvait retrouver l'image.
Brusquement, elle reprit:
«Je te revois! oh! que ton visage est changé! quel pauvre visage! quel visage misérable! tu portes sur ton visage l'inquiétude du second moment... pire que celle du premier, tant d'années avant! affreuse, celle-ci, implacable. Elle décompose ton visage. Ton visage se couvre de cendre... Tu t'en vas, tu marches dans la rumeur des foules, dans la fureur du vent; tu marches près des eaux courantes, des eaux stagnantes et devant la houle des flots; tu marches au ras des abîmes, sur les plus hautes cimes et dans les déserts rayonnants; tu marches dans la nuit et le plein jour, tu traverses des crépuscules et des aurores; tu marches, tu marches encore, sans te lasser, n'en pouvant plus, sans te lasser, les reins brisés, sans te lasser, défaillant, courbatu, les yeux brûlants de fièvre, la soif aux lèvres, les pieds enflés; tu marches sans te retourner.
«Des caravanes défilent devant toi, tu ne les rejoins pas; tu marches sur la route poudreuse, il faut marcher; des navires aux voiles rouges partent du bord bleu de la mer vers l'autre bord d'un bleu plus sombre, mais toujours ils partent sans toi dans la gloire du soleil et te laissent dans l'ombre, alors toi, tu marches le long du rivage en les regardant fuir; il faut marcher; et tes pas se prennent au sable; il faut marcher; tu marches jusqu'au soir, tu marches en silence et, maintenant, je n'entends rien que le tout petit tintement incessant de cinq piécettes de cuivre dans une pochette à ton cou.»
Elle se tut. Elle se releva sur le coude. Elle murmura:
«C'est tout.
--C'est tout? dit Isaac. Alors, je ne tuerai pas mon père?
--Va-t'en!»
La main tremblante de l'enfant posa sur la margelle de pierre les cinq pièces dédaignées du paiement.
Il se leva. Il se retirait, honteux, battu, haineux et voulant fuir.
* * * * *
«Va-t'en!» dit-elle encore.
Puis elle cria:
«Non! reste!»
Elle ramassa les cinq pièces et les lui tendit.
«Prends! Tu en auras besoin, plus tard, grand besoin! Garde-les. Va-t'en!»
Et l'enfant partit.
CHAPITRE IV
RACHEL EN SON LOGIS
Prudemment, silencieusement, de façon furtive, Rachel suivait Isaac. Elle n'avait pu résister: il lui fallait se rendre compte elle-même de quelque chose... de quoi? Elle ne savait, au juste, mais qu'il dût se passer quelque chose, elle en était bien certaine. Elle suivit l'enfant au delà du village, jusqu'à ce mur, maintenant presque perdu dans l'ombre, où d'abord elle l'avait surpris. Elle le vit s'arrêter.
«Il cherche donc son vieux poignard... ce n'est que ça!»
Elle poussa un soupir de soulagement.
Pourtant, non, il ne se baissait pas. A terre, il ne cherchait rien du tout. Elle l'aperçut qui levait la tête, qui regardait le ciel, qui hésitait encore, qui repartait mais revenait aussitôt sur ses pas... Et puis, il s'en alla. Il avait, semblait-il, haussé les épaules. La nuit le prit tout entier.
Rachel contemplait les alentours obscurs où de grandes taches noires faisaient des trous. Plus qu'une vague traînée rousse à l'occident. Elle résolut de regagner sa maison: l'inquiétude qui travaillait son esprit se montrait si tenace, si exigeante qu'elle ne pouvait s'en détacher ni songer à rien d'autre.
«Que cherchait-il? n'était-ce vraiment que son chemin?»
Elle aussi leva les yeux vers le ciel, comme avait fait l'enfant, et tout de suite un hoquet de saisissement monta dans sa gorge... Il s'en fallut de peu qu'elle défaillît.
«Oh!... Oh!...» pleurait-elle d'une pauvre voix étranglée.
On lui serrait le cou! Assurément, une main invisible lui serrait le cou!... Son regard restait fixé vers ce point du ciel qui l'émouvait tant, un point très bas sur l'horizon. Son coeur battait fort, oh! si fort! secouant sa vieille poitrine; une douleur atroce lui barrait le front, lui trouait les tempes, la tenaillait. De la tête aux pieds, elle tremblait; elle vibrait plutôt, tendue sous un vent d'épouvante.--Alors, sentant qu'elle allait tomber, elle tenta un suprême effort.
«Je deviens folle! il faut que je rentre!»
Elle avait peur; elle courut, elle précipita sa course par des bonds inégaux, maladroits, comme une sauterelle boiteuse qui se hâte. Elle perdait sa sandale gauche; brusquement, tout son turban pourpre se dénoua... En effet, elle paraissait folle, et ce fut les cheveux épars, la robe en désordre, les bras au ciel, les mains ouvertes, qu'elle se trouva enfin devant sa porte.
Elle leva le loquet, tira le battant de bois, entra.
Tout était noir; on n'y voyait goutte; l'arrivée de Rachel fit passer un sourd frémissement, celui-là même que l'enfant, à son passage, avait déjà surpris. L'ombre opaque se peupla de rumeurs, de petits bruits entremêlés, à peine sensibles d'abord, et qui se précisaient: il y eut un bruit de plumes qui s'ébouriffent, puis un bruit de pierres que l'on gratte, puis un bruit de bec dur que l'on aiguise, puis un bruit flasque d'objet mou qui retombe, puis un long miaulement solitaire, très pathétique, en vérité, par l'accent, par l'expression, et il y eut aussi de menus pas pressés, des frôlements, des chuchotements, des conciliabules murmurés, enfin un appel triste de timbre cristallin, tout bref, et c'était, parmi ce friselis confus, comme la bulle qui, soudain, se brise en une note claire.
Rachel referma la porte avec soin. L'ombre se dressait devant elle à la façon hostile d'un mur.
«J'ai perdu ma baguette fleurie! Que faire? où donc l'ai-je laissée?... Tout à l'heure, près du banc, peut-être?»
Elle se mit à quatre pattes et s'avança sur les mains et les genoux, tâtonnant lentement pour ne rien écraser. Enfin elle toucha du doigt la baguette fleurie qui gisait.
«Voilà qui simplifie tout.»
Elle piqua la baguette en terre et, vite, dessina au-dessus certains signes coercitifs. Puis elle dit:
«O fleurs! je n'y vois pas! changez en clarté vos senteurs!»
Et les fleurs pourpres obéirent, corolles qui rougissent, qui brasillent, qui s'embrasent, qui deviennent des fleurs de flamme figée, trois fleurs portées par une mince tige sans feuillage et qui répandent un chaud rayonnement.
L'ombre fondit.
«Maintenant, dit Rachel, réfléchissons.»
La pauvre femme! elle eût été bien en peine de réfléchir! Réfléchir quand l'angoisse vous mord, quand on voit les choses les plus sûres devenir incertaines, les plus véridiques menteuses, et branlantes les mieux établies!--D'ailleurs elle ne cachait pas son trouble, elle le montrait à plein, sans vergogne, et s'effondra plutôt qu'elle ne s'assit au pied de l'arbuste magique.
* * * * *
Jusque dans la lumière caressante de ses chères fleurs, Rachel se sentait seule. Elle se savait entourée de gardiens vigilants, mais ni l'ombre efflanquée de son chat, le vieux Nyctalope, ni Clorinde, son crapaud bleu (d'un bleu turquoise si tendre!), ni Koa, le corbeau qui n'avait d'autre vertu que d'être noir, ni Pénélope, son industrieuse araignée, ni le petit Sigma, serpent cendré qui passait pour venimeux, ni Roxane, sa maussade chouette, ni sa membraneuse chauve-souris nommée Artémise, ni même le grand bouc Pandémon, barbu, lascif et qui puait comme une rose embaume, aucune enfin de ses bêtes fidèles, si proches, n'arrivait à calmer son effroi.--Elle voulut néanmoins les voir de plus près et siffla tout bas pour qu'elles vinssent.
Un léger tumulte aux coins du hangar, et les voici qui s'avancent dans la lumière, sautillant ou se traînant, voletant, coassant, miaulant, saluant avec respect, avec dévotion, chacun à sa manière; les voici groupées autour de l'arbuste fleuri de trois flammes.
* * * * *
«Et toi, Pénélope?»
Mais Pénélope n'est pas en retard: elle se détache de son fil et se pose sur le pied déchaussé de Rachel.--Cependant, la chouette s'est perchée sur son épaule, le crapaud bleu saute sur son genou, le serpent gris se glisse dans son sein; Nyctalope, le chat noir, retrouve au creux du bras sa place habituelle et s'y pelotonne; la chauve-souris s'accroche comme elle peut à l'arbuste fleuri dont la lumière est bien gênante et s'y pend, toute fripée; le corbeau va et vient d'un air important, affairé, comme s'il était chargé de l'ordonnance de cette cérémonie, enfin Pandémon, le grand bouc, solidement planté sur ses quatre sabots, balance un peu sa barbe, fait la lippe et attend.
* * * * *
Ses bêtes sont toutes là; Rachel les reconnaît et leur sourit, mais à les voir si empressées à la servir, elle perd ce peu de courage qui lui reste encore et c'est avec des larmes dans la voix qu'elle s'écrie:
«Oh! mes enfants! Oh! mes amis! je ne suis plus qu'une pauvre femme brisée, pourtant, écoutez mes paroles, pour la dernière fois, peut-être, que je m'adresse à vous. Un désastre, un désastre affreux que je pressentais, sans le deviner si terrible, un désastre sans pareil qui pourrait nous désunir!... Ecoutez-moi.»
Révoltés par ce redoutable exorde, le bouc ne se tint pas de gratter le sol rageusement, ni le chat de sortir ses griffes.
«Restez en paix! écoutez-moi: vous ne sauriez faire mieux.»
Elle reprit haleine.
* * * * *
«C'est une triste, longue et trouble histoire qu'il me faut conter, aussi voudrais-je me faire bien entendre de vous, ma famille choisie... On m'assure (mais il y a tant de méchantes gens par le monde!) que l'état de magicienne ne jouit plus de ce renom, jadis universel, où la reconnaissance avait moins de part qu'une déférente affection, et qui fut l'orgueil de ma carrière.--Hélas! il y eut de regrettables défaillances, voire des scandales, je ne l'ignore pas, ni que certaines personnes (inutile de préciser: leur honte est assez grande!) s'attribuèrent une vocation à laquelle rien ne les désignait, ne les préparait: nulle hérédité, nul titre, nul talent naturel, et cela, pour des motifs que je n'ose qualifier, tant ils sont bas!--A coup sûr, plus d'une de mes soeurs brille encore de tout l'éclat de son prestige par chacun reconnu; sans doute, l'écho de ses paroles se répercutera-t-il sans perdre rien d'une pureté justement légendaire, et la noble renommée de sa vie se répandra-t-elle comme un arôme sur le vaste monde et dans le vaste temps, au delà des montagnes et des flots, au delà du soir où ses cendres légères se mêleront au vent.--Vous, mes soeurs, êtes l'honneur de notre corporation... D'autres en sont la déchéance.
«Ne devient pas magicienne qui veut, malgré ce que le cours des âges apporte de variation aux habitudes approuvées, car, précisément, il ne suffit pas de vouloir et la première jolie fille venue qui ne compte en sa famille aucune illustration spéciale, qui n'a travaillé sous aucun maître, qui n'a rien étudié, saurait-elle, même soulevée par un désir éperdu, scruter la carte obscure des astres, guetter leurs conjonctions, influer savamment sur la fleur et la bête et la brise et la pluie et l'étang mort et l'eau qui dort au fond du puits? saurait-elle engager à l'obéissance par une parole bien accentuée, déclamer une incantation effective, circonscrire un lieu précis à l'aide des signes qu'il faut, interdire, commander, unir et disjoindre, provoquer une déviation, un redressement, un raccord? saurait-elle se recueillir à certaines heures, lire en elle-même, lire plus loin, lire dans le temps qui se déroule sans trêve, surgissant du gouffre de demain pour, à nouveau, s'enrouler derrière nous autour de l'incertain souvenir?... Non! quoi qu'on en dise, pas plus aujourd'hui qu'hier, cela ne se fait comme on chante!»
Il y avait comme un ton de révolte dans sa voix.
* * * * *
Elle reprit, sur un mode plus calme, plus familier, plein de franchise et d'une tendresse ingénue qui persuadait doucement.
«Quant à moi, je crois avoir travaillé de mon mieux. Certes, je reçus une excellente éducation: ma mère, connue dans tout le Liban pour son génie divinatoire, m'ayant instruite dès ma prime enfance. Sa vertu, sa haute sagesse, sa culture profonde et variée, la subtilité de ses déductions et, avant tout, l'éminent exemple de sa vie, me donnèrent pour la carrière de magicienne un respect sans bornes, et lorsque, plus tard, je me sentis une vocation sûre, je résolus par un ferme propos de ne jamais faillir à mon devoir.
«O mes bêtes! vais-je donc y faillir aujourd'hui?...