Le jour naissant

Part 13

Chapter 131,269 wordsPublic domain

Voici venir l'instant que les trois rois attendent: la porte s'entr'ouvre, (peut-être l'air est-il étouffant dans cette étable,) et l'on peut vaguement apercevoir, parmi l'ombre dorée, une crèche que la paille illustre de tons jaunes. A droite, un boeuf rumine; à gauche, un âne balance lentement sa tête et ses longues oreilles; tout au fond une femme assise tient entre ses bras un petit enfant. Un homme, debout dans le coin de droite, près du boeuf, veille sur eux avec vigilance et modestie.

Gaspard, Melchior et Balthasar restaient stupéfaits, immobiles: ils n'osaient approcher... Quoi! c'était donc là le Seigneur redoutable que de si loin ils venaient adorer? c'était là le guerrier invincible, suant le sang et brandissant la torche, que rêvait Balthasar? le sage averti de toutes les sciences, de tous les mystères du monde et de l'esprit, que Melchior se figurait? l'interprète divin du coeur de l'homme, à qui nulle douleur, nul égarement n'échappe, qu'avait imaginé Gaspard?--C'était là ce résumé de force, de sapience et de pénétration subtile: un enfant nouveau-né dans les bras de sa mère!...

Ils retenaient leur souffle; les arbres mêmes avaient cessé de bruire et, dans l'absolu silence de cette minute, les trois rois entendirent, (s'exprimant par quels vocables, ils l'ignoraient tout à fait,) mais ils entendirent clairement les voix alternées de l'âne et du boeuf se parlant à quelques pas l'un de l'autre.

* * * * *

«Comment le vois-tu, cet enfant? disait le boeuf.

--Je le vois doux, je le vois généreux. Et toi, boeuf patient, comment le vois-tu?

--Je le vois fort, je le vois déjà grand et nous donnant ses ordres de haut.»

La mère berçait son enfant.

* * * * *

«Non, dit l'âne, il sera seulement de la taille des hommes, de la taille de ceux avec qui nous devons vivre, mais il saura nous parler de plus près.

--Il nous dépassera, dit le boeuf, il sera le grand maître, le grand maître redoutable et de chacun redouté; d'ailleurs, il se peut que son joug ne soit pas à mes épaules plus lourd.»

La mère caressait le visage de son enfant.

* * * * *

«Il ne sera, dit l'âne, que douceur et pardon; il ne sera que bonté.

--Non pas, dit le boeuf, il sera celui qui impose la règle nouvelle.

--Plus miséricordieuse, interrompit l'âne.

--Et qui dessine, reprit le boeuf, un sillon droit.»

La mère jouait avec les doigts menus de son enfant.

* * * * *

«Il sera l'ami, dit l'âne, du plus faible comme du plus fort.

--Je te l'ai déjà dit, répliqua le boeuf, il sera surtout le maître, or le maître n'est un ami que si l'on se soumet à sa loi.»

La mère contemplait son enfant.

* * * * *

«Il sera beau, dit l'âne, il se penchera sur ceux qui souffrent.

--Il sera beau, tu dis vrai, pour encourager ceux qui peinent.

--Il allègera notre tâche, dit l'âne.

--Bien plutôt, il enchantera ma dure tâche en me montrant la fin du sillon.»

La mère caressait une boucle dorée sur la tête de l'enfant.

* * * * *

«Il sera pitoyable, dit l'âne, à ceux que la vie afflige: à la bête tombée, à l'homme perclus, à la femme enceinte, à l'enfant abandonné.

--A ceux-là, dit le boeuf, il donnera une raison de subir leur peine ou de s'en défaire, à la bête de se relever, à l'infirme de se guérir, à la femme de porter son ventre, au petit de retrouver sa route perdue.»

L'enfant dormait; sa mère le berçait de nouveau.

* * * * *

«Ah! dit l'âne, si ce fier cavalier devait m'enfourcher un jour, jamais, malgré le chemin caillouteux, la charge lourde et la foule hostile environnante, jamais je ne trébucherais!

--Ah! je sais bien, dit le boeuf, que le sillon entrepris sous l'aiguillon de ce maître-là, je le mènerais jusqu'au bout du monde.»

L'âne se tut et le boeuf aussi.

* * * * *

Alors les trois rois s'approchèrent, mais au même instant ils virent, sur cette route par laquelle ils étaient venus, trois jeunes bergers qui marchaient en chantant, et tous les six, au seuil de l'étable, tombèrent à genoux, les trois rois graves, perdus dans leurs réflexions, les trois jeunes bergers chantant toujours.

* * * * *

«Seigneur, dit le roi Melchior à l'enfant réveillé, je t'offre ce peu d'encens, véritable substance de mes prières. Puisse son odorante fumée aller vers toi, comme le regard de ma fille suivait l'étoile mouvante que tu m'avais envoyée.»

Et l'enfant accueillit le présent du roi Melchior par un hochement de sa petite tête.

* * * * *

«Seigneur, dit à l'enfant le roi Gaspard agenouillé, je t'apporte cette fiole de cristal, mais, comme elle est un peu fragile, je ne la dépose pas entre tes mains...»

Puis, se tournant vers la Vierge, il ajouta:

«Madame, étant auprès de lui, sans doute vous faudra-t-il plus tard veiller sur lui pour que, vivant parmi les hommes, il ne se fasse aucun mal, ne se blesse point ni ne tombe malade. S'il doit souffrir de nos maux, daignez, Madame, agréer le don de cette fiole de cristal que je vous confie: elle contient le seul baume efficace pour soigner un corps souffrant.»

La Vierge tendit vers Gaspard sa belle main et d'un sourire dont la grâce douloureuse était inoubliable, remercia le roi prosterné.

* * * * *

«Seigneur, dit le roi Balthasar qui montrait à l'enfant sa paume ouverte sur laquelle luisait un petit lingot d'or, accepte ce don modeste en prévision de ta prochaine grandeur et de ta force suprême.»

Alors l'enfant se mit à rire, soit que l'or brillant amusât son regard, soit que lui plût le grand visage sombre que l'extase transfigurait.

Ayant remis leurs présents, les trois rois chantèrent les louanges de leur seigneur nouveau tandis que, près d'eux, agenouillés comme eux, les trois bergers offraient à l'enfant des fruits et des fleurs d'hiver en chantant aussi.

Aussitôt, les pauvres gens de la grange qui se tenaient non loin, modestement, s'éloignèrent pour annoncer au monde la nouvelle illustre qui fleurissait en leur coeur...

Et l'étoile, immobile, quelque temps, au-dessus de l'étable, ayant parachevé sa tâche, s'en fut se perdre dans la nuit.

* * * * *

Or il advint qu'un imagier, qui avait vu toutes ces choses et les retenait dans sa mémoire, résolut, vingt siècles après, d'en composer un livre pour en faire offrande à quelqu'un.

C'est à la page que voici que son livre d'images se termine.

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I.--Le Lys 1 Chapitre II.--Le Bestiaire 21 Chapitre III.--Isaac troublé 45 Chapitre IV.--Rachel en son Logis 71 Chapitre V.--Gaspard et le Bouffon 101 Chapitre VI.--Douleur de Melchior 123 Chapitre VII.--Balthasar et l'Oiseau rouge 145 Chapitre VIII.--La Vigile de l'Adversaire 173 Chapitre IX.--Les Rôdeurs dans la Palmeraie 195 Chapitre X.--L'Enfant 221

ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F. PAILLART.

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