Part 12
A ce moment, celui dont le visage rayonnait se souleva un peu et contempla celle aux yeux noyés par l'amour qui, sur la mousse, abandonnait un bras nu de forme si pure, un noble bras auprès duquel il fallait rêver d'étreinte, comme, au spectacle de sa bouche mobile, de baiser, et durant cette contemplation, son esprit fut navré par la détresse la plus noire, stupéfait par une sourde surprise. Il eut froid, une plainte se formait en lui qu'il retenait avec peine... Se pouvait-il?... se pouvait-il?... Son regard se détacha d'elle; il se détourna, n'osant achever sa pensée, et comme, à quelques pas, il vit une églantine rose qui fleurissait au pied d'un laurier il se murmura sans paroles:
«La fleur est épanouie, le laurier verdoie... Nous seuls...»
Il voulut la revoir. Elle le regardait et, dans ce regard, il reconnut la même expression stupéfaite, la même détresse profonde, enfin les mêmes larmes qui montaient dans ses yeux. De ce qu'il avait découvert de funeste, alors il ne douta plus. Ce trait, ce trait léger au coin des lèvres, cette ride au coin des paupières, cette ombre terne sur la splendide chevelure, cette mollesse si peu apparente dans la chair du noble bras... La marque de l'âge?... Et peut-être en était-il touché pareillement!
* * * * *
«Partons! l'air de cette palmeraie me semble pernicieux; allons plus loin!
--Tu dis vrai; allons plus loin!
--Partons tout de suite.
--Retournons sur les célestes bords...
--La terre est dure à ceux qui foulent les nuées.»
Ils étaient tous debout. Ils partirent ensemble. Ils marchaient d'un pas hâtif, irrégulier, sous les verdures éployées. Ils marchèrent jusqu'au soir.
A l'heure du crépuscule, ayant atteint la lisière du bois, ils s'arrêtèrent de nouveau. Devant eux, s'ouvrait un carrefour de trois routes. Ils ne savaient sur laquelle de ces pistes il leur faudrait s'engager bientôt. Ils attendirent, échangeant de brèves paroles devant ce triste paysage: un horizon que la pourpre rouge abandonnait, trois routes vides, des champs vides aussi, les troupeaux étant rentrés, l'orée du bois qui se fermait au jour, une herbe pauvre sur le bord des routes... rien d'autre, sinon ce village dont on apercevait la première masure, une étable couverte de palmes sèches, non loin d'un bouquet d'arbres.
Le crépuscule s'était assombri. Comme des bêtes étroitement parquées, ils restaient là, ne se décidant pas à franchir l'invisible clôture... (un loup rôdait-il?) agités d'une crainte dont ils ne se rendaient pas un juste compte, et celle qui portait tant de sagesse en son regard ne se retint pas de murmurer:
«Il y a certaines choses que je ne comprends plus.»
Les autres, occupés aussi d'eux-mêmes, ne répondirent rien.
* * * * *
La nuit vint, légère, embaumée, rendue mystérieuse par l'éclat de cette lune jaune dont un poète eût aimé chanter, célébrer le doux éclat. Parfums de fleurs, parfums de mousse, lueurs d'ambre et de céladon, rumeurs de l'air, tout se fondait en un seul ravissement.
Et voici qu'ils entendent, sur l'une des routes, un chant qui grandit, se précise, s'épanche et vient s'ajouter à la magie de l'heure. Le chanteur paraît: un homme mince, élancé, de noble apparence, vêtu d'une tunique dorée. Sa voix s'exalte, passionnée, persuasive, pleine de fièvre.--Il tient ses deux mains pressées contre sa poitrine, comme s'il serrait sur son coeur un trésor.--Il bronche à un certain point de la route. Il a failli tomber.
Un autre chant surgit presque aussitôt; voix profonde: l'homme est vieux; il est grand; une étoffe brune couvre ses épaules voûtées, mais la chaîne qui lui ceint les reins est une chaîne d'or et des saphirs sombres bouclent ses sandales. Il chante douloureusement, de façon déchirante, et cependant ce chant est soulevé d'espoir.--Lui aussi tient quelque chose de précieux qu'il abrite sous son vêtement.--Soudain il bronche au même point du carrefour; puis il reprend sa course.
Un autre encore: ce géant noir à la tête crépue, le corps enveloppé d'un manteau noir. Ses pieds sont chaussés de sandales, ses bras sont nus; un lourd collier de rubis pend à son cou. Il chante d'une voix informe, rauque et forte, où se mêlent parfois des accents puérils. Il marche comme en extase, les deux mains levées à la hauteur des yeux et portant un objet qu'il ne quitte pas du regard, enveloppé dans un tissu de paille.--Au point dangereux, il trébuche à peine; pourtant il s'arrête: il cesse un instant de chanter pour rugir, puis il repart.
* * * * *
Ils ont passé, ceux-là qui chantaient. La route reste toute vide, la route est toute bleue.
Et ceux-là qui ne chantaient pas, qui ne ressentaient nul besoin de chanter et que les chants n'avaient point émus, se parlèrent encore à mi-voix.
«Pourquoi, dit celle que l'on eût bien nommée la Sagesse, levaient-ils les yeux vers un azur d'aspect familier, sans jamais chercher leur chemin? Comment se dirigeaient-ils sur les routes assombries?
--Ils marchaient peut-être au hasard, dit le garçon batailleur.
--Si sûrement?... Et pourquoi, ajouta-t-elle, ont-ils trébuché devant cette borne, là-bas?
--Un caillou, sans doute, proposa le danseur narquois.
--Et pour quelle raison les uns bronchaient-ils beaucoup, les autres à peine?
--Le grand nègre qui chantait d'une voix si grossière marchait pieds nus: le pied nu est prudent.
--Oh! s'écria soudain celui dont le visage splendide rayonnait, écoutez bien! je crois entendre un écho des prés d'Arcadie!»
On chante encore: c'est un chant rustique, jeune par l'accent, un beau chant sans contrainte. Puis on distingue des pas, tout près, des pas étouffés, et bientôt on voit paraître dans le clair de lune, trois adolescents qui marchent en chantant et qui se tiennent par la main.
Ivres de quelque vin puissant, ils passèrent sans rien voir, les yeux levés au ciel.
«Aucun de ces trois n'a trébuché, dit la femme au regard secret.
--Et pourtant ils sont ivres!
--Ou, peut-être, leur ivresse est-elle plus forte encore: un coeur vraiment ivre n'a cure de l'obstacle.
--Mais, interjeta lourdement le boiteux, un corps pris de vin bute à chaque pas.»
Elle niait, d'un geste lent de la tête: on ne l'avait pas comprise. Elle poursuivit:
«Le coeur de l'homme use d'autres vins... Pourquoi, cependant, trébuchaient-ils?... Allons nous rendre compte de cela...»
Suivie de ses compagnons, elle traversa le carrefour; ils s'arrêtèrent devant la borne de pierre. La route paraissait facile, très unie. Sur la borne, ils ne virent rien.
Non, ils ne virent rien... Comment faisaient-ils pour ne rien voir? En face d'eux, dans l'ombre grise criblée de lune, et proche à les toucher, il était assis sur la borne, celui qui, après avoir tant rôdé, veillait, seul et nu, considérant le monde de ses yeux verts et tenant entre ses doigts une corolle pourpre, marbrée de roux.
Or, ils ne le virent pas.
Lui se savait invisible. Il rit de son rire méchant, impitoyable, et les autres entendirent bien le rire affreux, près de leur visage. Chacun d'eux l'entendit, l'entendit pour soi et ne marqua point sa surprise, si grande qu'elle fût, car ni le clair de lune, ni l'ombre ne peuvent rire sans qu'une bouche le révèle...
Alors, désespérés, ils s'en furent. Ils traversèrent de nouveau le carrefour; ils s'engagèrent une fois encore sous les palmes; puis, plus tard, comme dans le bois la nuit s'épaississait, ils se séparèrent d'un commun accord, sans un mot, sans un geste d'adieu, le coeur trop occupé de détresse pour s'épancher, même en un coeur ami, et les sept qui se trouvaient réunis là s'éloignèrent dans des directions différentes, l'esprit bouillonnant de vagues projets, chacun cherchant par le monde sa raison d'être que les hommes qui pensent, qui aiment, qui labourent, qui suent, qui s'entr'égorgent, qui souffrent, qui rêvent et font commerce, leur donneraient un jour.
CHAPITRE X
L'ENFANT
Cette grange, au bord de la route, menaçait ruine depuis longtemps; elle restait sans emploi. On n'osait y entasser la moisson par crainte du feu bouté par un malandrin passant. Les pauvres gens trouvaient là un refuge et, durant les nuits d'hiver, quand soufflaient de froides rafales, souvent on y voyait dormir pesamment ceux qui ne pouvaient entrer à l'auberge et qu'un trop long voyage harassait.
Sur tout le pays, le crépuscule étendait son voile; les prés devenaient plus sombres. Quelques vagabonds étaient déjà réunis dans la grange où se réveillaient les chauves-souris. Tassés en un coin et craintifs de prendre trop de place, ils restaient bien tranquilles, ne soufflant mot.
* * * * *
Certains mendiants, drapés dans leurs haillons, ont encore le geste hautain, la voix arrogante, mais ceux-ci ne se révoltent plus: ils attendent une nouvelle injure du sort, un surcroît d'infortune; ils ne résistent pas, ils fléchissent tout de suite et tombent à genoux, sachant par expérience qu'il est superflu de répondre aux coups de bâton, à l'insulte même griève, et préférant oublier le mal reçu d'autrui que de se cabrer et d'en être puni de façon plus cruelle. Rendus prudents par l'adversité, ils pratiquent ainsi le pardon des offenses.
L'un d'eux, paysan de visage agréable, est faible d'esprit. Il marche par le monde avec maladresse, ignorant tout des discours habiles qu'il ne saurait tenir ni même entendre, se heurtant à ces voyageurs qui occupent toujours le milieu de la route et se laissant jeter dans le fossé par leurs esclaves. Il en sort couvert de boue, il reprend son chemin, l'âme égale, regardant devant lui de ses yeux crédules, pour trébucher à la première mauvaise rencontre, parmi les rires et les moqueries. Mais parfois, au printemps, quand l'herbe est de nouveau tiédie par les beaux jours, il se couche au milieu d'un champ éloigné des villages et demeure là sans bouger, la figure enfouie, murmurant tout bas des paroles secrètes.
Cette autre, une femme pauvre, est enceinte et près d'accoucher; elle doit néanmoins se traîner encore à travers la campagne, en quête d'un fruit oublié à la branche, d'une viande de rebut jetée aux chiens et dont les chiens ne veulent pas. Comment, pour se nourrir, ferait-elle autrement? Jamais elle n'inspire pitié à personne car son visage terreux paraît repoussant, son ventre ridicule et une vermine affreuse habite la crinière de ses cheveux épars.
Ce troisième est un vieillard sourd. Depuis de longues années, il ne communique plus avec le monde. Il a oublié le son délicieux des voix, le frisson du feuillage hanté par les brises, la mélodie des flûtes pastorales qui, jadis, lui plaisait tant. Il ne comprend plus rien aux gestes muets qui l'interrogent, à l'agitation muette de la foule, aux grimaces muettes que dessinent les paroles des hommes. Il reste muré dans sa surdité et seul, par aventure, le passage d'une cavalcade sous laquelle la route vibre lui rappelle les nobles fracas d'antan.
Cette courtisane qui fut belle à ravir livra son corps à qui voulut le prendre. Les jeunes gens suivaient ses pas avec des prières instantes et des supplications, mais sa chair avilie, usée par la débauche est devenue un objet d'horreur. On insulte la femme que l'on a courtisée; celui-là qui jouit d'elle autrefois, la voyant passer lui fait honte ou se détourne pour cracher son mépris. Elle s'écarte, le coeur plein de haine, la bouche mauvaise. Traversant un village, elle épouvante les gamins qui jouent dans la poussière.
Cet homme que voilà n'est pas infirme, il ne souffre d'aucune maladie, d'aucune déchéance: il est simplement abandonné. Ses parents qu'il chérissait d'un grand amour dorment sous terre, ses enfants rieurs et bavards qui l'enchantaient de leur babil se sont tus et dorment aussi, comme fait l'épouse adorée qui parfuma sa couche. Il est encore jeune, il est seul, sans amis, trop seul pour se lier par des liens nouveaux; sa désolation se répand autour de lui ainsi qu'un maléfice et ses yeux qui pleurèrent tant de larmes amères sont maintenant desséchés.
Il s'en trouve d'autres dans cette grange ouverte sur la route, certains pour qui la vie fut impitoyable et qui n'en peuvent mais, ceux qui désespèrent, ceux qui se laissent noyer par le flux montant de l'adversité et qui ne tendent même plus les bras, ceux qui sont déjà des cadavres, malgré les battements de leur coeur, ceux pour qui la folie serait le vrai refuge et qui gardent leur raison, ceux enfin à qui le ciel parut toujours vide, à qui Dieu ne répond pas...
* * * * *
Or voici qu'une lueur subtile s'introduit doucement. Elle touche d'abord le visage de celui qui est faible d'esprit. Il se réveille; il se frotte les yeux; il se redresse; il regarde ses mains rustiques où la lueur se pose; il les porte à ses lèvres; il baise la lueur d'argent, puis il sort dans la nuit et se met à rire aussitôt, car il a vu l'étoile nouvelle. Il se sent tout envahi de joie. Il parle soudain, d'une voix facile, bien rythmée:
«O ma soeur l'herbe grise, dit-il, quelles délices pour toi que cette fine averse de lumière qui vient te rajeunir!
«Frémissez, ô mes frères les grillons! frémissez sous sa caresse!
«Dansez en elle, chauves-souris, mes soeurs!
«Traversez-la de vos bonds, ô mes soeurs vives les sauterelles.
«Réveillez-vous, mes frères les chiens endormis!
«Inspire-toi de son éclat, mon frère chéri le rossignol!»
Il se tut soudain. On marchait sur la route. Il eut peur. Trois hommes qui paraissaient nobles et puissants passèrent devant lui. Des rois, assurément, à en juger par leur prestance, mais peut-être de bons rois, car ils chantaient comme chantent les enfants.
Le faible d'esprit se souvint alors de ses compagnons dormants et rentra dans la grange.
«Réveillez-vous! leur dit-il. Réveillez-vous! Une étoile glisse au bord du ciel et nous bénit de ses rayons, une étoile toute neuve, la plus belle des étoiles!... Réveillez-vous pour l'adorer! Elle s'éloigne dans la nuit. Réveillez-vous avant qu'il soit trop tard. Ouvrez les yeux pour l'accueillir et lui prêter hommage!»
* * * * *
Il y eut, parmi les dormeurs, comme un remous: chacun tâchait de se dresser, de sortir, mais ils n'osèrent dépasser le rayon d'argent. Ils tremblaient sans savoir pourquoi, enfin ils s'échappèrent et bientôt la grange fut vide. Les pauvres gens étaient groupés au dehors.--L'étoile les éclairait.
«Voyez! dit le faible d'esprit.
--Oh! s'écria la femme souffrante, ma fatigue a disparu. Cette clarté m'aide à porter mon fardeau.
--J'entends, dit le vieillard sourd, la plus céleste mélodie... L'étoile rayonne et chante à la fois; elle chante pour moi qui suis sourd, car je perçois son chant!
--Je me baigne en sa lumière, dit la courtisane; je me lave de mes iniquités; l'étoile me purifie! Demain peut-être, toucherai-je le front d'un enfant sans le salir de ma honte, sans que l'enfant ne gémisse d'effroi...»
Et l'homme abandonné sentit monter en lui ses plus chers souvenirs: ce fut une nouvelle présence des êtres disparus. Il revoyait le sourire de sa mère, son père au visage grave, le regard frais de ses enfants, les yeux pleins d'amour de celle qu'il avait adorée. Il pleura, il se délivra de ses pleurs, tandis que la mémoire des morts transformait sa douleur, adoucissait ses larmes: en cette mémoire il lui semblait revivre au lieu de mourir chaque jour.
Ceux qui côtoyaient la folie oublièrent leur cruel vertige, ceux que le vice torturait et qui ne pouvaient s'en délivrer se connurent une âme plus forte, ceux auxquels Dieu ne répondait pas se mirent à prier avec confiance. Ils priaient tous, chacun à sa façon, et ceux qui ne savaient pas prier chantaient seulement vers l'étoile de leur plus fervente voix.
Ils eussent voulu la suivre, au delà de ce bosquet d'arbres touffus, mais ils hésitaient, le simple d'esprit leur ayant dit que trois rois se reposaient en ce lieu. Pourtant ils se rapprochèrent à petits pas, le coeur ému d'un trouble magnifique...
* * * * *
Et durant ce temps, les trois rois conversent dans l'ombre, sous la voûte épaisse du feuillage. Ils sont seuls. Nul ne viendra les interrompre. A courte distance, ils peuvent voir une masure dont la porte reste close, (serait-ce une étable?) et, dominant cet humble toit, l'étoile brillante qui les mena de si loin, sur les routes de la terre, jusqu'en ce point du monde où elle voulut s'arrêter.
Les trois rois ne s'ignoraient pas: leur gloire étant fort grande et reconnue, chacun, certes, a entendu parler des deux autres, mais jamais, avant cette tiède nuit d'hiver, le hasard des combats, des voyages ou des traités ne les a rapprochés encore.--Voici qu'ils se sont rencontrés dans l'ombre de ce bosquet où tous trois regardent l'humble masure qu'une étoile immobile couronne; ils devinent bientôt que tous trois se trouvent en ce lieu pour la même raison.--Alors ils se saluèrent comme il convient à des rois et, quand ils se furent assis sur ce banc de pierre encerclant un puits très ancien, ils discoururent discrètement.
«Je devrais, dit Gaspard, je devrais être accompagné d'une escorte nombreuse faite de nobles cavaliers, de servantes au frais visage, de bouffons rieurs, et je ne doute pas que la vôtre soit tout proche, mais je suis venu seul par nécessité.
«Au jour où je partis, fuyant une grande douleur d'amour, j'avais appelé mes vassaux, mes guerriers, mes esclaves; ils ne voulurent pas me suivre; ils disaient que c'était folie de partir ainsi, me fiant à l'incertaine injonction d'une étoile qui n'existait que dans mes songes. Certains, (ils m'aimaient peut-être,) restèrent à mes côtés, quelque temps, mais l'un après l'autre se lassa et je fus bientôt seul sur la route, plus heureux, assurément, d'être seul, car l'étoile me semblait chaque soir plus brillante et moins harcelant le chagrin que je portais en moi, comme si s'effaçait l'image de la femme qui me valait ce tourment et que fût tarie la source de mes larmes.
--Il en est de même pour moi, dit Melchior. Je partis aussi portant en mon coeur une douleur qui me rongeait jour et nuit, car j'avais perdu ma fille bien-aimée; or à mesure que se débandait sur les routes mon escorte de sages et de prêtres, je ne voyais plus, sous les rayons de notre étoile, que le dernier ravissement du regard de ma fille mourante, en place des gestes pitoyables qu'elle avait faits pour se défendre contre le mal qui l'assaillait.
--Je parlerai presque de même, dit à son tour le roi Balthasar, si grand et dont les membres au repos montraient de façon effrayante leur vigueur attentive. J'étais saoul de massacre et de sang, gorgé de mes plus chères abominations, et je cherchais un dieu qui m'assurât dans ma puissance, qui sût rendre heureuse mon ivresse et certaine ma victoire. Mais les dieux de mes ancêtres se refusèrent à toute supplication: ils restaient muets, ils ne me reconnaissaient pas; moi-même, je les reconnaissais à peine. Le dernier d'entre eux, le plus ancien, le plus vénéré, ne me montra que l'image d'un tronc de bois dégrossi. Alors je sentis monter en moi le courroux, à tel point que j'insultai ce dieu de mes pères et le fendis d'un coup de hache, de pied en cap...
«Au même instant, je vis l'étoile qui m'appelait. Ma grande colère fondit sous ses rayons, mais comme je me trouvais seul dans la forêt de mes dieux, je dus partir sans escorte et n'eus que le temps de choisir un présent pour celui que nous allons voir tous les trois, le géant immense à la voix de tonnerre, au poil fauve, aux yeux jaunes, qui parcourt le monde à grands pas, semant les désastres et les maléfices, les pestes et les fièvres, et dont nous contemplerons avant peu la face terrible, et à qui nous rendrons hommage.»
Une expression inquiète passa sur le visage de Gaspard et de Melchior.
«Frère, dit Melchior, ce présent, quel est-il? Celui que j'ai choisi est modeste, il est tout petit, il tient dans un léger coffret de bois précieux dont un enfant ferait son jouet...
--Le mien, dit Balthasar, je l'imaginais d'abord lourd et magnifique, chargé sur des bêtes de somme, cependant, comme le tien, mon frère, il est tout petit, il n'est en vérité qu'une parcelle de métal enveloppée dans un tissu de paille. Voyez tous les deux: j'ai honte de le dire, mon présent est bien peu de chose.
--Nous avons agi, dit Gaspard, de façon toute pareille, car le présent que je porte entre mes mains est enfermé dans une minime fiole de cristal. Je n'ai pas trouvé mieux comme offrande à celui que nous adorerons demain.
--Cette fiole, ce tissu de paille, ce léger coffret, dit Melchior, avouons ce qu'ils contiennent: nous jugerons ainsi de la vertu de nos présents en les comparant d'un coeur sincère.
--Tu parles avec sagesse,» dit Balthasar.
Et sa grosse voix devint plus forte, tout à coup.
«Je t'apprendrai donc pourquoi j'ai choisi en guise de présent une parcelle d'or. L'or est la plus belle chose qui soit au monde. Celui que nous cherchons, si puissant déjà, trouvera dans l'or un surcroît de puissance. L'or est le métal des dieux et des rois: il les couronne, il orne leur sceptre et leur diadème, il fait leurs médailles, il se plie, enserrant une pierre rare, à former leur anneau. L'or est la force divine; il éblouit le regard des hommes; le soleil qui brille au ciel a pénétré le sol dès les premiers jours sous la figure de l'or; il sommeille là, mais il reste vivant et, de même que le soleil réchauffe l'air, fait éclore les fleurs, mûrir les fruits, de même, mué en or, il fertilise le sein de la terre, ouvre les graines ensevelies, les change en moissons qui gardent sa couleur, et réchauffe, quels que soient le temps et la saison, les cadavres couchés dans l'argile étroite.»
Il se tut; ses lourdes mains serrées l'une dans l'autre comme pour aider sa pensée à s'exprimer mieux, restèrent, désormais, sans usage.
«Mon choix fut différent, dit Melchior. Celui que nous cherchons sera si grand que nos paroles ne l'atteindront guère. Une voix venue de trop bas se dissipe dans la brise. Pour porter sûrement notre supplique vers lui, si haut dans les cieux, il faut une aide, il faut une aile auxiliaire.--J'apporte, dans ce petit coffret de bois couleur de rose, quelques grains d'encens seulement. Touché par la flamme, l'encens devient fumée odorante et cette fumée monte, répandant son parfum alentour. Nos prières seront cette fumée, seront cette senteur, et lorsque notre chant d'imploration aura défailli, sur nos lèvres, il montera encore, il se répandra encore. Celui qu'il faut atteindre et qui nous domine le verra monter, le humera avec délice; par ce parfum, il devinera la fleur humaine qui s'ouvre à lui.»
Ce fut alors que Gaspard dit d'une voix timide:
«S'il est si grand, s'il est si bon, s'il comprend la douleur des hommes, il souffrira aussi de la douleur des hommes. Je l'avais pressenti; c'est pourquoi, en place des joyaux, des perles rondes, des rubis de sang, des émeraudes d'eau dormante que je pensais offrir, je n'apporte, réchauffée depuis tant de jours entre mes mains, qu'une humble fiole de cristal où dorment quelques gouttes de ce baume que l'on appelle la myrrhe. Dans mon royaume, c'est avec la myrrhe que les prêtres sont consacrés, mais elle sert surtout à panser les blessures. Celui que nous allons adorer devra souffrir, un jour, puisqu'il doit, dès aujourd'hui, nous comprendre et partager le trouble qui nous confond. Il sera la victime des maux dont nous sommes accablés. Tout occupé des plaies humaines, comment songerait-il à soigner les siennes? Je lui offre ce peu de myrrhe pure afin que sa douleur soit allégée.»
Ils se turent tous trois. L'heure était calme; l'étoile, dans un ciel obscurci, brillait seule sur l'étable fermée.
* * * * *