Part 12
--Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment. Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous. Qu’est-ce que vous allez penser de nous?...
Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois.
--Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité bien vive, croyez-le.
Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi.
Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est une tâche ardue pour la hauteur normande:
--Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et c’est une position...
Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en finir:
--Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ.
Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des paroles.
--Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes _à la raison_. Il est là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune.
--Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il?
Berthe leva des bras tragiques:
--Quelle attitude? Quelle attitude?
Elle réfléchit un peu.
--Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas.
--Mais comment?
--Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent, comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort!
Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable. Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort, parfois.
--Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle?
Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis le commencement:
--C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny...
La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits, même par celle qui ne ménageait rien.
L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la charmille.
--Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut s’éterniser... Il le comprendra. Tout homme de bon sens le comprendrait.
Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils honni--et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste--elle n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se débarrasser.
Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison. Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny venait derrière, seule, mince et muette.
Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta:
--Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez.
Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait vers eux.
Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau, qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans encombre.
Après le café, Berthe se leva.
--Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper un moment.
Elle hésita et ajouta:
--Félix vous montrera la propriété.
Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte. Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et elle ne savait comment en fuir le récit.
Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.
Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars comme un chêne auprès d’un arbuste.
Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix:
--C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras n’en ait point.
La réponse de Fanny vint comme un réflexe:
--Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air.
Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant, comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut que de lieux communs.
A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps, le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination, visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre curiosité paysanne intéressée.
Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait.
Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la main:
--Merci, mademoiselle, dit-il, de cette _excellente_ journée.
Il appuya sur l’adjectif.
Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante:
--Au revoir, monsieur.
Puis, la voix haute et claire:
--Venez-vous me conduire, Fanny?
Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait.
Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait. Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus rien à se dire.
Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour gagner Beuzeboc au plus court.
On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était pas la sienne:
--Il ne sait pas.
Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit:
--Ah! il ne sait pas?
Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit:
--Mais ce n’est pas possible!
Silas dit sans la regarder:
--C’est que vous avez l’air si jeune!
--Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible.
Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent:
--Il ne se doute pas, vous êtes sûr?
M. Froment affirma:
--Non. Il pencherait plutôt de l’autre côté.
--Berthe?
--Oui, affirma-t-il. Par moments, on dirait qu’il croit que c’est elle.
Elle ne répondit pas à cela. Elle venait de songer à ce premier jour où sa sœur était allée comme une Furie vers le soldat planté au bas du pré, et à ce qu’elle avait pu lui dire et dont elle ne lui avait jamais parlé, à elle, à cet air adouci qui paraissait parfois sur sa figure.
Sa mère? Non, non, même pour tout savoir, jamais Berthe n’aurait consenti à lui faire supposer cela. Elle se perdait dans ses pensées confuses. Et ce fut Silas qui reprit:
--Je l’ai questionné doucement, mais de façon à ce qu’il comprenne que vous m’aviez tout dit. Il n’est pas sot. Il a compris.
--N’est-ce pas? dit Fanny, avec une lueur de joie.
--C’était difficile à expliquer. Cela s’est fait à demi-mot et très rapidement. «Mon ami, lui ai-je dit, je suis ici pour aider ces dames. Vous tombez dans leur vie sans crier gare.»
«Il m’a répondu: «Oui, je sais bien, mais, moi aussi, j’en ai une situation qui n’est pas drôle. (Il a dit: «qu’est rêvable.») Que celle qui me doit quelque chose vienne m’établir. J’ai l’âge.»
--Il a dit ça?
--A peu près, c’est le sens.
Elle répéta:
--«Qu’elle vienne m’établir...»
--Oui. Et il le pense. Je crois qu’on ne gagnera rien à ruser, à temporiser avec une nature comme celle-là; c’est un roc.
Elle pensa: «Comme maman.» Et, tout haut, elle dit:
--Alors?
--Et c’est tout. Aucun nom n’a été prononcé, c’est à des indices que j’ai vu qu’il croyait que c’était votre sœur...
Il se tut. Le village dépassé, quelques fermes bordaient encore un des côtés du sentier qu’ils prirent pour couper vers la plaine. Des hêtres, alignés sur le talus, une fraîcheur descendait, qui les surprit, après l’haleine embrasée de la route crayeuse. D’un commun accord, ils s’arrêtèrent pour s’adosser au talus herbeux contre lequel tous les amoureux du village devisaient. Et l’instituteur reprit:
--J’ai eu l’impression qu’une somme, une somme raisonnable, bien entendu...
Fanny étendit la main:
--Oh! non, non, plus d’argent entre nous! Il y en a eu trop, déjà!
M. Froment rougit jusqu’aux yeux. Fanny en eut honte pour lui.
--Vous ne pouvez pas savoir, se hâta-t-elle de dire, perdant sa réserve coutumière, tant elle se pressait de s’excuser, mais c’est l’argent qu’on a donné, déjà, qui a tout perdu. Et l’argent n’arrange rien.
--Quelquefois, dit l’instituteur qui s’était remis. C’est une question de délicatesse. Il est évident qu’il n’est revenu, qu’il n’est entré dans votre vie que pour cela.
Elle détourna la tête.
--Oh! pardon, je vous blesse, mais il faut porter le fer dans la plaie, voyez-vous, le fer rouge.
Il répéta, content de son image et la poussant encore:
--Le fer rouge à blanc.
Elle ne disait rien, la tête toujours détournée. Alors, il insista avec douceur et fermeté:
--Voyons, réfléchissez vous-même. Il est venu réclamer quelque chose, n’est-ce pas? Eh bien, quoi? Sinon ce qu’un homme élevé comme lui peut réclamer?
Comme elle ne répondait toujours rien, il se pencha et, stupéfait, vit qu’elle pleurait.
--Oh! fit-il, avec cet air à la fois mécontent et surpris des hommes lorsqu’ils voient le monument solide de leur argumentation battu en brèche par la marée des larmes féminines.
Elle bégaya:
--Elevé comme lui, c’est justement!
«Il n’aurait pas dû être élevé comme ça! C’est moi, c’est moi...»
Elle ne put achever, les sanglots l’étouffaient. Sa pensée désolée lui disait: «Tu as perdu ta vie, perdu ton fils, et tu perds maintenant celui-ci qui te restait.» Elle savait qu’elle ne pouvait plus être touchante sous les larmes, que ce temps-là était passé pour elle. Et pourtant, elle pleurait toujours.
Par discrétion, il se détourna.
--Remettez-vous, je vous prie.
Il fit quelques pas sur le sentier. Alors, comme elle sentait la tempête diminuer, elle fit les gestes automatiques des femmes qui se rajustent et essuient sur leur visage la trace passionnée que personne ne doit voir. Sans mot dire, elle vint à côté de lui, et ils reprirent le sentier.
Mas ils ne savaient ni l’un ni l’autre où renouer la chaîne des paroles. Toutes celles qu’ils venaient de manier les brûlaient encore. Enfin, Fanny commença:
--Je vous ennuie: je... je suis ridicule...
Il protesta du geste.
--Oh! je trouve cela si naturel! C’est un si grand désarroi pour vous, pauvre amie!
Le joli mot inusité la fit frémir.
--Oui, dit-elle, un remords surtout.
Il s’arrêta au milieu du chemin vert criblé de rayons obliques:
--Non, ne dites pas cela. Il ne faut pas. Vous n’avez pas de remords à avoir. A travers ce que votre sœur m’a dit, j’ai compris. Vous avez été forcée, forcée à tout. Il n’y a pas de remords à avoir.
Il parlait avec fermeté et noblesse. Une sorte de sensation de certitude accompagnait ses paroles dans l’entendement de Fanny. Et elle ne trouva rien à répondre.
Ils marchèrent encore un peu, puis il reprit, continuant sa pensée:
--Pas de remords non plus à employer le seul moyen possible. Comprenez bien ceci, Fanny: ce n’est pas une réparation en... affection qu’il est venu vous demander aujourd’hui; c’est une réparation...
Il se tourna vers elle:
--Endurcissez-vous à l’entendre: en argent. Et c’est pourquoi je vous parlais d’une somme raisonnable...
Fanny marchait toujours, bercée par cette voix profonde qui devait avoir raison. Oui, c’était cela sans doute qu’il fallait faire, dans l’intérêt de tous, c’était même peut-être le devoir...
Elle dit, enfin:
--Vous croyez vraiment qu’il accepterait, et que je dois le faire?
--Mais, c’est certain, dit-il avec emphase, c’est l’évidence même.
Ils arrivaient à l’extrémité des fermes, et le chemin rural se changeait en sentier bordé de champs. Fanny s’arrêta.
--Il va falloir que je m’en retourne. Mais, il part ce soir. Comment m’y prendre?
Silas lui tendit la main.
--Laissez-moi tous vos ennuis. Je le ferai, moi.
Elle le regarda avec appréhension.
--Mais, comment?
--Ne dites rien, ce soir. Qu’il parte. Il a une intention; celle de revenir vous persécuter, sans doute. Je lui écrirais pour vous.
--Merci, dit-elle avec embarras. Vraiment, je voudrais bien, si ce n’était pas trop de dérangement.
--Pouvez-vous croire, Fanny! demanda-t-il avec chaleur. C’est dit, je lui écrirai.
Il lui serra plus fort la main.
--A bientôt, dit-il. C’est entendu. A Lisieux, au 200ᵉ d’infanterie. Oui. Naturellement, je ne fixerai pas de somme, cela viendra ensuite. Au revoir.
Il ne lui donna point de baiser. Quelque chose entre eux les séparait, ou quelqu’un. Il s’en alla dans la coupure que faisait le sentier entre un champ de blé roux et un champ d’avoine blonde.
Immobile, elle le suivait des yeux, et le vit se retourner. Il la regarda, parut hésiter, et revint enfin.
Quand il fut devant elle, il lui sembla qu’il était plus pâle. Il ouvrit la bouche sans trouver de mots. Et il finit par dire:
--Et comment, comment l’adresser?
Elle ne comprit pas.
--Comment l’adresser?
--Oui, le nom.
--Eh bien, M. Félix, M. Félix...
Atterrée, elle s’interrompit.
--Oui, Félix...
Son regard se chargea d’épouvante et tout l’opprobre du monde tomba sur ses épaules. Elle venait seulement de comprendre qu’elle ne savait pas le nom de son fils.
TROISIEME PARTIE
I
Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité, s’apaisaient momentanément dans une certitude.
C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye.
Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en signification, en résultats.
Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa présence. Elle n’osait plus le regarder: il lui semblait que son fils lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité.
Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin, il s’était levé:
--Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne.
Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit:
--Tout est-il prêt?
Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla:
--Oui, dit-il, j’en ai pas lourd!
Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser sans trouver d’issue. Enfin, il dit:
--Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici.
Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça:
--Vous auriez besoin...
Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit:
--D’un bon domestique.
Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en restaient assourdies. La première, Berthe se remit:
--Et alors? dit-elle avec quelque insolence.
--Et alors, je connais le métier, tout le monde vous le dira. Vous n’avez qu’à vous informer...
Fanny songea: «Sans nom!»
Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses. Enfin, elle dit:
--Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous «n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc.
Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt le rideau de ses paupières.
--Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à vot’ compte.
--Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée.
Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts, tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.»
--C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille...
--Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie.
Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un rayon d’intelligence. Il continua:
--Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop vieux... De l’argent, qu’on en tirerait!
Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta:
--De l’argent...
Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens.
--Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir!
Il tendit la main, sa main durcie de paysan-soldat. Et Fanny, pour la première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle.
Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux!
L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux mouillés. Le gars regardait Berthe.
Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision:
--On vous écrira.
Le gars enregistra gravement:
--Bon.
Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était venu:
--Berthe! cria-t-elle.
Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On arrangeait tout pour elle.
Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir.
--Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un peu égaré.
Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat:
--Mais, à propos, comment l’adresser?
Du seuil, il se retourna:
--Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux.
--Oui, mais...
A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que toute sa ruse n’avait pas prévu.
Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise évidente.
Sa ruse à lui était dépassée.
--Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin.
Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver.
Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté:
--Toute l’adresse, c’est comment?
Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût enfin pris son parti d’obéir, il ânonna:
--Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie, Lisieux.
--Ah! cria Fanny.
Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait afin de couvrir celle de sa sœur:
--C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon.
Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire.
--On m’appelle comme ça, fit-il.
Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre dire: «Mais ce n’est pas mon nom.»
Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix ajouta tout haut:
--Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain.
Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue.
--C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit Malandain».
Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité:
--Mon nom, c’est...
Et, se ravisant tout à coup, il termina:
--Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront bien.
Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la porte.
Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta:
--Un bon domestique qu’il vous faut ici.
Et il s’en alla pour de bon.
C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter.
Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si, puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde devant cette décision soudaine; l’opposition certaine de l’oncle Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à obéir.
* * * * *
Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix jours. Elles se virent complimentées sur leur courage:
«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!»
La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son étonnement.
--Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.
Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un jour d’autrefois.