Part 8
Les Américains ont pensé s’échapper, ils ont été se cacher dans un continent neuf. Mais il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent se décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient au cerveau. Au contraire, dans un air plus électrique, leur vieillesse s’accélère et achève de les abstraire.
Son équilibre de vieillard qui s’était rendu maître du secret de longévité, l’Asie le détruit d’un geste. Elle se surcharge d’une autre vieillesse, celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante.
Les Nègres sont des enfants égarés dans une forêt, qui n’ont jamais eu de parents, pourris d’enfance.
Les Russes, leurs fermentations foudroyantes menacent mon foie.
Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique, de la planète.
L’Europe et l’Asie: deux tas de vieilles disciplines morales, religieuses, esthétiques dont l’efficacité ne se fait plus sentir que d’une façon intellectuelle sur les élites et d’une façon passive sur les foules. Et par là-dessus l’industrialisme qui fait des siennes, cette déviation de l’esprit de science qui a été une admirable vertu.
L’Amérique: je ne distingue pas bien son génie spécifique qui tout à coup se déclarant en ferait un monde à part, d’où sortirait une originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment de l’Europe, une exaspération du génie nordique possédé par les philtres modernes: charbon, pétrole et autres matières.
Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de la Russie peut céder le pas à une maturité. Par suite de la formidable ambiance civilisée qu’il y a autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle pas circonvenue et pervertie? Ces cent cinquante millions de paysans lointains sont suffoqués par l’haleine de serre chaude qui leur arrive de Paris, de Pékin et de New-York.
Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de toutes les civilisations d’Amérique, d’Asie, d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire, toute usée.
C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe d’hommes qu’une substance limitée. Quand cette substance a été consommée, ils ont vieilli. Chaque groupe a eu son heure, mais n’a eu que celle-là. La permanence humaine n’a été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe à l’autre, de l’épuisement successif de filons dispersés.
Aujourd’hui, il n’y a plus de troupes de réserve. Les effectifs, fourbus sous les armes, ne peuvent se retremper. Je n’attends plus rien de nouveaux croisements: l’avenir ne nous promet plus qu’un métissage confus. Ce n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou là, tombé sur le sol; c’est l’arbre lui-même dont les racines flétries ne reçoivent plus le printemps.
L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste d’abord dans les arts sociaux: architecture et théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les arts individuels: peinture, littérature.
Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié.
Tout devient conscience passive, sous l’accablement de l’Histoire; peu à peu le sens de l’existence est comblé par la définition qu’en offre le passé. Tout devient imitation; les tentatives révolutionnaires imitent plus que ne font les efforts de conservation.
Il est vrai que je crois à l’homme décadent parce que je crois à l’homme primitif. Or, il apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant encore et qui rend aléatoire ce rapport d’idées. Au delà de six mille ans d’histoire, il y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent mille ans de préhistoire. Durant ces mille siècles vécut un être qui a été social avant que d’être homme. Les civilisations les plus anciennes que nous connaissions ont mis en œuvre d’antérieures activités collectives. Dès lors, est ce que le mythe du primitif, reculé indéfiniment, ne s’évanouit pas? On ne peut fixer à aucun point dans le temps cet homme-souche, au fond l’homme de Rousseau, vierge de toute complication, indemne de toute usure, disposant de toute la puissance qui aurait été dépensée depuis lors. Nous avons été prendre notre notion de l’homme primitif chez les sauvages qui meurent autour de nous, qui n’étaient que des dégénérés.
Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure depuis si longtemps qu’elle se confond avec une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable de regains et de printemps, ce n’est plus la vieillesse, c’est la vie avec son alternance.
L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans les races, qui ne sont que des moments et des fragments; elle se dérobe dans un fond plus obscur, assez profond pour contenir à la fois les sources de la vie et de la mort.
Il y a un rythme qui infléchit notre condition selon une ondulation si longue et si vague qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la courbe plutôt qu’à tel autre une humeur triste ou joyeuse. L’idée de décadence est aussi vaine que celle de progrès.
Nous ne pouvons pas chercher nos raisons d’être dans l’histoire: nous devons libérer notre époque des liens qui la lient aux autres époques. La génération vivante est la génération aînée par rapport aux générations passées ou futures. Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des âmes hors du temps! Il nous faut prendre une résolution contre le temps. Assez de comparaisons oblitérées et d’analogies superstitieuses.
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Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. L’arbre pourrissait, néanmoins je participais de la sève intarissable de la forêt.
Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité humaine, atteinte dans les individus, se réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, de l’Homme recueillait les anéantissements éphémères et en nourrissait sa permanence. Les civilisations se fanaient comme les fleurs, mais elles lâchaient un fruit plein de graines. L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans la toute puissante végétation du sommeil et bientôt il reverdissait selon un rythme immanquable.
L’Homme était aussi large que la Nature, que la Vie, que l’Univers, que Dieu. Soumis au système des saisons, il en tirait autant de force que de faiblesse. Assuré du retour du printemps, il était éternel. L’Homme croyait sa forme durable, parce qu’il croyait que toutes les formes autour de lui étaient durables, parce qu’il croyait que les saisons étaient des déesses, des immortelles.
Mais une réflexion a fait son chemin cruel dans ma verdeur. J’ai découvert que la terre était plus large que l’Homme, que le ciel était plus large que la terre. La forêt ne dure pas plus qu’un arbre et une planète qu’une forêt.
Une science, qui est le dernier fruit de cette présente civilisation, va la forcer à rejoindre de vieilles méditations. Elle lui enseigne que rien dans le contenu de la Nature n’est constant et ne lui offre la moindre promesse de persistance. L’Homme est remonté assez haut dans l’histoire des formes qui l’entourent, des pierres, des plantes, des bêtes, pour y surprendre une mobilité indomptable. Les métamorphoses de la Matière sont incessantes et ne permettent pas qu’on attache une signification absolue à aucun des types illusoires dont la présence coïncide avec la nôtre, qui ne sortent de la matrice que pour y rentrer. Il n’y a point toujours eu de roses ou de lions sur la terre et il n’y en aura plus demain. Et la terre n’est qu’une planète qui sera broyée entre les étoiles.
Dès lors, toutes les lois et toutes les passions que l’Homme a tirées de l’observation de ses propres habitudes; le chant de joie qui s’élève en lui de moment en moment quand il voit son sang, transvasé par les saisons, revenir sur lui-même; la consolation dont il s’enivre de nourrir de ses cendres le regain de ses semblables; le patriotisme planétaire, la piété solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir la compagnie des belles idées, jeunes déesses qui fouleront toujours d’un pied charnu un sol toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche, et jonche le sol comme un squelette algébrique.
Voici le corps de mort dénoncé par les religions, il est capable de plus larges dissolutions que celles qu’elles lui reprochaient. Le corps humain, la vivante construction de l’histoire retombe dans la masse de la matière et participe de son éternelle caducité. Ce n’est plus le corps des hommes, mais le corps de l’Homme même qui est poussière. L’Espèce s’achemine vers le cimetière des Espèces. Le cycle des saisons se tord et se brise. Et la source même de toute cette trompeuse immortalité, l’humide planète se roule dans la poudre des vieilles lunes. Ainsi, au milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis cède à la puissance des sables.
Et l’Homme perd son corps au moment même où les hommes, ayant perdu le sens du général, ne sachant plus atteindre la moelle des choses, se précipitent dans l’individuel, s’acharnent sur l’éphémère, se parquent dans les limites temporelles que dessine le court épanouissement de leur chair, essaient d’assouvir de cendre leur âme.
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Eh bien! je rebondis encore: meure l’Homme, vive le monde!
Il arrive une heure où l’homme se dédouble de l’homme, où tout l’appareil qu’il a monté ne lui paraît plus son os même, mais quelque chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. La civilisation n’est plus à ses yeux que ce contenu méprisable, qui doit être renouvelé, des formes. Elles sont éternelles, on sent leur vertu irréductible derrière l’horizon affaissé: peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait leur aspect devienne poussière. L’Esprit est toujours là, même s’il résorbe son expression. L’Esprit ne connaît pas de plus ni de moins. L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes du temps. L’Esprit ne meurt pas.
Devant ces considérations, tombe toute inquiétude historique. Passent les cités, les arts: l’homme demeure avec son cœur éternel. Passe l’Homme, l’Esprit demeure.
Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle se dérobe à nous aussi cruellement que l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut avouer que nous sentons le froid que cause dans nos esprits l’accomplissement de l’inexorable loi de précarité et de décrépitude. Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. Le sentiment que nous participons à l’éternelle jeunesse du monde, même par notre pourrissement, nous est retiré.
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Du moins les hommes avertis par la raréfaction de la vitalité renonceront à confiner toute leur foi, comme ils le faisaient aux siècles derniers, dans la misérable destinée temporelle d’une patrie, d’une race ou d’une classe. Et cette religion du progrès, cette stupide adoration de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des épiciers, cette ration démocratique dont crurent s’empiffrer les démagogues et leurs troupeaux, du moins nous verrons cela bafoué et abattu.
Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous ne sommes pas tués ou si nous ne nous suicidons point par crainte de ces pensées, nous céderons encore, comme si de rien n’était, à l’appel de notre génie qui nous obligera, tant que nous aurons dans notre poitrine la moindre bouffée de ce souffle qui fait brûler le cerveau, à nous accomplir physiquement. Tout sentiment devient pensée. Toute pensée devient acte. L’acte, regardez ce que c’est: le mouvement de mon bras.
L’Occident, c’est la machine et c’est le tableau. C’est la même foi qui anime le peintre et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques, mécaniciens, praticiens.
Mais nous pouvons aussi du suc le plus subtil de la Terre nourrir et fortifier une méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. Nous nous sommes éloignés de cette méditation dans les derniers siècles, à cause de l’effort passionné qui nous a séduits et qui nous a retenus tout entiers dans l’achèvement de ce tableau et de cette machine. Nous y revenons aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang pour fournir, comme nous l’avons fait du XIIe au XVIIe siècle, à un effort catholique? Ne pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la mort? Créez une statue d’une dureté plus évidente qu’aucune apparence au monde, mais que votre esprit reconnaisse que sa qualité exquise, c’est sa fragilité, promesse qu’ailleurs est l’éternel.
X
POUR FINIR
Les hommes et les femmes dansent et chantent, huilés par la sueur, la couleur et le désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. Toutes ces faveurs se rassemblent autour d’eux, après les heures de travail, quand ceux mêmes qui n’arborent pas un simulacre de métier ont tué les heures comme les autres, à jamais noués aux fils de téléphone.
On écrit les annales qui montrent les dieux et les rois à leur poste comme le pompier de service. Mais la réalité des siècles c’est que, tous les soirs, les jeunes gens de tous les printemps se sont assemblés pour danser et chanter. Il en est ainsi depuis ces quelques milliers d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous saluer tous qui avez vécu. Quelle douce soirée, n’est-ce pas?
Cette danse! Cette chanson! Est-ce que cela a jamais été plus parfait? Les X. Sisters et Chevalier sont étincelants et autrefois Gaby Deslys, et Fortugé. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre siècle. Quelle folie noire. «Tout cela va finir», cette sentence est une noix vide.
Je veux chanter un chanteur, mécano à Courbevoie et deux danseuses venues de Cracovie ou de New-York. La vie se fait de ces mille rencontres que vous voyez.
Parce que je n’ai pas d’imagination, un dépit sec me fait baisser les yeux. Cette ville pourtant est un rêve. Quand m’abandonnerai-je enfin au rêve que fait cette ville? Avant de mourir tout à l’heure, je voudrais embrasser cette vie que nous aurons vécue. Elle nous plaisait pourtant. Il fallait savoir la prendre comme toutes les vies qui ont jamais été offertes aux hommes.
Il y avait les autos, les avions, ces jolies bêtes que nous domptâmes, les ayant tirées des limbes. La vitesse est notre prière. Vous voyez bien que notre imagination n’est pas épuisée. Les limbes sont là, grandes ouvertes à côté de nous, peuplées de la multitude des formes. Plongeons les mains dans l’abondance.
Il y avait les tennis, les golfs, ces parcs fermés aux vieillards. Ce sont nos biens. La jeunesse est toujours belle. Regardez-la, mais regardez-la donc.
Il y avait nos amours, nos voyages et nos amours. Le relâchement des mœurs fit des mouvements nombreux. La camaraderie des hommes et des femmes, on pourra y voir notre temps triste et gai.
Te rappelles-tu, Poppy, cette course avec Jacques et Léonora. Ce bond jusqu’aux Alpes, puis notre long rire le long de la botte comme un couteau que tire de son mollet un joyeux et cruel et absurde garçon pour frapper il ne sait quoi, ouvrir un fruit. Tu venais de quitter ton mari et Léonora? elle n’en avait jamais eu. Nous étions deux couples, bien séparés par la jalousie. A d’autres de prêter leurs femmes ou de se prêter eux-mêmes. Nous étions de ces heureux qui jouissent le mieux de leur époque parce qu’ils se tiennent à distance et ne la bousculent pas, ne la pressent pas de donner l’extrême de sa réponse, ce qui la fait tourner de l’œil.
Au bout de l’Italie, ce fut la mer, cette vieille mer où l’on vient retrouver le parfum frais d’antiques années qu’on a eues. Nous passâmes en Afrique. Nous étions animés jusqu’au défi, nous voulions que nos ombres s’épaississent jusqu’à la couleur de la mort.
Te rappelles-tu aussi ce soir, à Montagel, où il n’y avait plus personne sur le golf et où nous lançâmes nos deux balles dans un ciel qui se fermait?
Les routes de la terre s’emmêlent dans la nuit, les paysages glissent les uns dans les autres en sorte que la planète est un seul jardin qui s’endort où tous les lits sont bons.
Et même ces soirées de Paris qui me prennent à la gorge, agression du sang. C’est le pays des amis. Car j’ai eu des amis. Mais qui les emporte? Non pas seulement une guerre de canons. Un homme est toujours prêt à quitter son ami pour suivre une idée qui resserre son odeur particulière comme font doucement les deux cuisses d’une femme. Je me suis trouvé sans amis comme justement je ne croyais plus aux femmes, dont le cœur est néanmoins encore dans ma main, saignant. Compagnons sévères, nous nous sommes tournés le dos, parce que des maximes nous hélaient ailleurs, d’un mouvement si tendre des reins. Et un sein qui fléchit sous ma main à jamais façonnée aux caresses me dit vainement le mot faible que vous m’avez refusé, vous, sérieux fuyards.
Mais pourquoi me priver du monde et de ses pompes astrales? Le temps est venu d’oublier l’adolescence et les négations vierges. Des palais et des temples attendent par mille marches ton talon durci par le désert, ô prophète aux oreilles pleines d’oiseaux. Les femmes poussent partout en strophes nombreuses de feuilles. Des dieux pétris de la chair hardie des nébuleuses gambadent çà et là; attrape-les par un pied et renverse-les sur le sol herbu d’une planète, et bouffe-leur le nez. Le printemps veille encore au fond des cieux: rien en nous ne peut repousser son invasion.
Pourtant, Bacchus ivre du moment terrestre, tu passes la main, avec de grands cris désolés, à un Christ mécontent qui quitte tes savanes pour aller ailleurs conquérir la mort.
Mais la forêt orne la retraite de l’ermite et met des fleurs dans sa barbe. Le temps est-il venu de la pauvreté des saints? Job, le cul dans les ruines et les tessons, peut-être que Dieu reconstruira encore ta maison. Bonne odeur de la planète comme d’une pomme dans ma main.
TABLE DES MATIÈRES
Le Sang et l’Encre
I.--Le Jeune Européen 11 II.--Vivre pour écrire 29 III.--Histoire d’un roman 61 IV.--Écrire pour vivre 73 V.--La liberté 87
Le Music-Hall
I.--Une maison sans visage 101 II.--Une salle vide 107 III.--Entrée en matière 115 IV.--Le contorsionniste 121 V.--Décadence et destruction 129 VI.--Danse 163 VII.--L’homme 169 VIII.--Seul 177 IX.--Les ruines 185 X.--Pour en finir 203
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 25 MAI 1927 PAR L’IMPRIMERIE PAUL DUPONT, A CLICHY (SEINE)