Le jardinier de la Pompadour

Chapter 8

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Dans le coche, les moines caressaient une bouteille de vin: ils buvaient à tour de rôle. Une nourrice chantait d'une voix aigre, et l'officier des gardes suisses retroussait sa moustache en regardant Martine à la dérobée.

L'embarcation atteignit Le Coudray, un endroit clair, où la Seine s'élargit et refléta avec éclat le ciel devenu tout bleu. Puis ce fut Corbeil, avec ses bastions, ses tours et ses grands magasins de grains. Comme c'était jour de marché, le pont s'encombrait de charrettes, et les paysans descendaient, sur l'autre rive, d'Yerres et de Tigery, par la petite église de Saint-Germain, qui tintait gaiement, haute sur sa butte. On débarqua quelques paniers de volailles.

Un peu plus loin apparurent à droite les toits du château d'Étioles.

Jasmin se souvint: la Marquise lui réapparut parmi l'herbe enlunée, pleine de grâce avec sa robe rose; il revit son pied, tout petit, qui caressait la verdure nocturne, tandis que le son des violons montait vers le ciel printanier. Il se rappela l'air du menuet qu'il avait en vain cherché jusqu'à ce jour. Rêveur, il regarda un pêcheur qui attirait un brochet au bout de sa ligne et les chalands qui flottaient au gré du courant. Un berger, au milieu des roseaux, s'abreuvait à deux genoux dans le creux de son chapeau. Des lavandières se penchaient sur le flot, qui les peignait comme en miniature. Des villages apparaissaient avec des rideaux d'arbres. On allait passer à Juvisy.

--Mangeons, dit Martine. Midi est loin déjà. Les angélus ont sonné partout.

Elle déchiqueta le poulet, prit sa part et servit Buguet. Les moines demandèrent la carcasse et avant de la dévorer récitèrent le benedicite.

A Choisy, des gens du pays apportèrent à bord des tartelettes. Jasmin en offrit à Martine et l'officier des gardes aux nourrices, dont l'une était jolie.

Du château de Choisy, on ne voyait guère en passant que les grands toits, le bout d'un jet d'eau, la balustrade et à l'extrémité de celle-ci, au-dessus de parterres qui flanquaient la rive et descendaient jusqu'à l'eau, un salon dressé au bord du fleuve et pareil à un kiosque ajouré.

--Je suis venue parfois ici avec la Marquise, raconta Martine. Elle a fait arranger ce château comme un théâtre pour une féerie.

Jasmin regarda les toits avec admiration: ils lui paraissaient couvrir des mystères éblouissants.

Cependant le coche avançait.

--Nous arriverons bientôt à Paris, mes frères, dit un moine.

En effet, comme le soleil tombait en une grande nappe dorée qui rendait la Seine pareille à un fleuve de cuivre fondu, Jasmin aperçut à l'horizon sur ce ciel magnifique des remparts, des toits innombrables, un dôme bas à gauche, une forteresse gigantesque à droite.

--Paris! clama un marinier.

Buguet regarda, sous les trophées du firmament, la ville rongée par la lumière.

--Est-ce grand! dit-il à Martine.

--Dame! c'est là qu'il y a le Louvre!

--Et cela? demanda Jasmin en montrant la forteresse.

--La Bastille. Dieu t'en préserve!

Ils prirent deux crocheteurs pour les aider à porter leurs mannes. Ayant contourné la Bastille, dont Jasmin regarda longtemps les fenêtres scellées de grilles, les gros donjons, la corniche, les échauguettes et les canons braqués au-dessus des créneaux, ils arrivèrent à la rue Saint-Antoine. Des échoppes de pâtissiers, de tourneurs, de bimbelotiers, d'apothicaires y flanquaient les murs de la forteresse, comme des cages pendues aux pierres grises. Du populaire, par ce soir de juin, s'ébattait le long de la maison de la Pomponette, qui a une terrasse fleurie, de la maison de la Tournelle, qui possède une poivrière, de la maison du Lunetier, qui est pointue. Une vacherie épandait de chaudes odeurs d'étables jusqu'à l'auberge du Lion d'Or, où s'attablaient des gardes du Roi et jusqu'à l'hôtel de Mayence, devant lequel s'arrêtait un carrosse. Une chaise à porteurs passait, et deux grisettes troussées se hâtaient, entendant sonner l'angélus à l'église Sainte-Marie, qui soutient de grands vases sur des contreforts et dont le dôme est écaillé d'ardoises.

Jasmin fut ravi par cette entrée joyeuse dans la ville. Il tirait de cet accueil plaisant bon augure pour son avenir.

--Dieu t'entende! dit Martine.

Plus loin les Buguet prirent des rues plus étroites. Jasmin s'étonna de la hauteur des maisons. Il s'amusait des coups de fouet des cochers, des embarras de charrettes et de voitures, des auvents des librairies, de l'éclat d'or des rôtisseries qui s'allumaient.

Une grosse femme était assise sur une borne avec, sur ses genoux, un panier plein de bouteilles. Elle tenait un verre d'une main, un bocal de l'autre, et criait:

--La vie! La vie!

Buguet offrit à boire de son eau aux crocheteurs qui le suivaient. Ils toussèrent. Cela fit rire Martine.

Une petite fille vendait des pots dans une hotte, clamant:

--De la belle faïence!

La soubrette insinua:

--Pour commencer notre ménage.

--Sotte! Mais voici chose meilleure!

Il présenta à sa femme des gaufres à l'étal d'un pâtissier.

Quand elle se fut régalée, les Buguet reprirent leur route. Jasmin s'attardait aux boutiques des tabaquières, des éventaillistes, des marchands de curiosités, bousculé par quelque petit maître qui descendait de son cabriolet et se retournait pour lancer à Martine un regard arrogant.

Aux approches du Palais-Royal, à la porte d'un traiteur, une vielleuse jouait de son instrument. Buguet s'arrêta charmé. La musique lui rappela les sentiments qui avaient chanté dans son cœur et il songea à Mme de Pompadour.

--Viens, dit Martine. Nous sommes en retard.

Ils arrivèrent à un grand bâtiment de briques rouges, qui était le palais Mazarin, et s'arrêtèrent, après quelques détours, devant un hôtel. Un laquais costumé en jaune et vert les reçut:

--On vous attendait.

Les époux montèrent dans les combles, à une petite mansarde. Martine était fatiguée. Elle mangea ce qui restait des provisions de la Buguet et se coucha.

Jasmin alla souper avec les domestiques. Agathon Piedfin lui sauta au cou. Le marmiton fleurait l'ail et le musc. Il semblait fatigué, avait les yeux battus.

--La ville me pèse, dit-il. Je suis trop fait à l'existence des châteaux.

Dès neuf heures, il entraîna Buguet dans une rôtisserie, où il allait chaque soir. L'enseigne représentait un soleil d'or aux lourds rayons entouré de raisins. On avait fini de manger. La salle sentait la sauce épanchée et la lie de vin. Agathon serra la main au rôtisseur, un gros homme qui lui remplit jusqu'au bord un gobelet, ainsi qu'à Jasmin. Le marmiton de la Pompadour s'empara d'un pilon de dinde qui refroidissait sur un plat et le plongea dans le sabot plein de sel accroché à la cheminée. Il le dévora.

--Je ne puis manger ma propre cuisine, dit-il. J'aime mieux celle des autres.

Il s'assit à côté de Jasmin et lui demanda:

--Aimez-vous vraiment votre femme?

--Plaisante question! Je ne l'eusse point épousée si elle m'avait été indifférente.

--Tiens! C'est qu'à la noce vous aviez l'air distrait, si loin de la mariée!

--Vous avez mal vu.

--Ah! J'ai pu me tromper, répliqua humblement le cuisinier. L'homme n'est point infaillible. Puis le jour de la noce le marié ne se trouve pas dans la même situation que les autres jours de sa vie. Il est en proie à certaines tentations. Son âme est trouble. Il ressemble à un chrétien qui ne se serait pas confessé depuis longtemps.

Agathon joignit les mains:

--Moi je me confesse quatre fois l'an. Cela soulage, même lorsque l'on n'a que deux ou trois péchés minimes sur la conscience. Je me promène plus léger après l'absolution. Et si j'avais du loisir je m'approcherais souvent du tribunal de la pénitence.

Il fit remplir les gobelets.

--Et puis je n'aime pas les femmes, déclara-t-il à brûle-pourpoint, d'un ton sec. Elles sont filles de Satan. Eve nous a perdus tous; et je ne puis voir des jupes sans songer au péché originel. Vous aimez les femmes, vous, n'est-ce pas Buguet? Je lis cela dans vos yeux. Si vous n'êtes point très chaleureux envers Martine (je puis me tromper!), votre cœur doit s'enflammer aisément et brûler peut-être pour une autre.

Buguet tressauta.

--Oh! Ce mouvement vous trahit! s'écria le défroqué. Si mon métier m'oblige à regarder sous le croupion des poulardes (et je fais mon métier avec la résignation qui convient pour gagner le ciel!), je sais aussi plonger dans l'âme humaine et descendre au fond de ces puits obscurs qu'on nomme les consciences, car je fus tonsuré et j'ai fréquenté les moines les plus subtils, les ennemis des capucins, dont ils furent en toute controverse les vainqueurs, j'ai dit les Prémontrés!

Agathon leva les yeux au ciel:

--Les chers pères, murmura-t-il d'une façon extatique.

Il continua:

--Et l'on vit bien chez eux, ils aiment les douceurs et les partagent entre tous. Ils sont aimants, caressants. On ne se sent jamais seul. Et ils vous farcissent le cœur de bons sentiments. Encore un gobelet?

--Merci, dit Jasmin.

--Voyons, je régale! reprit Piedfin. Et boire du bourgogne n'est point pécher, je vous assure. Jésus changea l'eau en vin. A chaque messe, il se transforme encore lui-même en ce précieux liquide. C'est la boisson la plus sacrée et je me jetterais à plat ventre sous les roues des voitures s'il en coulait, de Champagne ou de Beaune, dans le ruisseau des rues.

Piedfin continua:

--Les pères possèdent des clos d'où l'on tire un vin magnifique.

--Mais pourquoi les avoir quittés?

--Ceci est un mystère, dit Agathon en baissant les paupières.

Un abbé entra dans la rôtisserie. Il avait de petites mains de femme. Piedfin se précipita vers lui et l'embrassa. Puis il revint près de Buguet.

--C'est un de mes plus chers amis, dit-il. Ah! ce saint homme surtout, que je connus jadis au séminaire, m'enseigna à détester les femmes. Je puis vous assurer qu'il les a en horreur. Et je suis enchanté qu'il m'ait appris que, dans la vie, il faut savoir se suffire à soi-même, sans prendre souci de s'encombrer de falbalas, de jérémiades, de petits airs stupides, de soupirs et d'ennuyeuses fadaises! Ah! Je ne dois jamais, comme ces jolis coureurs dont j'ai pitié, offrir une éclanche de mouton au _Treillis vert_ ou du vin blanc au _Pavillon chinois_--A quelque prétentieuse poissarde, à quelque figurante ou chanteuse des chœurs! La femelle n'empeste point mes nuits! Et quand j'acquiers quelque pommade à la frangipane ou du vinaigre de Vénus, je me les applique à moi-même!

Agathon sourit d'un air malicieux:

--J'aime mieux de Vénus attraper le vinaigre que le coup de pied.

--Evidemment, dit Jasmin, qui écoutait assez ébahi les propos du marmiton.

Agathon tira de sa poche un cure-dents avec lequel il soigna ses chicots.

--Voyez, Buguet, dit-il, combien je méprise cette engeance. Ceci est un cure-dents à la carmeline. Je ramasse ceux de la Marquise. J'en use avec plaisir. Mais ce que je déplore, c'est qu'ils ont servi à une femme. Rien n'est impur comme la bouche d'une femme! On y trouve peut-être la plus grande source de péchés. La bouche savante d'une luronne damne à coup sûr un homme! Vous rappelez-vous le pigeon que j'apprivoisais à Étioles? Je remarquai que les caméristes l'embrassaient. A partir de ce jour je cessai de lui donner à boire entre mes lèvres. Ah! le contact d'Ève! Quand je fus à votre noce, Martine me passa pour plumer les chapons le tablier qu'elle portait. Il était tout chaud d'elle. C'eût été une volupté pour vous, sans aucun doute. Eh bien, il me brûla comme une flamme de l'enfer.

--Eh! Eh! Pourtant, à Étioles, vous adressiez des bouquets et des vers à Martine!

--C'était pour l'éprouver, déclara le cuisinier avec l'onction d'un prêtre.

--Quelle idée!

--Ah! loin de moi toujours l'idée de la fornication que je laisse aux bêtes! Mais quand je vois une femme à mes côtés, je la tente...

--Vous avez la beauté du serpent, interrompit, Jasmin ironique.

--Je la tente, reprit Piedfin, et si elle donne dans mes embûches, si elle se compromet, je la délaisse, et j'apprends à son père, à sa mère, à son fiancé, si elle est fiancée, la faute qu'elle a failli commettre!

Agathon se redressa, sifflant entre ses longues dents jaunes:

--Ainsi je me venge du péché originel!

--Quel drôle d'homme vous faites!

Ils bavardèrent longtemps. Dans la rue, Agathon prit à plusieurs reprises la main de Buguet et la pressa comme en ardent témoignage d'amitié.

--Oh! si tu voulais un jour m'écouter et me croire, soupira-t-il.

On avait éteint les lanternes. Les deux compagnons n'entendaient que l'appel prolongé du falot offrant du feu ou de la lumière aux rares passants.

X

Le lendemain de lourdes voitures s'arrêtèrent devant l'hôtel. Une fliguette à deux places, pourpre avec des paysages à moulins sur les caissons, pénétra dans la cour. Mme de Pompadour y monta, accompagnée d'un négrillon habillé de velours. Elle donna un coup de fouet au cheval, qui se cabra et partit. Son grand chapeau de paille battit des ailes au vent du porche.

Dans les voitures prirent place différents personnages. A la dernière, Collin, «le chargé des domestiques de la maison», fit monter Buguet, avec Flipotte, une camériste, Edme, le porteur de barquettes, Agathon Piedfin et un garçon sommelier. Le même attelage enlevait des flacons bouchés de cire rouge et de quoi, confia Agathon, préparer en plein air la chiffonnade et des cailles à la Xaintonge.

On allait à Meudon. Flipotte se déclara heureuse de revoir la campagne: elle avait son saoul des toits qui dégoûtent, des essieux gras des fiacres, des seigneurs portant becs de corbin qui vous pincent dans les rues. Elle quittait avec plaisir la grande ville où les églises puent le cadavre et les escaliers la fosse d'aisances, où le sang des boucheries se caille sous vos pieds et où des femelles mouchetées et fardées, assises sur des bornes, en plein midi, insultent au passage les honnêtes filles. Flipotte était de Touraine:

--J'ai un promis à Saint-Jean-Froidmentel.

Néanmoins la gaillarde se laissait prendre la taille par Edme et par le sommelier, et même baiser sur la gorge d'où elle faisait glisser le «venez y voir», qui cachait la naissance de ses seins.

--Les libertins!

Elle jetait des regards pleins de feu à Buguet,

--Au moins avec vous on est sage! Vous êtes marié!

Edme s'écria:

--Peuh! Ce n'est point un motif pour rester coi! Je sais de grands personnages qui ont passé devant l'autel, et qui ne se gênent pas pour faire l'amour avec d'autres!

L'allusion aux maîtres crispa Jasmin.

--Oui, avec maman putain, comme disent Monseigneur le Dauphin et Mesdames! s'exclama Flipotte.

Jasmin pâlit. Il avait déjà entendu le propos.

--Ce n'est pas à nous de répéter pareilles choses, affirma-t-il avec colère.

--Ah! Ah! Ah! s'écria Flipotte.

Elle approcha son visage de celui de Jasmin et lui chanta d'un air provoquant ce couplet de Moncrif, mis en musique par Courtenvaux et pris à une parade jouée à la Cour devant le Roi:

Nous autres, jeunesses, Nous écoutons vos raisons, Mais dans la belle saison, Nous nous en battons Les fesses, les fesses!

Elle frappa deux fois sur ses cuisses et ses yeux noirs eurent une lueur insolente.

Jasmin se tint silencieux. Il regarda les premiers champs dans la plaine de Grenelle.

Alors on parla du voyage. Mme de Pompadour avait acheté de grands terrains au bord de la Seine, avant Sèvres, pour y bâtir.

--Ce n'était point assez de la campagne de Montretout, dit aigrement Flipotte. Ça lui convenait mieux, ce nom-là!

--Tais-toi donc! dit Jasmin.

Agathon se pencha vers lui:

--Vous semblez aimer beaucoup notre maîtresse.

--Elle est si bonne, balbutia Buguet.

On s'arrêta à mi-côte, entre Sèvres et des bois qui se trouvaient sur une hauteur. Collin fit descendre Buguet de voiture:

--Voici votre futur jardin, dit-il en ricanant.

Le terrain était aride, montagneux, bosselé, plein de pierres, de sables et de mousses. Quelques maigres arbustes disposaient une verdure avare au-dessus d'éboulis.

Jasmin s'engagea à travers le coteau, puis en fit l'ascension. A mesure qu'il montait il découvrait le pays: la plaine qu'il avait traversée et Paris dans un lointain bleu; de l'autre côté, un village avec une grande église et un château seigneurial, puis des bois, de vastes amphithéâtres pleins de lumières, de hautes collines ondulant au ciel d'été. Sur toutes les éminences, des moulins-à-vent. Au bas du coteau, la Seine contournait une île et passait sous un pont en bois de vingt et une arches. L'eau coulait plus vite qu'à Boissise.

Vers le sommet de la côte, Jasmin s'arrêta. Sur un trône rustique formé de cailloutage et de gazon, était assise Mme de Pompadour. Buguet la reconnut à sa robe de satin dont le soleil faisait briller les rubans multicolores. Il avait entrevu cette toilette au moment où la Marquise quittait son hôtel à Paris. Ici pour se garantir du vent la maîtresse du Roi avait jeté son chapeau de paille à côté d'elle et mis une bagnolette: ce capuchon, couvrant ses épaules, lui cachait la figure; mais elle releva le front et son visage brilla, avec une mouche au coin de l'œil, sous ses cheveux poudrés à frimas.

Mme de Pompadour tenait sur ses genoux une chienne gredine qui aboya. Elle regardait, étendu à ses pieds, un plan. Du bout d'une ombrelle fermée elle y indiquait des tracés et des lignes à deux gentilshommes attentifs. Buguet se tint à distance, ne se lassant de regarder en tapinois le groupe éclairé par le soleil au milieu des bouquets d'arbustes et des ceps de vigne, avec Flipotte qui portait un manteau sur le bras et Martine qui tenait un bouquet de fleurs sauvages.

Buguet n'avait plus vu Mme de Pompadour depuis sa visite au château de Fontainebleau. Sa passion se ralluma aux deux yeux qui brillaient comme des pierres précieuses. Et il reverrait toujours la grande dame! Il était de sa maison! Il se sentit au faîte du bonheur. La vue de Mme de Pompadour l'enivrait, le grisait. Sa poitrine était trop petite pour contenir pareille joie. Il avait envie de la crier au ciel.

Au bout d'une demi-heure, Mme de Pompadour se leva du siège où elle figurait une sorte de Flore à falbalas. Suivie des deux gentilshommes, elle passa à proximité de Jasmin, le reconnut et lui fit signe d'approcher.

--Vous voilà, dit-elle. Vous habiterez dorénavant cette maison que je baptiserai plus joliment «Brimborion» ou «Babiole», ajouta-t-elle en souriant à ses compagnons. Et Collin vous dira ce que vous aurez à faire, reprit-elle en s'adressant à Buguet. C'est là!

La Marquise désignait au pied du coteau, sur le bord de la Seine, les toits d'une maison de plaisance entourée de charmilles.

Elle-même, d'un pas léger, sous le parasol de soie jaune qu'elle avait ouvert et qui plongeait sa figure en un bain d'or fluide, descendit vers Babiole. La chienne gredine arrosait la mousse d'un air insolent.

--C'est l'heure de la collation, dit la marquise de Pompadour à un gentilhomme qui s'empressait vers elle.

Au trente juin, le lendemain de la fête de Saint-Pierre, quatre cents ouvriers arrivèrent sous les ordres de Messieurs de l'Assurance et de l'Isle, l'architecte et le décorateur de jardins. Ils arrachèrent les bouquets d'arbustes du coteau, à coups de pelles, de houes, de pioches, attaquèrent le sol. La poudre à canon fit voler des roches en morceaux. Des charrettes chaque jour enlevaient les décombres et les sables.

M. de l'Isle montra à Jasmin le plan: d'un château qu'on bâtissait au sommet avec ses dépendances; il importait de mener par pentes douces un jardin vers la Seine. Les chemins dessinaient des courbes, étageaient des boulingrins et des parterres; leurs boucles finissaient au bord du fleuve à une arcade.

Derrière le château, M. de l'Isle traçait des allées décoratives, établissait un labyrinthe, des cabinets de treillage et de verdure, plusieurs berceaux. Des fontainiers amèneraient les eaux pour les bassins, les cascades en buffet, les jets, les lames, les croisées d'onde et les grottes. Enfin l'architecte aménagerait des «ah! ah!», c'est-à-dire des claires-voies qui feraient pousser ce cri aux visiteurs en admiration devant la vue que les arbres bien taillés encadreraient sous un pan de ciel.

M. de l'Isle insista sur la superbe situation de l'endroit choisi par la marquise de Pompadour. Il jeta un regard circulaire:

--Ce sera plus beau que des belvédères dans les jardins hauts de Marly.

Il ajouta:

--Nous ferons d'ailleurs mieux qu'à Marly. Vîtes-vous la colonnade de verdure?

--Non, Monsieur!

--Cette colonnade borde une salle verte, tondue par-dessous. Nous serons plus gracieux, quoique ce fût très bien.

M. de l'Isle donna une chiquenaude à son jabot:

--Il y a à Marly des galeries en ormes taillés frêlement sur leurs tiges découvertes. C'est élégant, mais suranné! Vraiment, avec leurs petites boules entre les cintres, ils font songer à des seigneurs du temps d'Henri II fatigués d'avoir ballé.

Jasmin s'inclina. M. de l'Isle ajouta d'une façon doctorale:

--Retenez, Buguet, qu'en matière horticole il est quatre maximes fondamentales: tout d'abord, il faut faire céder l'art à la nature; ensuite, n'offusquez jamais un jardin; en troisième lieu, ne le découvrez point trop; enfin tâchez toujours de le faire paraître plus grand qu'il n'est!

M. de l'Isle semblait content de lui-même; il jeta à Jasmin en sorte de conclusion:

--Mais, en somme, il faut toujours rechercher avant tout la régularité et l'arrangement!

De nouveaux manœuvres arrivèrent bientôt. Ils plantèrent des piquets et des jalons jusqu'à la Garenne de Sèvres et au bois des Cotiniers, suivant les chemins indiqués dans les plans. Ils avaient des graphomètres, des équerres, agitaient des traçoirs, des bâtons longs de six pieds de Roi, des chaînettes de quatre toises; ils allongèrent des cordeaux en écorces de tillot.

En même temps, au sommet de la côte, des gens de corvée creusaient les fondations du château et élevaient la terrasse.

--La terrasse aux orangers, dit M. de l'Isle à Buguet, qui frémit d'aise.

On eût dit qu'on avait versé une ruche d'hommes au bord de la Seine. Ils besognaient souvent le torse et les mollets nus, brûlés par le soleil.

Pour les nourrir et abreuver, Nesme, le premier intendant de la marquise de Pompadour, réquisitionna l'aide de toutes les auberges des environs, même celle des cabarets à pots et à assiettes et des simples cabarets à pots et à pintes. En cabriolet, il s'arrêta devant toutes les enseignes flanquées d'un bouchon de lierre.

Jasmin, sur les chantiers, allait d'un groupe à l'autre, rajustait les piquets, excitait au travail, embauchait des apprentis, répétant à tous les ordres de M. de l'Isle. On le voyait escalader ou dévaler les pentes, disparaître dans les bois du haut, où parfois un élagueur, les éperons aux pieds, collé aux arbres comme un grand pic vert, faisait tomber sous ses coups d'herminette, à immense fracas, les têtes trop libres de marronniers ou de hêtres.

A la droite du domaine, les fontainiers creusaient un grand réservoir. Au faîte des terrains M. de l'Assurance surveillait la jetée des fondations du château. Son habit rouge se voyait de loin et attirait l'attention.

Partout cela bruissait et grouillait. Une armée montant à l'assaut n'eût pas été plus animée. Parfois, au milieu du bruit des truelles, des marteaux, des moutons frappant sur les pilotis, un artisan lançait quelque chanson entendue à la barrière des Gobelins.