Le jardinier de la Pompadour

Chapter 5

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--Martine, quand j'aurai l'âge tu me feras entrer chez Mme d'Étioles? J'en ai assez de ramer des pois!

--C'est cela, bougonna la Buguet. Petite ambitieuse!

Tiennette tint bon:

--Peut-on pas rester aussi honnête au service des grands qu'à la queue des vaches! Regardez la fille de Règneauciel! La v'là enceinte! Et il paraît que ça lui est arrivé en plein champ, quand elle fanait le foin! Tandis que toi, Martine, es-tu pas une honnête fille?

La mère Buguet disparut. Elle rentra, portant la galette dorée à l'œuf qui brillait comme un écu sortant de la fonderie:

--Allons, Tiennette, fourre-toi sous la table et dis à qui la première part!

Tiennette se baissa, mit un pan de la nappe sur sa tête et susurra selon la coutume:

--Tibi, domine!

--Pour qui? demanda la Buguet.

--Pour Martine!

Le jeu recommença jusqu'à ce que chacun eût sa part de gâteau.

--Nous voilà tous servis, dit la Buguet.

Après avoir scruté du regard chaque feuillet sans rien découvrir, les convives mordirent dans la galette. Martine poussa un petit cri joyeux: elle était reine!

Majestueusement, avec un geste à la d'Étioles, elle laissa tomber la fève dans le verre de Jasmin.

Alors, changeant sa voix, elle lui dit avec une œillade:

--Sire! Soyez le plus heureux des rois!

Elle se pencha, attendit un baiser.

Jasmin crut voir s'incliner vers lui comme un reflet de Mme d'Étioles. Cela avait été, un peu, la même voix, c'était le même geste, peut-être le même regard. Il trembla et donna à Martine un baiser si étrangement ému qu'il confirma tous les soupçons de la soubrette et que, tout en la forçant à frémir de joie, il lui fit mal au fond du cœur.

La Buguet versa du vin dans tous les verres. Jasmin but le premier. Les femmes crièrent par trois fois:

--Le roi boit!

Alors l'amoureux se leva et de toutes ses forces embrassa la reine. Cette fois elle rayonna de bonheur.

--Le roi m'offrira-t-il la main pour le tour du jardin? demanda Martine continuant la comédie.

Jasmin la prit par la taille, qu'elle avait menue (elle se serrait davantage!) et la baisa à la volée (car elle faisait maintenant mine de se défendre!) sur les cheveux, dans le cou et sur l'oreille qu'elle avait petite et rouge comme une crête de poulette.

--Si tu continues à singer la marquise, le roi ira vite en besogne et nous serons bientôt à la noce, glissa à Martine la malicieuse Etiennette.

La journée finissait, superbe. Il était cinq heures quand on alluma les chandelles. Martine déclara que les jours augmentaient.

La mère Buguet dit:

--Aux rois on s'en aperçoit.

V

En avril Buguet reçut de Martine la lettre que voici:

Mon cher Jasmin,

J'ai bien pensé à toi depuis l'Epiphanie où je fus reine de la fève et te pris pour roi--par devant ta bonne mère. Mais en moins de deux mois il est arrivé des aventures!

On doit savoir à Boissise-la-Bertrand que le 25 février le Roi a donné un grand bal en son palais de Versailles. Ce qu'on ne sait point, c'est que ma maîtresse y était, et moi aussi. Garde ça pour toi, c'est un secret. Mais j'en ai trop lourd sur la langue, il faut que je bavarde.

Ma maîtresse était déguisée en domino blanc de la plus belle soie, avec des ruches et des nœuds flottants couleur de rose. Son masque était blanc aussi. Il vient de Venise. Dans cet accoutrement sa mère elle-même n'aurait pu la reconnaître. Moi, j'étais en un domino de taffetas noir dont le bruit m'assourdissait au moindre mouvement. Avec ça mon masque me chauffait les joues.

Il était plus de minuit quand nous sommes arrivées à Versailles en carrosse. Dès qu'on fut en vue du château qui était éclairé tout en haut de l'avenue, les chevaux n'avancèrent plus qu'au pas. Je me consolais de cette lenteur en regardant les cent mille lanternes. Madame piétinait d'impatience. Enfin on arriva tout de même, et après avoir été serrées dans l'escalier à ne pas pouvoir avancer d'un pas, nous avons bien failli entrer sur le nez dans la première salle, poussées au derrière par la foule qui venait de rompre les barrières. Madame a eu si grand'peur qu'elle a crié et moi je tremblais encore en arrivant dans la galerie des Glaces. Nous avions traversé bien d'autres chambres avant d'y arriver, qui me parurent les plus belles du monde avec leurs plafonds comme des paradis et la foule des danseurs et des danseuses qui s'y trémoussaient et le son de la musique. Il y avait des Chinois avec des chapeaux à sonnettes et des Turcs avec des têtes plus grosses que des citrouilles. Des bergères avaient de si petits chapeaux qu'ils ne leur coiffaient qu'une oreille. Mais dans la galerie des Glaces c'était encore plus magnifique. Nous sommes arrivées juste à temps pour voir la Reine faire son entrée en s'appuyant sur l'épaule du Dauphin déguisé en jardinier, ce qui m'a fait penser à toi. Il donnait la main à l'Infante qui était en bouquetière. Après venaient les princes, les duchesses tous pimpants sous la lumière des dix-huit lustres qui pendaient du plafond. Dix-huit lustres sais-tu combien ça fait de chandelles? Je m'étais mise à les compter pour te le dire, tout en me rafraîchissant la joue à une colonne de marbre, mais comme ça se reflétait vingt fois dans les glaces, ça m'embrouillait dans mes comptes.

Je rejoignis Mme d'Étioles que j'avais perdue. Elle était tout au bout de la salle sous les feux d'une girandole qui ressemblait à une cascade de lumière. Il y avait non loin d'elle des seigneurs déguisés en ifs taillés comme ceux qui se trouvent dans le jardin du marquis d'Orangis. Cela t'aurait amusé de voir des hommes changés en arbres. Leurs yeux brillaient sous les feuilles autant que les vers luisants dans tes romarins. Beaucoup de dames les entouraient, paradaient devant eux en œillardant à leur enseigne. Mme d'Étioles n'en regardait qu'un seul. Il s'en aperçut et s'approcha d'elle. Alors ma maîtresse en profita pour l'intriguer tout à son aise. L'arbre lui faisait des compliments sur son esprit. Le fait est que pour bien dire elle n'a pas d'égale. Celui qui lui a coupé le filet n'a pas volé ses cinq sous. Ah! si tu avais pu comme moi lui entendre dire: «Est-ce sous votre ombre que se cache mon bien-aimé?» Et elle ôta son masque, juste le temps de montrer qu'elle était jolie à ravir, comme on le murmurait autour d'elle, et elle s'en fut se perdre dans la foule en laissant tomber son mouchoir. L'if le fit ramasser et le rejeta à Mme d'Étioles, elle le rattrapa au vol et plusieurs seigneurs crièrent: le mouchoir est jeté! le mouchoir est jeté! Ah! Mme d'Étioles était jolie en cet instant! Ses yeux brillaient comme jamais et son pied, qu'elle montrait sous le domino, était plus petit que la langue de ton chien. Il paraît que c'est un grand honneur quand le Roi jette le mouchoir et l'if n'était autre que le Roi. La preuve en est que depuis nous le revîmes au bal de l'hôtel de ville le dimanche gras. Il était en domino de satin noir et ma maîtresse aussi. Ils se sont parlé, mais la foule m'ayant séparé de Mme d'Étioles je n'ai pu la rejoindre que plus tard et juste à point pour réparer les anicroches de sa toilette et de sa coiffure. Heureusement que par haute protection on nous fit entrer dans un cabinet. Il était temps. Ma maîtresse a failli se trouver mal tant la foule l'avait serrée. Moi je mourais de faim! Ce n'était plus le bal de Versailles où on voyait des sociétés installées à manger dans des coins comme sur l'herbe. A l'hôtel de ville ceux qui approchaient du buffet gardaient tout pour eux. C'étaient des gens du commun, cela se voyait à leur gloutonnerie. Même qu'un abbé à qui je demandais un biscuit m'a répondu: fais un péché pour l'avoir, embrasse-moi sur la bouche! J'ai eu grand'honte et je cours encore. Après le bal on m'a plantée là. Heureusement que je ne suis pas empruntée. Ma maîtresse était montée dans un fiacre avec le domino noir et un autre masque. Depuis nous voyageons beaucoup de Paris à Versailles. Ma maîtresse fut à la Comédie Italienne où il y avait la Reine, le Roi et les plus puissants personnages. Tu vois qu'elle est dans les honneurs et tout cela pour un mouchoir. Après nous sommes restées plusieurs jours au château de Versailles. C'est un palais cent fois plus beau que le Louvre et entouré de jardins qui te feraient tourner la tête. Ma maîtresse changeait d'habits à toute heure. Tantôt elle était en satin bleu, tantôt en satin blanc, puis en rose. Elle avait emmené un coiffeur de Paris. Il fallait voir voler la poudre! On ne ménageait ni les parfums ni les onguents. La chambre fleurait comme une cassolette. C'est nécessaire à la Cour. Un jour le Roi a invité Mme d'Étioles à souper avec une duchesse, un prince et un ministre.

Tu penses si je suis fière d'être savante pour te raconter tout cela. C'est pourtant grâce à ton oncle qui m'a montré à écrire. Cela me coûte six liards de papier, mais je ne les regrette point puisque j'ai la chance de te faire porter ce cahier d'écrit par le valet du marquis d'Orangis qui est venu me voir.

Garde bien pour toi tout ce que je te dis et toutes les tendresses de ta petite reine Martine.

Jasmin relut vingt fois cette lettre. Naïf il ne perçut pas d'emblée le rôle que Mme d'Étioles jouait dans l'intrigue. D'ailleurs pour la plus grande partie des gens, tout ce qui se passait dans l'orbe du Roi était sacré. L'amour du monarque, même aux yeux des bourgeois riches, était comme un don de fée, un bonheur suprême. Jasmin entrevit Mme d'Étioles dans la gloire d'un des soleils d'or de Fontainebleau, qui lui avaient paru, sur des portes, des horloges, des carrosses, l'emblème de la souveraineté. Sa déesse lui parut plus belle.

Une nouvelle lettre de Martine arriva quelques jours plus tard. Assez courte elle annonçait que le roi partait pour la Flandre et que, pendant qu'on préparerait à Versailles l'ancien appartement de la duchesse de Châteauroux pour Mme d'Étioles, celle-ci se retirerait sans faste en son château des bords de la Seine. Martine invitait Jasmin à venir l'y voir et à apporter des fleurs pour sa maîtresse dès les premiers jours de mai.

VI

Jasmin, après avoir dépassé Corbeil, arriva au faîte du chemin qui descend vers Étioles. Le village en ce joli mai s'étageait dans un vaste entonnoir de verdure; de la neige pourprée des pommiers tardifs émergeaient les toits cabossés des chaumières et le clocher, qui prenait un ton de vieil ivoire. Des commères, jupes retroussées, apportaient de la navette aux tarins des cages sous les gouttières, ou posaient les rouets à leur seuil pour filer au bon air.

Buguet était parti très tôt avec sa carriole pleine de fleurs alignées dans des bourriches et des pots; son attelage battait neuf comme le soleil printanier qui faisait briller les essieux. La voiture peinte en vert sortait pour la première fois et le cheval blanc trottinait gaiement.

Ce n'était point sans peine que le garçon se trouvait maître de cet attelage! Sa mère ne voulait pas d'un achat aussi considérable. Pour la première fois une querelle avait éclaté dans la demeure du jardinier.

--Ah! s'écria la Buguet, retiens ce que je dis: ce sera le commencement de tes malheurs. Que tu épouses Martine et en fasses une bonne ménagère, soit! Mais acheter une voiture pour l'aller voir, elle et sa damnée maîtresse, qui vous ensorcelle tous les deux, et lui porter tes plus belles fleurs, c'est une folie que Dieu te fera payer cher!

--Je suis maître des écus que je gagne, ma mère, répondit Jasmin, la gorge serrée, et libre de les dépenser comme il me plaît. Foin des avares qui entassent pièce sur pièce! Je suis jeune et veux vivre et voir du pays comme cela convient à mon goût. Ce n'est point à mon père que tu eusses osé reprocher une seule de ses fantaisies!

--Il était toqué comme toi!

Le fils tint bon. Il acheta une voiture chez un carrossier réputé de Melun, à l'enseigne du _Panneau d'or_.

A l'entrée d'Étioles, Jasmin aperçut les toitures du château, au-dessus des taillis du parc où les hêtres et les ormes éveillaient un crépitement de flammes vertes. Il tressauta. Les sentiments qui se bousculaient depuis plusieurs mois dans son cœur s'agitèrent, ainsi que les rameaux quand le zéphir souffle. Il songea que sa promise, derrière ces futaies, chaque matin écartait les courtines soyeuses du lit de la maîtresse. Souvent le premier regard de la châtelaine s'adressait à l'humble servante, qui en gardait le reflet dans ses yeux clairs. C'était Martine, qui, un genou sur le sol, tirait sur la jambe de la grande dame le fin bas; elle nouait la jarretière et tendait la douillette mule de satin. Puis Mme d'Étioles se dressait toute blanche et rose, couverte de guipures.

Jasmin descendit dans le village. Les arbres balançant leurs ombres au milieu du chemin posaient sur les épaules du jardinier des dentelles de lumière. Il longea le mur du parc, arriva à la porte cochère, où il heurta avec le lourd marteau de fer. Le cadran bleu de la petite ferme qui se trouvait vis-à-vis de l'entrée marquait onze heures.

Un jeune domestique ouvrit.

--J'ai nom Buguet, dit Jasmin, et j'apporte des fleurs à Mme d'Étioles. Mandez cela à Martine Bécot.

Le garçon disparut et revint avec la chambrière. Elle embrassa Jasmin aux deux joues, puis s'extasia sur la carriole et le cheval. Elle pirouetta gaiement et partit en criant:

--Ne déballe pas! Je vais prévenir Madame! Je veux qu'elle voie comme c'est joli!

Jasmin se sentit un frisson à l'échine. Du coup ses fleurs lui parurent ternes. Volontiers il eût fait flamber les rouges de ses tulipes d'une mesure de sang tirée de ses veines; il eût sacrifié ses écus pour que les jaunes devinssent d'un or pur, il eût donné son âme afin de rendre plus candides les blancs des jacinthes.

Martine réapparut.

--Viens!

Prenant le cheval par la bride, elle le fit avancer.

Ils pénétrèrent dans l'enceinte. Jasmin vit le château à gauche. Des deux côtés d'un corps de logis à fronton triangulaire s'alignaient quatre fenêtres au rez-de-chaussée et quatre à l'étage: elles trouaient symétriquement les murs blancs sous un grand toit de tuiles rousses. Deux ailes partaient à angle droit, de chaque extrémité de cette large façade, dont elles conservaient la hauteur, montrant aussi deux rangs de quatre fenêtres: elles se terminaient par des tourelles rondes surmontées de poivrières en ardoises bleues.

Ces bâtiments entouraient une grande cour devant laquelle se développaient deux pelouses; une longue grille en fer, allant d'une muraille à l'autre, fermait le tout avec une porte de ferronnerie portant un blason doré.

Martine ouvrit cette porte et conduisit la carriole devant le perron.

Mme d'Étioles apparut dans un déshabillé de linon blanc tout fanfreluche de dentelles et noué de rubans vert tendre; elle ressemblait à un bouquet de muguets. Elle sourit sous la poudre de sa coiffure:

--Les jolies fleurs! Elles viennent à point pour qu'on ne pille pas mes plates-bandes. Jasmin, mon ami, vous arrivez toujours à propos!

Le jardinier baissa la tête. Il faillit se jeter aux pieds de Mme d'Étioles.

--Savez-vous garnir les corbeilles? demanda-t-elle.

--C'est mon métier, Madame!

--Apportez vos fleurs par ici et mettez-vous à l'ouvrage! Aide-le, Martine!

Les jeunes gens aussitôt enlevèrent les jolis fardeaux où les corolles multicolores se mêlaient aux calices satinés, aux thyrses rigides ou légers et se reflétaient sur leurs visages; ils les déposèrent dans le grand vestibule où pendait une lanterne soutenue par des amours rieurs qui émergeaient d'ornements d'argent.

Jasmin n'osait lever les yeux. Il sentait la marquise près de lui comme on devine le voisinage d'un buisson d'aubépines.

Quand la charrette fut vide, Buguet la conduisit sous un abri, en dehors de l'enclos et il donna lui-même le picotin à «Blanchon». Puis il retourna auprès des corbeilles. Martine les avait disposées sur la table d'un grand salon. Cette pièce, peinte en blanc avec de fines moulures d'or, était ornée de tableaux où Jasmin entrevit des fêtes sous les arbres roux, des joueurs de mandoline aux pieds de dames, des mascarades en loups noirs gagnant des nacelles.

Lorsque Mme d'Étioles, qui était sortie, réapparut, elle fit à Buguet l'effet d'un personnage de ces représentations galantes. Elle portait une coupe en céladon à monstres verts.

--Garnissez-la de muguets!

Elle déposa l'objet précieux et partit.

Jasmin aussitôt remplit à demi le vase d'une mousse cueillie le matin dans les bois de Saint-Port. Puis, tremblant autant que ses muguets, il les disposa avec grâce.

Alors il se recula:

--Crois-tu, Martine, que ce bouquet plaise à ta maîtresse?

--Je vais le lui porter.

Jasmin hésitait.

--Attends!

Il saisit une branche de lierre et la fit serpenter parmi les clochettes blanches.

--C'est plus joli!

Lorsque Martine revint:

--Réjouis-toi, dit-elle. C'est la première fois que cette coupe est garnie au goût de Madame. Elle aurait plaisir à ce que le Roi pût la voir dans toute sa fraîcheur!

--Le Roi, murmura Jasmin.

--Oui, le Roi, déclara Martine. Mais il ne la verra pas. Il fait bombarder des villes. Il est en Flandre. Il écrit souvent à Mme d'Étioles des lettres cachetées qui portent pour devise: _discret et fidèle_.

--Discret et fidèle!

--Tu ne comprends donc pas que Mme d'Étioles est devenue la bonne amie du Roi?

Jasmin lâcha une tulipe dont il tenait délicatement la tige.

--Tu dois en être fière, Martine?

--Oh! oui. Et puis mon bourcicot s'arrondit. Annonce-le à marraine pour la dérider.

Elle continua:

--Madame répond aux lettres et s'enferme des heures entières dans son boudoir.

--Elle est seule?

--Avec l'abbé de Bernis, un poète, déclara Martine en souriant. Aujourd'hui nous avons aussi M. de Gontaut.

--Ah!... Et M. d'Étioles?

Martine éclata de rire.

--On l'a exilé! Il fait, en Provence, la tournée des fermiers généraux. C'est une figure qui est mieux, vue de loin. Tiens, regarde!

La camériste prit derrière le clavecin un portrait à l'huile encadré d'or; Jasmin y vit un seigneur maigre, à la face jaune et prématurément ridée sous sa perruque. Il portait un jabot de dentelle qui retombait sur son gilet de satin abricot, un habit «gorge de pigeon» et une culotte de panne verte.

--Qu'il est laid! fit Jasmin.

Martine remisa l'effigie en riant.

--Le Roi est un bel homme, dit-elle. Et il aime Mme d'Étioles à la folie. Il la comble de cadeaux. Nous avons des cages chinoises remplies d'oiseaux et dont les barreaux sont en or. Elles se trouvent près de tes fleurs et ton présent se mêle à ceux du Roi.

Ces paroles, ranimant en Jasmin de secrètes fiertés, excitèrent sa joie de glisser des fleurs parmi les porcelaines. Il fourra des jonquilles en des vases d'un bleu céleste disposé autour d'un magot: elles nimbèrent la statuette accroupie d'un éclat de soleil. Des pots blancs portés sur des éléphants reçurent des bassinets d'or.

Martine aidait Jasmin. Sa robe aux tons de bigarreaux jetait des reflets au clavecin, à l'écran laqué, aux petites tables vernies en aventurine. La soubrette se mirait dans les glaces des trumeaux: elle y souriait, et ressentait un vif plaisir à frôler les mains de Buguet quand elle lui prenait des fleurs. Elle mit des lilas dans un long cornet de cristal.

Mme d'Étioles revint. Elle s'amusa du contraste que son arrivée produisit chez les jeunes gens. Martine rayonnait. Jasmin n'osait lever les yeux: peut-être craignait-il que la grande dame n'y pût voir passer sa propre image.

--Buguet, vous êtes un parfait jardinier, dit-elle. Vous méritez mieux que de travailler pour les petites gens de Melun. Je songerai à vous. En attendant faites pour moi, si vous le pouvez, éclore les roses en avril!

Mme d'Étioles rit d'un rire perlé qui s'égrena dans le cœur de Jasmin. Elle recommanda à Martine:

--Que le fleuriste soit bien traité!

Martine conduisit Buguet aux cuisines. Le chef, en débrochant des poulets de grain, veillait à ce qu'un plumeur d'oie ne gâtât la parure d'un paon qui gisait sur le tablier du rustre, les pattes raidies, l'aigrette penchée, affalé dans son royal manteau où brillaient mille yeux d'orgueil que n'avait pu ternir la mort.

--C'est dommage, dit Jasmin, de tuer si bel oiseau.

--Le dommage est qu'il sera dur, répondit le cuisinier; grâce au printemps précoce de cette année le paon s'est déjà accouplé. Ça rend la chair coriace.

L'heure du repas des valets sonna. Martine installa Jasmin près d'elle à table. Les laquais, les marmitons s'assirent. Parmi ces derniers se trouvait, vis-à-vis de Martine, un grand maigre, aux yeux vagues et gris, qui tenait les paupières baissées et fit un grand signe de croix. Il avait une figure rase et pâle de vicaire pauvre; derrière son bonnet blanc de cuisinier, ses cheveux noirs et lustrés poussaient en forme de queue de canard.

--Un amoureux, dit Martine en le désignant à Jasmin. Il est encoqueluché de moi.

Le bonhomme protesta doucement en joignant les mains comme pour la prière.

--Jarnigoi! Défroqué du diable, pas de grimace! s'écria le chef en riant.

--Défroqué? interrogea Jasmin.

--Oui, dit Martine, Agathon Piedfin, que voilà, porta la tonsure et prépara la cuisine chez les Prémontrés. Aujourd'hui il est le galant marmiton. Il m'a cueilli ce bouquet.

Devant l'assiette de Martine plongeaient dans un verre des pensées, des jonquilles, des marguerites tressées en une sorte de palme telle qu'on en voit sur les reposoirs.

--C'est d'un très joli arrangement, dit Buguet.

--Oh! fit Agathon avec la moue d'un confesseur indulgent.

--Et vous m'avez l'air d'un rival fort dangereux, continua le jardinier.

--Je n'ai qu'un amour, déclara onctueusement Agathon Piedfin, c'est celui de la très Sainte Vierge Marie.

--En ce cas, lui jeta le chef, pourquoi as-tu remis l'autre jour à Martine un bouquet avec le billet où tu avais griffonné des vers? Et des vers composés par le roi lui-même pour Mme d'Étioles et que tu copias en tripotant des papiers qui ne te regardaient point! Car ce n'est pas dans le catéchisme du diocèse que tu les as trouvés!

Agathon baissa vers son assiette son nez pointu.

--Quel est ce poème? demanda Jasmin.

Martine imitant l'accent de Mme d'Étioles récita:

Non, rien n'est si beau que Zémire. Ainsi que mon amour, mon bonheur est parfait; Dans tous les yeux j'ai le plaisir de lire Que chacun applaudit au beau choix que j'ai fait.

Ce méchant quatrain commis par Louis XV fut couronné dans la cuisine d'un murmure flatteur. Le chef but à la chambrière de Zémire, à son amant et au marmiton qui soupirait. Agathon leva son verre d'une main tremblante.

Après le repas Martine fit signe à Jasmin de la suivre.

--Madame est à table avec le duc de Gontaut, l'abbé de Bernis, M. Jeliotte, son maître de chant, et M. Guibaudet, son maître de danse, dit-elle.

Elle conduisit Jasmin au cabinet de toilette de sa maîtresse. Des miroirs étaient pendus dans tous les coins. Sur la table se trouvaient un coffret-flaconnier en galuchat, un tampon à fard, un pilon à parfums, le soufflet à poudre, qui avait l'air d'une grande chenille rouge dans une boîte en carton, un couteau à gratter.

--Que d'objets! dit Jasmin.

Les vases, les porcelaines, les pots avaient des teintes d'œufs de rossignol et de canard. Des rubans jetés faisaient songer à des auricules. Près de la porte pendait une poupée vêtue en religieuse avec trois mouches sur sa joue trop fardée.

--C'est à Mlle Alexandrine, la fille de Mme d'Étioles, dit Martine.

A côté du cabinet s'ouvrait la garde-robes. Des vêtements étaient suspendus à des patères, s'alignaient dans une armoire, reposaient sur les porte-manteaux. Leur aspect était à la fois riche et printanier: couleurs fortunées de fraises, de pourpres orangés, de lilas ivoirins, de verts d'eau, avec des broderies, des lamés, des dentelles. Certaines robes s'étalaient comme des trophées, tous plis éployés. L'une d'elles fit tressauter Jasmin.

--C'est la robe que Mme d'Étioles portait dans la forêt de Sénart, s'écria-t-il étourdiment.

--Oui da! fit Martine piquée et rougissante. Tu as bonne mémoire. Mais ne tremble pas. Personne ne viendra nous surprendre.