Le jardinier de la Pompadour

Chapter 4

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Le jardinier était enchanté par le traité de la culture des orangers. Il savait les façons de semer, d'arroser, d'encaisser, et celle de chauffer les serres. Il connaissait les propriétés des petites oranges de Chine et de Portugal, celle des Riche-dépouille et des bigarades. En lisant ces choses, il se rappelait ce qu'il avait entendu dire d'orangers célèbres: à Versailles celui qu'on appelle le grand Bourbon fut saisi avec les meubles du Connétable et vendu. C'était le plus bel arbre qu'il y eût en France et il avait soixante-dix ans. A l'époque de Jasmin il vivait encore, ce qui lui faisait trois siècles. A Fontainebleau on voyait des orangers plus vieux que les carpes aux bagues d'or, et déjà splendides au temps du roi François Ier!

Jasmin rêvait de fleurs aux arômes musqués, aux blancheurs nuptiales, de balles d'or auxquelles il mêlait les cuivres pâles des limons et des citronniers. Il s'étourdissait en pensée avec des parfums et des couleurs, mariait les vermeils aux verts sombres des feuilles, faisait éclater des jaunes. La cervelle en fête, il lui arrivait de chanter à la lueur des oribus, dans l'humble salle où régnait une odeur de lard grillé.

Ce soir-là Jasmin continua sa lecture très tard. Vers dix heures la mère Buguet alluma sa chandelle et se retira d'un air grognon:

--Tu ne te couches pas, Jasmin?

--Point encore!

--Ah! tu vas devenir savant!

Lorsqu'il fut seul, Jasmin ferma les livres et les remit en place, songeant aux jardins fruitiers alors renommés, ceux de Versailles, de Saint-Cloud, de Meudon, de Sceaux, de Chantilly, aux grands Mécènes des horticulteurs, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, et monseigneur le duc d'Orléans défunt. Il feuilleta quelques gravures éditées par le sieur Mariette et qui se trouvaient dans le bahut. Elles représentaient, pour les jardins de plaisance et de propreté, des parterres de broderie et des parterres de compartiment où le dessin, se répète par symétrie. Jasmin jeta un coup d'œil aux rinceaux, aux fleurons, aux palmettes, aux coquilles de gazon, vit les caprices enroulants du buis, les fonds de sable blanc et rouge, ceux de machefer. Et il se demanda s'il aurait le bonheur de tracer, piquer et soigner d'aussi resplendissants tapis.

Il soupira et avant de se mettre au lit alla contempler la voûte étoilée. Il aimait le ciel. Les grandes clartés de l'univers lui paraissaient veiller sur les plantes endormies et garder pendant l'hiver l'âme des fleurs absentes. Cette fois l'immense désert peuplé d'astres lui sembla en fête. Une robe rose balayait la voie lactée.

--Encore elle! J'ai beau travailler dur, je la retrouve partout!

Il rentra, s'assit et se dit qu'il avait bien de la peine. S'il lisait des livres de jardinage, Mme d'Étioles se glissait près des buis et des parterres et il se voyait à ses pieds, une rose à la main. Il rêvait d'elle pendant son sommeil, la rencontrait le long des palissades de jardins, avec sa robe soyeuse, ses mouches, son éventail, devant un rideau de verdure que des papillons quittaient. A la vue de Jasmin, elle souriait comme au Roi. Il s'approchait, elle lui offrait ses seins. Une nuit elle lui apparut au milieu de cascades; c'était une des nymphes en marbre de Vaux-Pralin qui avait pris ses traits: elle s'avançait nue à travers les champignons d'eau, chantant un air très doux.

Tentations du diable! Buguet est le jouet de chimères!

Il se frappe le front:

--Tu n'as pas le droit de penser à Mme d'Étioles. Tu es fils de paysan, Jasmin!

Le jardinier se croit coupable d'une sorte de sacrilège, d'un attentat amoureux envers Mme d'Étioles. Il n'oserait au soleil soutenir son regard et il la baise et la caresse en pensée! Ah! si la terre, la confidente de ses espoirs, voulait le sauver! S'il pouvait, dans les sillons refroidis, semer les gouttes de son sang pour y faire éclore son délire en fleurs plus rouges que l'œillet, plus charnelles que la grenade! Mais la terre est sourde, et la terre boirait le sang et ne rendrait pas la paix au cœur de Jasmin!

--Il faut pourtant se faire une raison, dit le fleuriste.

Mais le peut-il? Il mourrait s'il devait ne plus revoir Mme d'Étioles. Il vit avec la secrète pensée de la rencontrer encore. La scène de la forêt passe devant ses yeux: il sent toujours le regard changeant de la noble dame se poser sur lui, il se rappelle la pression de sa main, quand il l'a relevée. Plusieurs fois en une course haletante à travers le pays Jasmin est retourné au pied de l'arbre sous lequel il a déposé la fée: il s'y assied, écoute le murmure des feuilles et pour mieux revoir baisse les paupières. Un matin il a cru aller jusqu'à Étioles. Il a résisté, mais la lutte a été si forte qu'il était brisé comme s'il avait déraciné un chêne. Et puis à Étioles il eût rencontré Martine!

Martine!

Ce nom tinte dans les pensées de Jasmin. Il songe à la jolie soubrette. Elle l'aime, elle. Martine est douce, elle est bonne. Elle serait la compagne désirable, l'amie sûre et complaisante. Brave petit cœur! Quand Martine lève les yeux vers Jasmin, que d'amour humble et dévoué il y découvre! Si la pauvrette savait le tourment qui ravage son promis!

--Ça la ferait mourir!

Et dans une prière fervente, pleine de tendresse, interrompue par des sanglots, Jasmin supplie Martine, l'amoureuse de son enfance et de sa jeunesse d'exorciser l'intruse et de reprendre dans son cœur la place qu'elle occupait seule. Il la supplie, se jette en pensée à ses genoux, et cherche la coulée balsamique et lénifiante des regards de la villageoise.

Tout à coup il se lève, ricane:

--Martine n'y peut rien!

Mais il essaya cependant de puiser au fond de sa nature une de ces forces qui permettent à certains de maîtriser leur passion. Il chérissait les roses sans qu'elles lui parlassent, il adorait les astres sans pouvoir en approcher. A celle qui imposait au fond de lui son image ne pouvait-il consacrer pareil amour? Ne pouvait-il, pour la paix de son âme, en faire une étoile, une fleur éternelle, une reine sacrée? Il lui enverrait ses plus belles tulipes, comme des gobelets précieux où elle verserait quelques-uns de ses regards. Il lui tisserait des guirlandes de Bengale ainsi qu'à une statue. Il irait la revoir, il irait près d'elle, en humble, car il fallait qu'il la revît! Mais Dieu! il tuerait sa folie!

IV

Noël arriva sans bruit les pieds dans la neige. Si les cloches n'eussent sonné pour sa venue, on ne lui eût pas ouvert plus qu'au vagabond qui sort de la forêt.

Depuis huit jours chaque matin Buguet à grands coups de balai éloignait de la maison le froid tapis qui menaçait d'intercepter l'entrée: cela fit un rempart qui empêcha le vent de hurler sous la porte.

Le village paraissait fier de ses lucarnes encadrées de frimas, du collier des pignons, des capuches des cheminées. Le clocher prenait un beau ton jaune et le coq emmitouflé eut l'air d'une petite bête sans tache.

Au loin les coteaux s'élevaient scintillants. Le fleuve roulait une eau grossie par les glaçons.

Vers dix heures, la veille de Noël, le ciel rayonna.

Depuis le matin Etiennette Lampalaire était chez les Buguet, aidant au ménage. Agile elle fit d'une vieille bassinoire de cuivre un vrai soleil, et de la poêle à crêpes, toujours enduite de graisse et qui ne servait qu'à la Chandeleur, une lune qu'elle pendit à un clou de la grande cheminée: l'intérieur noir fut éclairé.

Martine avait promis de venir le soir et de passer le jour de fête à Boissise.

L'après-midi Tiennette pluma l'oie. Elle n'avait pas coupé le cou à la bête: la plume étant son profit, elle la voulait «vive». Bien que ce fût pitié d'entendre crier l'oiseau, la fillette chantait en faisant à pleines mains neiger le duvet dans le creux de son giron.

Quand le ventre de l'oie apparut gras et blanc entre les ailes battantes, les cheveux noirs de Tiennette étaient poudrés comme ceux d'une marquise. Jasmin lui en fit compliment. La fillette n'y prit point garde; c'était le moment où elle serrait entre ses genoux sa victime pour lui ouvrir la gorge. Le sang coula.

Dégoûté Jasmin partit.

--Grand capon! Tu ne tourneras pas le dos quand je l'apporterai à table!

A la nuit tombante Laïde Monneau arriva, avec sous le bras une corbeille couverte d'un torchon.

--Eh bien? Et Martine?

--La pauvrette! Elle a fait dire à mon frère Rémy, au marché de Corbeil, qu'il ne fallait pas l'attendre. Il y a fête au château. Voici un petit mot qui en dira plus long.

Jasmin prit le papier: il était satiné, plié avec soin et un pain à cacheter donnait un air candide à sa coquetterie. Buguet l'ouvrit: un parfum émut le jeune homme.

--On dirait qu'elle en a versé une goutte à dessein!

Il lut. L'écriture jadis si maladroite s'allégeait, devenait courante.

--Elle écrit comme doit écrire sa maîtresse, se dit le jardinier.

La missive trembla dans sa main.

Laïde Monneau, la mère Buguet et Tiennette épiaient les nouvelles dans les yeux de Jasmin.

Hardie, la Monneau insinua:

--Eh bien, mon gars, te v'là plus troublé qu'une pucelle qui rencontre un grenadier dans un chemin creux!

--Non, je suis seulement déçu. Mais ce n'est que partie remise! Martine viendra tirer les rois!... Ma mère, elle, vous envoie ses respects, et le bonjour à tous!

--En attendant, dit la tante Monneau, découvrant la corbeille, voilà des saucisses pour vous aider à patienter! Et je vous prédis que ce sera à s'en lécher les doigts! Quel cochon! Il pesait cent vingt! Et depuis trois mois par tous les temps j'allais lui ramasser des glands--que j'en ai les reins cassés!--il ne mangeait que cela! Ah! C'est qu'il avait la chair plus ferme que du marbre, le pauvre goret!

--C'est dommage que Martine ne vienne pas, déclara Tiennette, j'aurais chanté des noëls. J'en sais de nouveaux, que j'ai appris à la ferme d'Eloi Règneauciel.

--Tu chanteras tes noëls, petite, dit la mère Buguet. Et nous reprendrons le refrain.

Puis elle ouvrit la porte et regarda l'espace:

--Pourvu que la neige n'empêche pas Gillot et sa femme de se mettre en route! Ils devaient arriver avant la nuit et on n'y voit plus! Allume les chandelles, petite, ce sera plus gai!

Tiennette mit sur la table deux chandeliers brillants et une paire de mouchettes.

Les chandelles mêlèrent aux éclats fantasques du foyer une lueur plus calme, qui inonda jusqu'aux recoins des poutres et illumina les salières d'étain.

Tiennette flamba l'oie, puis elle la mit, le ventre ouvert, devant la mère Buguet; celle-ci bourra la bête des marrons qu'elle tirait de la cendre et épluchait.

A ce moment la porte s'ouvrit et les Gillot firent leur entrée.

--Ah! Vous sentez le froid! dit Jasmin en les embrassant.

Il sortit pour remiser la voiture sous le hangar et attacher le cheval à l'écurie. Cette besogne faite, il se lava les mains dans la neige; après les avoir essuyées avec soin, il prit dans sa pochette la lettre de Martine: il la porta à ses lèvres, en aspira l'odeur. Puis, à la clarté de la lanterne pendue au-dessus de la crèche, il la relut plusieurs fois.

Quand il rentra dans la salle, l'oie était exposée au feu. Tiennette tournait la broche en chantant un noël. Tout en se chauffant les mains et se séchant les pieds, les Gillot, dont les vêtements fumaient, accompagnaient de leur bourdonnement fêlé la voix de la fillette:

Laissez paître vos bêtes, Pastoureaux, par monts et par vaux, Laissez paître vos bêtes Et venez chanter Nau!

A ce moment un tison roula dans le plat où tombait la graisse et y mit le feu.

--Ah! Jasmin, s'écria Tiennette, je suis cuite d'un côté, viens prendre ma place.

Gillot avec les pincettes avait replacé la malencontreuse bûche qui, imbibée de sauce, flamba en pétillant.

Tiennette reprit:

J'ai ouï chanter le rossignol Qui chantait un chant si nouveau Si haut, si beau, Si résonneau;

Il me rompait la tête Tant il prêchait et caquetait; Adonc pris ma houlette Pour aller voir Nollet.

La mère Buguet interrompit, en disant à Jasmin:

--Allons, petit gars, ne tourne pas si vite! Laisse-la se dorer un peu! Là! Arrête entre les cuisses, que la flamme pénètre! C'est jamais assez cuit à cet endroit! Et puis il ne faut pas que ça t'empêche de chanter avec les autres! En voilà un garçon qui ne sait pas faire deux choses à la fois!

--Ah! ben! reprit Laïde Monneau, c'est pas comme défunt mon homme! Il savait me battre sans quitter son verre! Avec ça il avait de longues jambes! Si j'évitais le coup de poing, j'attrapais le coup de pied!

--Allons! Allons! interrompit la mère Buguet, laissons les morts tranquilles.

Tiennette continua:

Je m'enquis au berger Nollet: As-tu ouï rossignolet Tant joliet Qui gringottait Là-haut sur une épine? Ah! oui, dit-il, je l'ai ouï; J'en ai pris ma buccine Et m'en suis réjoui.

--L'oie fume! Elle est cuite! dit la mère Buguet.

Elle ôta la broche, et tandis qu'on apprêtait la table, sur laquelle Gillot posa trois bouteilles de vin qu'il avait apportées, Tiennette continua à chanter:

Courûmes de telle roideur Pour voir notre doux rédempteur Et créateur Et formateur! Il avait (Dieu le saiche) De linceux assez grand besoin. Il gisait dans la crèche Sur un bouleau de foin. Point ne laissâmes de gaudir; Je lui donnai une brebis Au petit fils; Une mauvis; Lui donna Péronnette, Margot lui a donné du lait. Tout plein une écuellette Couverte d'un volet.

--La belle table! s'écria Gillot.

Les deux chandelles mettaient des taches claires sur la nappe bise où reposaient les couverts. Quelques gobelets d'étain accrochaient les éclats rouges du foyer. Au milieu l'oie se prélassait, juteuse, dorée ou rousse, tendant ses cuisses croustillantes sur un plat de faïence brune à fond jaune.

--Si nous allumions une troisième chandelle? demanda Jasmin.

--Cela porte malheur! s'écria la mère Buguet.

--Asseyons-nous, conclut Gillot.

Il ajouta clignant de l'œil:

--C'est toujours avec un plaisir nouveau que l'on se met à table!

Et se penchant vers son neveu:

--Dommage que Martine manque à la fête!

--Oui, dit Laïde Monneau, Mlle Bécot aime une table bien servie et les couverts sur une nappe! Assise auprès de son galant, elle aurait fait ses belles manières! Car il n'y a pas à dire, depuis qu'elle travaille au château, ce n'est plus la même!

--Elle est bien mieux, affirma résolument Tiennette, n'est-ce pas, Jasmin?

La Buguet avait fini de découper:

--Qui veut le croupion?

--Si cela ne fait envie à personne, insinua la tante Monneau, j'aime le grassouillet! Mais ça ne m'empêchera pas de dire que Martine a plutôt l'air d'une marquise que d'une future jardinière.

--D'une marquise!

On protesta.

--Eh, oui, reprit Laïde. Il m'est revenu que Martine singeait les manières de sa maîtresse. Et cela depuis que je lui fis visite! A ce moment elle voulait quitter sa condition! Aujourd'hui elle minaude comme Mme d'Étioles! Ah! la jeunesse! la jeunesse!

--On peut trouver plus mauvais exemple, hasarda Tiennette.

--Oui, s'exclama Laïde, mais quand on veut péter plus haut que son cul, ma fille, on se fait un trou dans le dos!

Tiennette pouffa de rire.

--Pourtant, reprit Laïde Monneau en grignotant son croupion, imiter la maîtresse est le moindre défaut des soubrettes! J'en ai connu quand j'étais ravaudeuse à Paris! Les plus jolies se parent comme leur dame. Elles se fourrent de la poudre et du fard à tire-larigot, qu'elles ont des joues comme des roues de carrosse, et c'est des vrais canards pour barboter dans l'eau de lavande. Elles recueillent les demises, et ces donzelles, ma foi! falbalassent leurs jupes! J'en ai vu! J'en ai vu! Il est vrai, ce n'est pas de ces graillons qui ne savent que faire le lit, vider le pot, torcher les marmots! Ah! non! faut placer les mouches, et les mouches ça se place plus difficilement sur un visage...

--Que sur un..., interrompit espièglement Tiennette.

La Buguet lui mit la main sur la bouche, et Laïde continua:

--Qu'un emplâtre sur une jambe. Puis, faut savoir monter une blonde, emplir un pot-pourri et, ma foi! jouer la comédie avec un financier!

Laïde Monneau demanda un haut de cuisse, puis elle reprit:

--Nonobstant on parle fort à Étioles des dernières robes de Martine et de ses nouveaux souliers qui viennent de Paris. Ceux de la boutique de Saint-Crépin de Corbeil ne valent donc plus rien!

--Pour sûr qu'elle pourrait se contenter des souliers de Corbeil, dit la mère Buguet.

--On dit même qu'elle se farde. Mais ce n'est pas vrai, dans notre famille! Moi je ne connais qu'un onguent, celui fait de bouse et de toile d'araignées qui mûrit les abcès! Ah! Martine ne veut plus sentir la vache! Nous devons la dégoûter! Dame! Elever des cochons ou soigner le bidet d'une marquise, c'est point la même affaire!

--Le bidet d'une marquise, c'est-il son cheval? demanda Tiennette.

--A peu près, répondit Laïde d'un air pincé et important.

Jasmin impatienté frappait avec sa cuiller sur la nappe.

Un peu avant minuit les cloches sonnèrent.

--C'est le moment d'aller à la messe, dit la tante Gillot en réveillant son homme, qui avait fini par sommeiller auprès du feu.

--Ah! fit le tanneur en se frottant les yeux, voici passés les plus doux instants de Noël.

--Païen! répliqua sa femme. Tu attireras sur nous le feu du ciel! Tiens! Voilà qu'on sonne pour la deuxième fois.

On sortit. Les petits sabots de Tiennette furent les premiers qui laissèrent leur empreinte sur la neige. Derrière marchait la tante Monneau: elle tenait une lanterne dont la lueur par cette blanche nuitée paraissait rouge et brumeuse.

Le clocher envoyait des notes argentines à travers le pays silencieux que réveillaient seuls quelques sifflements de la bise dans le marronnier d'Inde ou le murmure de la Seine, qui se gonflait.

Cependant les portes s'ouvraient, lançant un rai de lumière, comme une baguette d'or qui s'élargissait aux chemins couverts d'hermine. Des groupes noirs sortaient des masures. Du côté de Boissette, le village voisin, on entendit des voix:

Oh! Oh! troupe gentille L'astre nous a quittés: C'est donc ici la ville Où est la majesté. Je crois que l'on appelle Jérusalem la belle; Demandons bien et beau Où est ce roi nouveau!

Tous les paroissiens songeaient à Jésus couché sur la paille, aux vieux bergers, aux rois mages. Euphémin Gourbillon allumait, sur le grand autel de l'église, dix chandelles autour d'un bambin en cire qui levait les bras dans une crêche. Le petit orgue à travers la nuit se mit à chanter comme un pauvre en fête.

Ce fut Etiennette qui la veille des Roys vint pétrir la galette. Elle n'épargna ni le beurre, ni les œufs; après avoir aminci la pâte, qui devint fine comme un linge sous le rouleau de buis, elle la replia quatre fois sur elle-même et la laissa passer la nuit ainsi pour qu'elle fût feuilletée et légère.

Le lendemain dès l'aube elle acheva sa besogne. Elle fit de la pâte une grande lune, qu'elle guillocha avec symétrie après y avoir introduit la plus belle des fèves.

Pendant ce temps Jasmin chauffait le four avec des fagots qui pétillèrent comme un rire dans la grande bouche ouverte. La Buguet voulut enfourner elle-même la galette, ainsi qu'une rouelle de veau.

Etiennette mit quatre couverts sur la nappe bise, dont elle avait respecté les plis. Jasmin apporta un bouquet d'ellébores.

--L'heure avance, fit remarquer Tiennette, et la cuisine commence à sentir bon! Martine ne tardera pas à venir.

--Je vais au-devant d'elle! dit Buguet.

--Ne baguenaude pas en route!

Le jardinier n'avait pas fait cent pas qu'il aperçut une charrette bâchée de vert-pomme. Il la reconnut pour celle de Nicole Sansonnet. Elle arrivait cahin-caha. Buguet pressa le pas. Il vit que le bidet, cinglé de coups de fouet, allait plus vite.

Puis une petite tête toute rose, encapuchonnée dans une mante, sortit de l'ombre verte. Une voix cria:

--Bonjour, Jasmin!

C'était Martine. Buguet s'approcha.

--Monte, Jasmin, tu n'es pas de trop, dit la Sansonnet.

--Non, non, merci! cria Martine en sautant légère dans les bras de son galant, qu'elle baisa sur les deux joues:

--J'aime me dégourdir les jambes!

--Ah oui! répliqua Nicole. Il vaut mieux n'être que deux.

Elle fit claquer son fouet et trotter sa bête.

--Pouah! dit Martine en secouant sa cotte avec un air précieux que Jasmin ne lui avait pas encore vu, ce n'était pas la peine de prendre un rien de benjoin pour échouer dans la charrette d'une poissarde. Je suis sûre que je pue l'anguille. Sens!

Avec une mine agaçante elle posa sa tête sur l'épaule de Jasmin. Celui-ci fut galant:

--Tu sens meilleur qu'un parterre d'œillets, et c'est double joie de te voir et de te sentir. Laisse-moi encore respirer l'odeur de tes cheveux.

Elle souleva un coin de sa capuce:

--Tiens!

Jasmin huma une bouffée.

--Et tu n'en profites pas pour m'embrasser? Tu n'es guère plus aimable envers moi que Monsieur d'Étioles vis-à-vis de sa femme. Il est vrai que le marquis est laid!

Elle regarda Jasmin et fit une révérence:

--Si nous nous marions, nous serons assortis! Et comme tu n'es pas plus mal tourné que tous les freluquets qui veulent me prendre le menton, tu ne seras jamais cocu!

--Allons, petite peste!

--Courons, dit Martine, je suis sûre que Tiennette nous guette.

--Elle est là.

--Elle ne perd jamais l'occasion de se frotter aux amoureux!

--C'est pour s'instruire.

--Eh bien! je vois qu'elle pourrait plutôt t'en remontrer là-dessus, car tu n'es guère dégourdi!

--Que je t'attrape!

Martine courut alors d'une volée jusqu'à la maison dont elle poussa la porte.

Elle tomba sur le dos de la Buguet.

--Eh bien, petite, as-tu le diable à tes trousses?

--Mère Buguet, c'est votre fils qui veut me chatouiller!

Jasmin arrivait. Il rougit devant sa mère. Tiennette se tenait le ventre.

--Qu'il fait bon ici! dit Martine.

Lentement, avec un geste de demoiselle emprunté dans les antichambres, la jeune villageoise retira sa mante en prenant soin de ne pas chiffonner son bonnet blanc.

--Tiens, des roses de Noël!

Elle prit une des fleurs du bouquet, tint du bout des doigts la tige charnue, et avec de petites mines entendues admira les pétales nacrés et livides. Puis redevenant rustaude elle mit la fleur dans sa bouche.

--Prends garde! cria Jasmin, c'est du poison!

--Mais non, ça guérit de la folie!

--Te voilà bien savante!

--Mme d'Étioles ordonna une infusion d'ellébore au duc de Gontaut qui s'était déclaré fou d'amour pour elle et qui ne la quitte jamais!

La soubrette ajouta:

--Dame! Je n'ai pas plus mes oreilles dans ma poche que ma maîtresse n'a les yeux dans la sienne!

Tiennette posait sur la table le veau qui nageait en une sauce brune. On s'assit.

Martine parla des élégances de sa châtelaine.

Mme d'Étioles était raffinée en tout: elle possédait des pots à fard avec des roses et des violettes peintes parmi des ornements d'or et une fontaine à parfums qui représentait un grand œuf ayant à son sommet une petite tulipe.

--Tu puises à cette fontaine? dit la Buguet moqueuse.

--Elle a un petit robinet d'argent.

Martine s'exprimait avec de gracieuses inflexions de voix qui charmaient Jasmin.

--Et Mme d'Étioles se met beaucoup de rouge? demanda Tiennette.

--Beaucoup. Elle n'a plus la fraîcheur d'une jeune fille. Elle a eu deux enfants.

Puis la soubrette parla du linge de sa maîtresse. Les lingères se crevaient les yeux en ourlant à jour les jupons, les brodeuses ne trouvaient plus d'aiguilles assez fines pour festonner les fichus de mousseline. Mme d'Étioles portait des chemises qui passaient aisément dans la bague de l'abbé de Bernis.

--Un abbé se prêterait à ces amusettes?

--Il paraît.

--Mais, dit malignement Tiennette, des chemises pareilles ça ne doit pas lui cacher l'honneur?

--Ça le lui voile seulement.

--Assez là-dessus, mes enfants, interrompit la Buguet. M'est avis que quand on ne cache plus rien, c'est qu'on n'a plus rien à perdre. Entre nous je ne donnerais pas lourd de sa vertu, à ta belle maîtresse!

--Ma mère, supplia Jasmin.

--Le Roi ne pense pas ainsi, s'écria Martine, et je crois qu'il baillerait bien sa bonne terre de Brie pour acheter tout ce qui lui en reste!

Les yeux de Tiennette brillaient: