Le jardinier de la Pompadour

Chapter 3

Chapter 33,922 wordsPublic domain

Martine eût volontiers entraîné Jasmin de ce côté, promenade habituelle des amoureux. Persiflé par Tiennette, le jardinier avait quitté ses amis. Mais sa promise eut beau le chercher sous les grands noyers dont l'ombre noire s'arrondissait par places dans l'or des vignes, parmi les filles que les caresses des lurons rendaient rougeaudes comme des écuelles de vendanges, ou dans les retraites des grottes. Rien!

--Qu'as-tu fait de ton amoureux? demanda une voisine.

La pauvrette avait peine à retenir des sanglots. Où était donc Jasmin? Quelle folie l'avait pris tout d'un coup? D'habitude, il ne se mettait pas en colère pour un mot, il était doux, plutôt trop calme. Martine était inquiète. Elle grimpa dans les rocs. Elle n'y rencontra que Vincent Ligouy, un propre à rien qui gardait les vaches et jetait les sorts. Il lui fit peur avec ses yeux pâles, ses cheveux couleur de chaume qui tombaient comme des couleuvres mortes. Il rit: deux grandes dents éclairèrent sa longue figure terminée par une barbe d'étoupe. Il marchait mal d'aplomb: ses jambes de grand faucheux, toujours nues, avaient l'air de vouloir s'emmêler à chaque pas.

Martine redescendit le coteau en criant.

--Qu'as-tu? lui demanda une paysanne.

--Il m'a soufflé le guignon!

--Qui?

--Vincent!

Des gars huèrent Ligouy, qui était le souffre-douleur du village:

--Va-t'en, enfant de truie!

On lui jeta des pierres. Une l'atteignit au front. Le sang coula. Ligouy porta la main à sa blessure, l'essuya au haillon de chemise qui couvrait sa poitrine et partit.

--T'en voilà débarrassée, Martine!

Le son rauque d'une corne annonça la reprise de la cueillette. On entendit dans les clos des appels aigres de vieilles. Le clocher de Saint-Port tinta.

--Ah! oui! Ligouy souffle le guignon! T'as bien raison, Martine, dit une fillette, qui sortait des grottes en rajustant à la hâte son fichu et en remettant son bonnet droit.

D'autres suivaient, les jupons fripés, avec leurs amoureux qui avaient l'air penaud.

Martine revint triste à la vigne des Gillot. Elle y revit Tiennette.

--Qu'est-ce qui te tourmente? lui dit la gamine. L'amoureuse sanglota.

--Jasmin est parti!

--Il reviendra, nigaude!

--Non point!

--Mais pourquoi?

Essuyant ses larmes, Martine raconta l'indifférence de son amoureux depuis le matin, sa distraction pendant le repas, son air maussade.

--Il ne m'aime plus, gémit-elle. Il est pris par une autre!

--Quelle autre? Je les connais toutes au village et si Jasmin avait suivi les cottes d'une quelconque, je le saurais.

--Que veux-tu! Il a été toute la journée plus froid qu'un glaçon. Ah! il n'eut qu'un moment de joie, c'est quand je lui parlai de Mme d'Étioles.

--Oô!!

--Alors il fut plus gai qu'un rossignol. Il eût, ma foi, dansé sans violon au bord de l'eau.

Tiennette, tout émue, s'écria:

--Pardi! C'est cela! Il en tient pour ta maîtresse! As-tu remarqué sa façon malhonnête de m'appeler «harpie» tout à l'heure?

--Jasmin épris de ma maîtresse! Ah! tu me fais rire, répliqua Martine incrédule.

--A ton aise! Prends garde de rire comme saint Médard! Pas plus tard qu'hier, je me suis aperçue que Jasmin avait l'âme à l'envers et sa mère me disait que c'est depuis le jour de la chasse qu'il a martel en tête! Il y vit Mme d'Étioles?

--Elle est tombée dans ses bras.

--Dans ses bras!

--Il l'a déposée sur l'herbe.

--Ah! Martine, songe à ce que Chatouillard nous disait pendant le repas, que Jasmin fut si ahuri en voyant Mme d'Étioles!

Les deux filles se regardèrent au fond des yeux; la grande fronça les sourcils, son visage se voila d'une tristesse subite et elle mit la main sur son cœur: la petite à la mine fûtée avait insinué à sa compagne du soupçon, de la douleur.

Martine quitta la vigne avant la vesprée; elle devait regagner Étioles dans la charrette de son parrain.

Dès qu'elle arriva à Boissise, elle entra chez le jardinier. Jasmin s'aperçut qu'elle avait le cœur gros:

--Tu viens me dire au revoir? murmura-t-il.

Il prit la villageoise à la taille, l'embrassa. Puis il ferma les yeux et tressaillit: Martine avait déboutonné son corsage dans la hâte du retour, et de son linge chauffé par le soleil et par sa chair montait un parfum. Ah! ce parfum! Buguet en eut le vertige! C'était celui qu'il avait senti en relevant Mme d'Étioles.

--Cela te paraît si bon? murmura l'amoureuse.

--Ah! oui!

La voix de Jasmin tremblait.

--Encore, dit-il.

Il appuya les lèvres sur la nuque de la soubrette qui se pâma, prête défaillir.

--Tu sens le paradis, murmura le jardinier.

--Oh! Jasmin! oh! Jasmin!

La mère Buguet apparut.

--Martine, balbutia Jasmin, tout rouge, je vais te chercher des figues que je t'ai promises.

Le panier fut prêt en un instant. La fillette, son bonnet un peu de travers sur le front, l'emporta à son bras nu.

--Au revoir! Au revoir! dit-elle en montant dans la carriole de Rémy Gosset.

Déjà les vendangeurs revenaient. En avant, Gourbillon avait peine à se tenir.

Les autres suivaient, rompus, mais joyeux. Les vendangeurs, selon la coutume, avaient écrasé des grappes noires sur la figure des vendangeuses.

Des filles crièrent:

--Bon voyage, Martine!

Les garçons reprirent:

--Tu n'emmènes donc pas Buguet? Affûte-toi pour nous faire aller à la noce!

Martine était ravie. Elle partait, cahotée au trot de la bique à Gosset. Le parrain, ayant vidé beaucoup de chopines, essuyait de temps en temps ses paupières lourdes.

La fillette songeait aux baisers de Jasmin. Elle les sentait encore, dans sa nuque. Ils lui donnaient des frissons qui se renouvelaient. C'était comme des brûlures légères.

--Il m'aime, se dit-elle.

Elle sourit:

--Tiennette a beau dire!

Comme le soir tombait, un doute se réveilla pourtant au cœur de Martine:

--Tu sens le paradis, avait dit Jasmin.

Etait-ce sa peau, ses cheveux, une odeur émanant d'elle qui avait ému son promis au point qu'il se crût au ciel? A la dérobée, la soubrette se pencha vers l'ouverture de son fichu. Grand Dieu! Ce parfum, c'était celui de sa maîtresse, le même qu'à Sénart! Avant de partir, Martine en avait secoué la dernière goutte entre ses seins!

Elle pâlit.

--Ce n'est pas moi qu'il a embrassée, se dit-elle.

La fillette arriva pleine de mélancolie à Étioles. Il était plus de dix heures. Un valet à demi vêtu, traînant ses chausses par les allées, vint ouvrir.

--Eh bien, dit-il, c'est ton parrain qui te ramène! Où est-il resté, ton cousin de vendanges?

Dans sa chambrette, Martine se sentit toute abandonnée. Le valet disait juste! Elle n'avait plus d'amoureux! Pourtant Jasmin l'aimait depuis si longtemps! Ne lui avait-il pas donné, dès qu'elle les désirait, ses choses les plus précieuses, une fois sa tourterelle, puis un morceau de corail en forme de dent, et toujours une part de ses gâteaux? Quand elle était malade, il interrompait vingt fois son travail pour la voir et lui prodiguait des caresses sur le front, des poignées de mains qui guérissaient mieux Martine que les potions de sa marraine. En été Buguet menait son amoureuse en barque et cueillait dans les estuaires de la Seine de petites parnassies blanches qu'il jetait autour d'elle; alors il la regardait en ramant lentement: il semblait à la fillette que son promis l'enlevait très loin, à l'horizon bleu, pour lui apprendre des choses nouvelles et douces. Et un jour n'avait-il pas fait jurer Martine de ne prêter l'oreille à aucun propos galant? C'était dans la grange de Gosset, au moment de la moisson; les yeux de Jasmin brillaient étrangement dans son visage hâlé; les amoureux étaient seuls. Martine crut qu'il allait la prendre: elle ne se serait point défendue.

--Ah! oui il m'aime et un pareil amour ne s'en va pas ainsi!

La soubrette se désolait au milieu des ténèbres. Le silence de la nuit pesait sur sa poitrine. Elle songea à Mme d'Étioles, qui dormait sous des courtines de soie, comme une fée au repos.

--Ce qu'elle vous retourne un homme! se dit Martine! Sait-on ce qui peut arriver avec des femmes pareilles! Elle a ébloui un roi!

Il fallait se méfier! Mais que faire? Ah! tout d'abord quitter Étioles, ôter à Jasmin l'occasion d'y venir, aller retrouver le promis au village, revivre auprès de lui.

--Je veux être sa femme, affirma Martine. Et je le serai bientôt, car, Boissise, je le forcerai bien à s'occuper de moi.

Elle battit le briquet, alluma une chandelle, prit une feuille de papier et commença une lettre à sa marraine, la tante Laïde Monneau:

Ma chère Marraine,

Un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. C'est ce que me disait hier la mère de Jasmin en me quittant. Comme je ne pouvais m'endormir cette nuit, j'ai pesé ses paroles: elles valent un bon conseil. Je le suivrai. Aussi bien je n'ai plus rien à apprendre ici. Je sais coudre, repasser, faire le ménage et soigner la toilette d'une grande dame. C'en est assez pour être la femme d'un jardinier. Si j'attendais encore j'en saurais trop. Comme tant d'autres je deviendrais ambitieuse et le bonheur que nous souhaitons, mon promis et moi, nous ferait pitié. Dès demain, si j'en trouve l'occasion, je préviendrai ma maîtresse. Elle est bonne, je lui dirai que je me fais vieille loin de mon galant, qu'il me tarde de me marier, que pour cela je ne me sens pas le courage d'attendre la fin de mon engagement qui tombe à la louée de la Saint-Jean l'an prochain. Si ma maîtresse a sous la main une chambrière pour me remplacer, c'est chose faite. Attendez-vous à me voir arriver un de ces matins. Comme vous ne voulez que mon bonheur, ma chère marraine, j'espère que vous ne contrarierez pas mes projets et que votre maison sera la mienne tant que je serai fille. Prévenez Jasmin et sa bonne mère afin qu'ils ne tombent pas de leur haut en me voyant arriver.

Votre filleule,

MARTINE BÉCOT.

Le lendemain, au lever du soleil, Martine donna sa missive à un coquaillier qui passait; contente de sa décision elle se sentit plus légère que la veille.

Avant dix heures, Mme d'Étioles la fit venir à sa toilette.

--Eh bien, Martine, le temps d'hier fut propice aux vendanges?

--Oh! oui, Madame, on dit que les futailles manqueront. Gourbillon le sacristain s'offre à boire le trop plein des cuvées.

--Une outre, ton homme d'église! Mais tu ne dis rien de ton amoureux?

La soubrette pensa défaillir. C'était le moment de parler.

--Ah! Madame, je pense qu'il est grand temps qu'on nous marie!

--Oui, vraiment! Te voilà bien pressée. Crains-tu pour ta taille? Je te croyais plus sage.

--Si ce n'est l'honneur, ce que pense madame me chagrinerait moins que ce qui arrive.

--Quoi donc?

--Jasmin en aime une autre!

La soubrette sanglota.

--Il te l'a dit?

--Lui-même l'ignore peut-être, mais moi je n'en doute point.

--Pauvre fille! Si tu l'aimes tant il faut l'éloigner de ta rivale. Qu'il entre ici comme jardinier! Tu le garderas à vue et tes attraits sont assez visibles pour le distraire. Et puis nous lui taillerons de la besogne. Compte sur moi. Allons, cesse de te rougir les yeux. Tu sais que je n'aime pas les visages chagrins autour de ma personne.

Martine se tut. Mais toute la journée elle songea à la bonté de Mme d'Étioles. Elle s'avoua qu'elle avait été injuste la veille à son égard. En somme, que pouvait la grande dame si Jasmin s'éprenait ainsi d'elle! Allait-on lui reprocher de dégager ce charme captivant qui séduisit jusqu'à Martine, car Martine serait triste si elle devait quitter sa maîtresse!

--On est si bien chez elle! Tout est plein de grâce. Les paroles sont douces. On entend de la musique tous les jours.

Martine regretta presque d'avoir écrit. Mais la lettre était déjà chez Laïde Monneau. Celle-ci arriva à Étioles le lendemain. Elle fit appeler Martine sur la route, après avoir comblé de grandes révérences le valet qui vint à la grille. Laïde avait une de ces figures cireuses et ridées de paysannes où l'âge ne marque plus. Son regard était dur.

--Sais-tu bien, dit-elle à Martine, qu'en lisant ton mot d'écrit j'ai cru que tu devenais folle? De mon temps il n'y avait que les filles prêtes à être colombes dans le pigeonnier d'une sage-femme pour être si pressées d'entrer en ménage! Aussi comme je te sais honnête et que pour la mémoire de ta sainte mère qui t'a confiée à mes soins je ne veux pas que tu donnes à jaser, j'ai pris sous mon bonnet de venir te trouver pour t'empêcher de faire un coup de tête dont tu te mordrais les ongles.

--Allons, allons, ma marraine, reprenez votre vent et dites-moi l'avis de Jasmin.

--Ah! ça, t'imagines-tu que je lui ai montré ta lettre à ce garçon? Ah bien! Ce n'aurait pas été long! Il aurait planté là sa bêche et son râteau pour venir te chercher. Un amoureux, ma fille, c'est un amoureux--tout ce que tu dis est bien dit, tout ce que tu fais est bien fait. Il ne voit que par tes yeux: à toi de ne point faire de bévue! Mais moi je ne me prête pas à tes turlutaines en te recevant dans ma maison qui te paraîtrait un taudis maintenant que tu as des habitudes de luxe.

--J'avais tant envie de rentrer au pays, et de me marier, murmura Martine.

--Ta! Ta! Ta! Je fus ravaudeuse à Paris. Eh bien, si de but en blanc j'avais quitté mon tonneau pour demander à ma mère de me marier un mois après, elle m'aurait rabattu les coutures de façon à m'en ôter l'envie. Quand on n'a pas un sou vaillant, ma fille, et avec ça des habitudes grandioses, faut savoir d'abord amasser l'argent et avant tout remplir son esquipot de pistoles!

--Je vous obéirai, ma marraine, dit modestement Martine en baissant les yeux.

Pendant que la paysanne lui faisait la leçon, la fine soubrette avait conçu un plan pour sauver l'amour de Jasmin et elle le rumina plusieurs jours durant.

Martine se disait que jamais Buguet n'oserait parler de sa passion pour Mme d'Étioles. Il serait au service de la châtelaine, dans son jardin, que rien n'en pourrait transpirer. Elle devinait au surplus les ambitions de sa maîtresse et savait que cette intrigante n'était point femme à prêter attention à un jardinier:

--C'est comme si au fond d'une cave on brûlait des chandelles pour une étoile!

Martine soupira pourtant:

--Plus jamais ce ne sera comme avant. Il y aura toujours celle-là entre nous.

Il valait mieux que l'intruse fût Mme d'Étioles. Martine n'en souffrait pas moins dans son affection pour Jasmin. Elle s'apercevait de la profondeur de cet amour. Ne pas devenir la femme de Buguet, ça la tuerait! Elle l'aimait malgré tout et de toutes ses forces. Jasmin était sa joie, son rêve, sa vie! Il lui fallait les baisers de Jasmin, il lui fallait ses caresses! Elle avait grandi avec cet espoir et cet espoir prenait tout son cœur!

Ah! jadis le garçon était distrait, trop peu chaleureux et Martine l'eût jugé maintefois indifférent si elle n'avait connu à fond son caractère. Trop souvent le baiser désiré se faisait attendre! Jasmin était calme. Et voilà que Mme d'Étioles avait bouleversé tout cela d'un coup! Martine n'avait plus reconnu son amoureux dans ce jardinier tour à tour boudeur et charmant, violent ou doux, fuyant sa compagne après le repas et lui prodiguant au départ des baisers qu'elle sentait encore!

--Pour ramener Jasmin, je veux ressembler le plus possible à ma maîtresse, se dit la soubrette. On peut se faire pareille à une autre. Quand Mme d'Étioles se grime pour jouer la comédie à Chantemerle, chez Mme de Villemer, elle prend parfois la physionomie de certaines personnes dont la compagnie veut rire.

Martine projeta même d'user de Mme d'Étioles auprès de Jasmin, en lui parlant d'elle, en arrivant embaumée de son parfum, en répétant ses paroles. Jeu cruel pour Martine! Jeu dangereux! Mais la soubrette, attachée à la grande dame par son affection et par la volonté de sa marraine, s'exaltait à l'idée de cette lutte amoureuse et savourait à l'avance les baisers plus profonds et plus fous de Buguet.

III

Quinze jours après Jasmin bêchait ses plates-bandes. Bien qu'on fût en octobre, il gelait blanc. Le jardinier se demandait s'il laisserait ses «tard-fleuries» orner le verger de leurs balles rouges. Ces pommes réjouissaient les yeux: tout n'était pas mort tant qu'elles pendaient aux branches! Mais, hélas! avant-courrières des premiers froids, les mésanges charbonnières s'abattaient sur les arbres et perçaient les brouillards de leurs cris aigus.

--L'hiver sera précoce et rude, se dit Jasmin. Les oignons ont triple pelure: cela ne trompe jamais.

Aussi le brave garçon se hâte de retourner la terre pendant qu'elle se laisse entamer par la bêche. Après, qu'il gèle à pierre fendre! Tant mieux! Cela détruit les larves et préserve des vers blancs, ces ennemis des fraises et des salades printanières.

En attendant, pour remplacer le vide laissé par les dahlias disparus, Jasmin repique les pieds de réséda et ceux de véronique: avec les chrysanthèmes et les roses de Bengale, ils forment l'arrière-garde de la flore des jardins.

A vrai dire, ces plantes ne lui importent guère. Jasmin les cultive pour la pratique: au fond, il les trouve rustaudes, surtout la véronique avec ses thyrses violets: elle fait songer aux petites vieilles qui hantent l'ombre des églises. Les chrysanthèmes, plus rares, ornent les tombes au jour des morts.

Prenant une touffe de réséda, Buguet est sensible à sa bouffée bon odorante: elle lui rappelle Christine la berlue, une laideronne qui lui apprit l'amour lorsqu'il avait seize ans: quand il la retrouvait dans une grange, il fermait les yeux pour ne pas la voir, tandis qu'il humait en un baiser obscur l'haleine parfumée de la paysanne.

Depuis les vendanges, Jasmin travaille avec acharnement. Déjà ses coffres sont en place; les épinards semés dans les vieilles couches à melons arriveront les premiers au marché et la planche d'oseille couverte de paille donnera de jeunes feuilles tout l'hiver pour les bouillons aux herbes. Jasmin a aussi détaché les œilletons des artichauts, et terminé les semis de laitue et de romaine.

Aujourd'hui il attend Vincent Ligouy pour débarrasser les arbres de leur bois mort. Le vagabond escalade le petit mur du jardin.

--Pourquoi n'entres-tu point par la porte? lui demande Buguet.

Ligouy préfère risquer une entorse plutôt que d'affronter des coups de fourche promis par les gars du village.

--Puisque tu grimpes si bien, dit Buguet, monte dans ce catillac et rabats les pousses qui s'emportent à la cime!

Ligouy se dirige dans les branchages, avec des gestes de grand singe. Il quitte bientôt le poirier pour un abricotier en plein vent, qu'il nettoie avec autant d'adresse.

Au soir la mère Buguet vint voir la besogne accomplie. Le jardin se trouvait rajeuni.

--Bien sûr, dit-elle, le diable y a donné un coup de main!

Aussi malgré Jasmin, qui voulait que Ligouy soupât avec eux, la ménagère donna au va-nus-pieds une tranche de bœuf bouilli dans une miche de pain et elle le renvoya en payant sa journée.

Ligouy s'en alla par où il était venu. Arrivé dans la plaine, il chanta. Jasmin écouta sa chanson qui montait vers les premières étoiles.

Lorsque Jasmin rentra, sa mère eut un soupir de soulagement:

--Ah! te voilà, dit-elle. J'avais peur que l'idée te vînt d'accompagner ce sorcier à travers champs. M'est avis, mon garçon, que tu ferais bien de ne pas l'attirer ici. Nous sommes heureux. Ce n'est pas la peine que le mauvais sort pénètre chez nous à ses trousses! Les langues ont déjà assez marché depuis que tu l'embauches!

--Allons, mère, tu sais bien que je ne m'occupe pas des autres! Pourvu que je te voie soigner tes lapins, tes poules et ton gars, rien ne manque à mon bonheur.

--En attendant le reste!

--Quel reste?

--Que tu te maries un jour!

--Ah! oui.

Et Jasmin ajouta:

--Mon père le jour de ses noces a planté un sorbier pour les oiseaux. J'élèverai, le jour des miennes, devant ma maison, un abri pour ceux qui vont par les routes et n'ont pas un sol.

--Encore des idées saugrenues! Où ça te mènera-t-il?

--Que veux-tu, ma mère! J'ai entendu souvent dire que le peuple est bien malheureux. Tous les villages ne sont pas avantagés comme le nôtre, qui est près de Melun, de Corbeil, et à portée des grands châteaux de Vaux-Pralin, d'Étioles, de Fleury-en-Bière, de Courance et voire de Fontainebleau! Les nobles ne nous pressurent point. Notre coin est béni, ma mère, et nous en devons de la reconnaissance à Dieu et au roi! Sais-tu qu'il y a dans la Bourgogne des vignerons réduits à demander l'aumône? Les gens de Limousin et d'Auvergne, à ce que m'a dit un ramona, vont servir de manœuvres en Espagne pour rapporter un peu d'argent à leur famille! Certains riverains de la Marne (j'en connais) n'ont pas trois sols par jour et couchent sur de la paille.

--Que Dieu les aide! soupira la Buguet.

--Oui, conclut Jasmin, nous sommes, nous, du peuple gras, comme les ouvriers du premier ordre, ainsi qu'on appelle à Paris les orfèvres et autres fins artisans!

--Gras! s'écria la Buguet d'un air ironique.

--Certes! Le menu peuple se nourrit souvent de pain trempé, d'eau salée et ne mange de chair que le mardi gras, le jour de Pâques, à la fête patronale et lorsqu'on va au pressoir pour le maître!

Le souper fut maussade.

Sa purée de pois ingurgitée, Jasmin posa la chandelle sur la cheminée, attisa le feu et alla prendre dans le vieux bahut deux gros livres. Ils étaient reliés en cuir avec une tranche rouge. Ces bouquins, intitulés: _Instructions pour les jardins fruitiers et potagers_, par feu M. de La Quintinye, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers du Roy édités à Paris chez Claude Barbin, sur le second, perron de la Sainte Chapelle, avec privilège de Sa Majesté, avaient été donnés au père de Jasmin par un prince. On admirait en tête du premier tome un beau portrait gravé de M. de La Quintinye: avec son rabat de dentelles, son abondante perruque, sa grande figure ovale au nez impérieux, il paraissait vraiment noble. Chaque fois que Jasmin ouvrait le livre il regrettait de ne pas avoir pareil maître: il se voyait avec lui contournant un boulingrin d'herbe verte et courte à la façon anglaise; ils allaient béquiller dans une caisse d'oranger, tracer la ligne d'une avenue ou diriger des pêchers en espalier sur des treillis d'échalas taillés dans l'érable, le long des murs où paradaient des vases de marbre. A défaut du maître, Jasmin se contentait des livres. Il se promenait ravi dans le plan du jardin potager du Roi, à Versailles, errait en idée de la figuerie au parterre de fraises, s'arrêtant sous la voûte où l'on serre les racines, les artichauts et les choux-fleurs pendant l'hiver; il longeait la prunelaye, marquait la place des cerises précoces, des pêches chevreuses.

Alors il tournait les pages et relisait les maximes de jardinage. Il apprenait les manières de soigner depuis les cuisse-madame et les salviatis, qui sont poires d'été, jusqu'aux beurrés, aux bergamotes, qui sont d'automne, et aux ambrettes et bons-chrétiens, qui sont d'hiver.

Curieux de choses plus profondes, Jasmin s'attardait dans le tome deuxième à des discours intitulés: «réflexions sur quelques parties de l'agriculture.» Ils étaient précédés d'une gravure sur cuivre où l'on voyait, dans un parc spacieux agrémenté d'arcades, des jardiniers à longs cheveux et chapeaux de feutre, à longs habits et à longs bas, planter des arbres avec un air cérémonieux qui plaisait à Buguet. Dans le texte M. de La Quintinye dissertait avec autorité sur la botanique, s'occupait de l'origine et de l'action des racines, émettait ses idées sur la nature de la sève, constatant qu'elle devient puante dans l'oignon et l'absinthe, odoriférante dans la jonquille, poison dans l'aconit, contre-poison dans la rhubarbe. Phénomènes déconcertants, si l'on songe que, d'autre part, les figues donnent du lait, les marronniers d'Inde de l'huile, et que les vignes font le vin! Buguet s'émerveillait avec M. de La Quintinye.